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Les frères Compaoré, le CDP, le SENAT et l’article 37

04 août 2013 Auteur :   Boureima OUEDRAOGO

 

« Nous allons modifiés l’article 37 ». Cette faute grammaticale grave commise par la main qui a rédigé ce slogan de la marche du 6 juillet dernier à Ouagadougou est annonciatrice de la faute politique lourde de conséquence dramatique que le CDP est en train de commettre. Mise à mal par la soudaine réactivité, sinon le réveil progressif et menaçant de l’opposition, le CDP se fait peur tout seul en criant à la paix tout en surchauffant les esprits et en les préparant aux affrontements. La subite métamorphose de son Secrétaire exécutif national qui essaie de se forger une âme de bagarreur avec un discours de plus en plus inutilement belliqueux traduit, si besoin était encore, que la panique semble prendre le dessus sur le sens de la responsabilité et de la retenue. Présenté comme un homme d’un calme olympien et d’une extraordinaire discrétion, peut-être agacé par l’image trop molle et inconsistante pour diriger le CDP qu’on lui colle, Assimi Kouanda, puisque c’est de lui qu’il s’agit, multiplie les sorties souvent trop poussives, parfois incompréhensibles du fait des propos belliqueux là où il faut être constructif. Il cherche sans doute à mériter ses galons de commandant en chef des troupes du parti présidentiel et aussi à donner la réplique aux critiques acerbes de l’opposition. Mais dans ce jeu, il confirme qu’il n’a encore ni le talent requis (au regard de l’histoire du parti et du contexte sociopolitique national actuel), encore moins la science et la capacité d’encaisser les méchants coups que Zéphirin Diabré et son monde assènent ces derniers temps au pouvoir. A la décharge de Kouanda, ce ne sont pas des choses qu’on apprend à son âge. Malheureusement, comme si tout le monde au CDP avait décidé de l’accompagner dans cette marche forcée vers l’inconnue, l’on ne trouve personne pour le recadrer. Sous sa direction, le CDP multiplie les initiatives et sorties politiquement inopérantes comme cet entêtement à mettre en place le Sénat, ces marches à Ouagadougou et à Bobo, cette aberration qu’est le projet de relecture de la Constitution pour sauter la limitation des mandants présidentiels ; etc. Certaines initiatives datent sans doute d’avant que lui ne soit propulsé à la Direction du parti, mais son prédécesseur a eu la chance d’être parti avant que l’irréparable faute ne soit commise. Mais apparemment, lui n’aura d’autre choix que de passer à l’acte.

Quand le CDP rend service à l’opposition !

ass koandaAssimi Kouanda fait difficilement sa métamorphoseLes marches et les meetings organisés le 6 juillet dernier par le CDP constituent le point de départ de ces réformes « impopulaires ». Mais en fait, ce fut un service rendu à l’opposition, tant dans la forme que dans le fond. Jusque-là, l’opposition soutenait que la mise en place du Sénat n’était qu’une étape vers la modification de l’article 37 de la Constitution. Faux , avait rétorqué le CDP, ou du moins certains de ses leaders qui affirmaient ne vouloir mettre en œuvre que des propositions consensuelles du CCRP (Conseil consultatif sur les réformes politiques). Mais, le 19 juin dernier, Assimi Kouanda a rappelé, dans une longue interview accordée à notre confrère « L’Observateur Paalga », aux bons souvenirs de tous que le congrès d’août 2009 du parti avait recommandé cette relecture et que jusque-là, c’est cela la position du CDP. Peut-être que Assimi Kouanda a-t-il oublié donc, qu’entre-temps, il y a eu le CCRP où le CDP a dû renoncer à ce projet au nom de la paix, de la stabilité et du renforcement de la démocratie.

