Le Reporter

AN II DE L’INSURRECTION POPULAIRE : Eviter à tout prix que ce ne soit pas pire qu’avant

Écrit par  Boureima OUEDRAOGO

insurrectionbDu 28 au 31 octobre 2016, la communauté nationale a commémoré le deuxième anniversaire de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 qui a conduit à la chute et la fuite de Blaise Compaoré. Conférence des insurgés, offices religieux, manifestations nationales et régionales, message solennel du président du Faso à la nation, déclarations d’organisations de la société civile, de partis ou regroupements de partis politiques, ce sont autant d’initiatives qui ont marqué ce deuxième anniversaire de l’un des moments historiques qui ont valu au Burkina Faso, l’admiration du monde entier. Pour une fois, depuis un an, pouvoir, opposition et organisation de la société civile ont parlé le même langage malgré un contexte national marqué par une extraordinaire effervescence sociale. Deux ans après, que reste-t-il de l’insurrection et des espoirs qu’il a suscités ? La trêve sociale observée et le discours politique convenu seront-ils le point de départ d’une accalmie pour permettre à la machine gouvernementale de démarrer enfin ?

Jeudi 30 et vendredi 31 octobre 2014, ce sont les dates que la jeunesse burkinabè, essentiellement urbaine, a inscrites en lettres d’or dans les annales de l’histoire de leur pays. En cette matinée du 30 octobre, le peuple déjà mobilisé depuis quelques jours, a déchu les députés de leur mandat et mis fin à cette législature dont la majorité acquise à Blaise Compaoré et à sa famille n’incarnait plus la représentation nationale. Celle-ci s’apprêtait à la liquidation de la démocratie au profit d’un projet monarchique et patrimonial. Cette prise de l’Assemblée nationale, symbole d’une reprise du pouvoir législatif par le peuple à ses représentants, s’est poursuivie par la récupération aussi du pouvoir exécutif, le lendemain 31 octobre 2014.

Le peuple a donc retiré les pouvoirs exécutif et législatif des mains de ceux auxquels il les avait confiés et qui voulaient en abuser à leur seul profit. En voulant encore opérer la révision constitutionnelle pour se maintenir après la fin de son ultime mandat (qui devait prendre fin en novembre 2015), Blaise Compaoré a définitivement coupé les ponts avec son peuple et précipité sa propre chute. Provoqué et défié par l’obsession boulimique du pouvoir d’un homme qui avait fini par se croire irremplaçable et indéboulonnable, le peuple a pris ses responsabilités. L’homme fort ne restera pas un jour de plus au palais de Kosyam. Il avait tenté désespérément dans la nuit du 30 octobre de négocier, le temps de terminer son mandat. Niet ! Lui a répondu la rue qui avait déjà tourné la page Compaoré.

Depuis son pays d’exil devenu son pays d’adoption (puisqu’il en a acquis la nationalité), Blaise Compaoré ne semble pourtant démordre et tente par tous les moyens de perturber et d’empêcher la relance du processus démocratique. Du moins, tout porte à croire qu’il y a une main invisible, probablement la sienne, derrière les tentatives de déstabilisation du pays, notamment à travers les incursions meurtrières d’éléments récalcitrants de sa garde prétorienne, l’ex- Régiment de sécurité présidentielle (RSP). D’aucuns tentent même de voir son ombre ou sa main derrière les attaques terroristes que le pays connaît depuis un an. Mais il faut espérer qu’il n’en est rien et qu’il reviendra un jour répondre courageusement des faits qui lui sont reprochés par la Justice, notamment dans le dossier de l’assassinat du Président Thomas Sankara le 15 octobre 1987.

Oser enfin la rupture et l’action

Dans tous les cas, depuis le 31 octobre 2014, une ère nouvelle s’est ouverte au Burkina Faso, avec ses espoirs mais aussi ses incertitudes. Après une Transition sous forte pression mais qui a réussi, malgré tout, l’essentiel de sa mission, un nouveau pouvoir démocratiquement élu a été porté à la tête de l’Etat avec pour mission de réaliser le rêve du renouveau politique et institutionnel voulu par le mouvement insurrectionnel. Comme nous l’écrivions au lendemain de la présidentielle du 29 novembre 2015, « depuis l’insurrection, un seul mot est sur les lèvres des Burkinabè : le changement. Les élections du 29 novembre devaient donc être celles du changement : un homme neuf à la tête de l’Etat, une nouvelle équipe gouvernementale mais surtout une nouvelle façon de voir, de penser, d’agir en matière de gouvernance quotidienne de la société.

Finalement, les Burkinabè ont choisi de faire le changement avec un homme pas si neuf, pour ne pas dire avec un ancien du système (…) Bien des Burkinabè doutent de sa capacité à proposer autre chose que ce que l’on a vécu avec Blaise Compaoré. Pour ces derniers, avec Roch Marc Christian Kaboré au palais présidentiel de Kosyam, c’est une continuité du système Compaoré sans son fondateur. Pour eux, le changement ce n’est donc pas Roch Kaboré ». Nous concluions qu’à défaut du changement, il faut oser la rupture avec la culture politique de la mal gouvernance et des promotions de complaisance, de l’impunité systématique des crimes économiques et de sang, érigé en mode de gouvernance.

Malheureusement, presqu’un an après ces élections, les incertitudes ont atteint un seuil suffisamment critique et transforment progressivement l’enthousiasme et l’espoir postinsurrectionnels en désillusions et craintes de lendemains douloureux. En effet, le changement attendu butte encore à la réalité d’une classe politique (toutes obédiences confondues) dépassée et incapable de changement mais aussi à des attitudes et pratiques de citoyens ou d’organisations de la société civile qui ne conçoivent le changement que dans la satisfaction, ici et maintenant, de leurs intérêts individuels et de groupes. La sauvegarde des acquis de l’insurrection populaire semble devenue plus un slogan politico-publicitaire pour cacher la défense d’intérêts particuliers.

Un impératif sursaut collectif

insurrection2Point n’est besoin de revenir ici sur la paternité de l’insurrection qui a fait jaser quelques politiques mal inspirés. Elle est désormais partie intégrante de l’histoire du Burkina Faso. L’histoire se chargera de lever toutes les zones d’ombre sur cette lutte victorieuse dans sa conception, son exécution et surtout son dénouement. Ce qui est sûr, elle a ouvert une nouvelle page de l’histoire. Celle-ci doit être suffisamment illustrative de la volonté du peuple de vivre en paix et mieux et en bonne intelligence avec les autres peuples de la sous-région et du monde. C’est