Au nom donc de la paix, le CDP a fait descendre ses « militants » dans la rue pour soutenir des réformes qui divisent fondamentalement la société burkinabè : la mise en place du Sénat et la relecture de l’article 37 de la Constitution. Déjà, l’on s’étonne de cette contradiction du CDP. D’une part, il soutient que la mise en place du Sénat est une proposition consensuelle du CCRP déjà inscrite dans la Constitution et d’autre part, la révision de l’article 37 n’a pas fait consensus au CCRP. Mais tout le monde les voyait venir. Ils ont fini par y arriver. C’est donc désormais clair, l’opposition avait raison. En plus du Sénat, le CDP et ses alliés ont décidé d’embarquer le Burkina Faso dans la révision de la Constitution pour sauter la clause limitative des mandats présidentiels, avec toutes les conséquences qui pourraient résulter d’un tel projet. Et il a organisé une marche pour la paix pour annoncer cette révision de la Constitution. C’est comme cela que l’on cultive la paix chez les tenants du pouvoir de la 4e République. Pour eux, le Burkina Faso est un pays de paix grâce seulement (pour ne pas dire exclusivement) à la magnanimité et à la sagesse du Président Blaise Compaoré. C’est un grand homme d’Etat, un homme de paix, de bonté, de générosité, etc. Il a fait la preuve de son patriotisme et est sur la bonne voie pour l’impulsion de l’émergence du Burkina. Il a tout donné au Burkina. On entend ça tous les jours depuis plus de 20 ans maintenant. Le disque est plus que rayé. Malheureusement, ils ne semblent pas savoir jouer une autre musique que celle-là. A les écouter, Blaise Compaoré est plus qu’un messie et sans lui, le Burkina n’est rien. Ils sont donc prêts à tout pour sauver le Burkina de ce vide qu’un départ de Blaise Compaoré va créer. Ils ne se rendent même pas compte du ridicule de telles thèses, ni de l’injure à leur propre intelligence et à celle des autres Burkinabè en voulant faire croire que leur pays ne vaut que par le fait d’un seul homme. Pire, ils n’ont même pas conscience que si le pays est en paix, c’est moins par le fait de leur champion, encore moins de sa gouvernance. Si ce pays est en paix, c’est surtout du fait de la capacité des Burkinabè à encaisser les coups durs de la vie et à tolérer les dérives de certains commis de l’Etat qui s’enrichissent impunément sur leur dos, les narguent. De plus en plus de Burkinabè refusent ces pratiques et mode de gestion de leur bien commun qu’est l’Etat. Ils revendiquent une autre façon de penser et de gérer le bien commun.

L’intérêt trop sélectif du « Petit Président » pour l’équité

zeph 3Zéphirin Diabré et toute l’opposition risquent de ne pas avoir trop de choses à faire pour imposer le changementPar des discours relevant purement d’un culte honteux de la personnalité et le zèle à narguer les honnêtes citoyens au prétexte de défendre les intérêts de Blaise Compaoré, le CDP et ses nouveaux barons ne font que provoquer la colère de tous les laissés-pour-compte de la gouvernance actuelle du pays. Ces derniers ne voient nulle part dans leur quotidien, un quelconque effet du génie tant vanté de Blaise Compaoré et des efforts tant criés pour l’amélioration de leurs conditions de vie. Ce qu’ils vivent au quotidien, ce sont les injustices, la corruption, l’émergence de nouveaux riches qui construisent des immeubles ici et ailleurs, roulent carrosse alors que tout le monde sait d’où ils viennent.

Ceux qui estiment qu’il y a bien mieux que Blaise Compaoré et son système pour gouverner autrement le pays sont dans leur droit et ont même le devoir de dire haut et fort, que ce pouvoir n’a que trop duré et que le temps est venu de partir. Ils ont le droit et le devoir de refuser la corruption rampante et les réformes politiques aventuristes et personnalisées qui sont contraires à leur éthique politique et à leurs aspirations individuelles et collectives. Ça peut paraître aux yeux de François Compaoré comme un blocage pour son frère, mais la limitation des mandats présidentiels est et demeure une exigence démocratique. C’est tellement simple et l’on se demande pourquoi ils ne peuvent pas comprendre ça. Mais les autres ont bien compris, ils ne se voient une vie en dehors du pouvoir. Ils sont prêts à tout pour rester. Ils tenteront même le tout pour le tout. C’est, du reste, ce qui marche actuellement. C’est leur droit de se croire investis d’on ne sait quelle mission de gouverner à vie les autres. Normal, puisque certains leur diront même qu’ils sont nés pour être leurs maîtres. Mais c’est un droit, voire un devoir pour les autres de leur rappeler que le Burkina Faso appartient à tous les Burkinabè et que nul fût-il le plus patriote et le plus digne de tous n’a le droit de s’approprier le bien commun à 16 millions de citoyens.

En fin de compte, les dernières sorties du CDP, dont les marches et meetings de Ouagadougou et Bobo, montrent que le Burkina avance lentement mais sûrement vers le changement. Le pouvoir avait sans doute parié sur une très faible mobilisation de la population lors de la journée de protestation de l’opposition. Il a été désagréablement surpris. Il a conscience que tous les manifestants du 29 juin n’étaient pas des militants des partis d’opposition mais l’unité d’action autour du chef de file de l’opposition semble élargir la base sociale de cette opposition que l’on ridiculisait à souhait. Ils savent que ce n’était qu’un début. Ils ont peur que l’opposition s’organise davantage et fasse une jonction avec tous les déçus de leur gouvernance et tous les mouvements en gestation. Ils veulent discréditer la personne de Zéphirin Diabré. Mais une fois de plus, ils se trompent de combat en se ruant sur les individus alors que les autres sont sur des dynamiques sociales. Les perspectives s’annoncent assez sombres pour bien d’entre eux. Le changement est en marche. Rien ni personne ne peut l’arrêter. Chacun doit savoir se mettre du bon côté de l’histoire, comme l’avait si bien dit le Président Obama le 20 janvier 2009, s’adressant aux présidents africains qui tripatouillent les constitutions de leurs pays pour se maintenir au pouvoir.

Dans cette bataille où le CDP est en train de s’enliser tout seul, l’opposition n’aura pas grand-chose à faire. Il lui suffirait d’affiner sa stratégie, de planifier son action dans le temps et elle pourra accompagner tranquillement le pouvoir vers le décor. C’est l’ordre normal des choses. A force d’avoir gouverné longtemps sans contrepouvoir, bien des tenants ou des artisans du pouvoir ont dépensé trop d’énergie dans la course effrénée au bien-être personnel qu’ils ont gouverné sans talent pour finir dans la routine dont ils ont du mal à se défaire. C’est toujours les autres qui sont responsables de tous. On finit par faire dans l’irresponsabilité, puis les choses vous surprennent. On réagit avec maladresse et on donne des ouvertures inespérées aux adversaires qui ne manqueront pas de vous assommer.

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Retour à la bipolarisation de 1991 ?

Le « Front républicain », né dans la foulée des manifestations du 6 juillet, se veut donc le contrepoids de la coalition des partis politiques de l’opposition réunis autour de leur chef de file. Dans ce front républicain, la FEDAP/BC prend une place importante aux côtés du CDP, de la mouvance présidentielle et toutes ces associations de plaisantins créées pour soutenir Blaise Compaoré ou des membres de sa famille.

En face de ce front républicain, il y a le chef de file de l’opposition et tous les partis affiliés. L’on retourne progressivement à la case départ, c’est-à-dire aux batailles rangées des années 90 entre l’opposition réunie dans la Convention des forces démocratiques (CFD) et l’Alliance, le respect pour la défense de la Constitution (ARDC). Les premiers revendiquaient une Conférence nationale souveraine (CNS) avant la présidentielle de 1991, les seconds n’en voulaient pas au prétexte que la Constitution n’en avait pas prévu.

Face au réveil progressif de l’opposition, le CDP a estimé nécessaire de se doter d’un front républicain. L’un dans l’autre, nous nous retrouvons pratiquement dans la même situation qu’en 1991. D’abord, sur le plan politique, la rupture entre l’opposition et le pouvoir est si prononcée que l’on peut craindre l’affrontement à tout moment. Du point de vue des rapports de forces, ils sont en train de s’équilibrer. Sauf que le contexte national et international a bien changé, les acteurs aussi. Ce n’est plus l’époque où si tu faisais on te fait et il n’y a rien. L’opposition peut donc tenir le cap sans trop de souci de ce côté-là. Mieux, les tenants du pouvoir en dehors de la tête qui est restée la même, les animateurs politiques n’ont pas la maîtrise de la situation comme ceux de 1991. Ceux qui y étaient déjà et qui sont toujours là ne semblent pas non plus prêts à se risquer à de telles pratiques, surtout au soir de leur carrière politique et après avoir pu se bâtir des fortunes tranquilles. C’est dire donc qu’il est révolu le temps de la violence aveugle qui avait contribué à sauver le régime en 1991.

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François Compaoré doit bien relire la Constitution pour mieux défendre son frère !

francoFançois Compaoré, le « Petit Président », a été on ne peut plus clair. Il est pour la modification de l’article 37. L’on a alors compris que son jeune adjoint dans l’instance dirigeante du CDP, Alpha Yago, n’est que la voix du maître depuis sa croisade pour la modification de cet article 37. Cependant, comme tous ceux qui se sont essayés avant lui, à ce difficile exercice d’expliquer une telle forfaiture contre la démocratie, il n’a trouvé mieux que les blabla des sentiers battus en arguant que cet article 37 signifie juste bloquer son frère aîné, Blaise. Soit François Compaoré ne connaît pas notre Constitution, soit comme les autres, il fait preuve de cette mauvaise foi politique qui nous a été servie jusque-là autour de la révision de l’article 37 de la Constitution. Car, même sans la limitation des mandats présidentiels, la Constitution privera toujours des Burkinabè de chance de choisir celui en qui ils ont confiance. Il suffit simplement de descendre juste au niveau de l’article 38 pour se rendre vite compte que « Tout candidat aux fonctions de président du Faso doit être Burkinabè de naissance, être âgé de 35 au moins et 75 ans au plus ». Combien de Burkinabè sont concernés par cette limitation d’âge ? Plus de la moitié de la population burkinabè, donc des millions. Au nom de quoi François Compaoré ne se préoccupe-t-il pas de cette exclusion de la majorité des Burkinabè d’une candidature à la Présidence du Faso ? Pourquoi le sort de son seul frère doit préoccuper la nation au point de cristalliser les tensions ? Doit-on comprendre que le citoyen Blaise Compaoré est au-dessus de tous et que pour lui seul notre Constitution doit être charcutée chaque fois qu’il touche le bout de son bail à la présidence ?

Si Blaise Compaoré n’a pas pu en près de 30 ans de pouvoir trouver quelqu’un pour assurer la relève, il est possible de mettre en doute son clairvoyance et ses compétences managériales et sa prétendue vision pour le Burkina. Alors s’ils veulent réviser l’article 37 de la Constitution, ce serait tout simplement parce qu’ils veulent s’accrocher au pouvoir, ni moins ni plus. Maintenant, qu’ils ne s’étonnent pas que le chef de file de l’opposition et tous ceux qui sont attachés aux principes élémentaires de l’Etat qu’est l’alternance obligatoire et heureuse des élites à la tête de l’Etat, se battent avec tous les moyens pour barrer la route à cette imposture.

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"Nous rêvons d'un Burkina Faso où le pauvre suscite chez le riche, compassion et solidarité; où le faible bénéficie de la protection des forts; où la solidarité n'est pas seulement un slogan mais une valeur essentielle dans nos rapports avec les autres; où toute vie humaine est sacrée;...Lire la suite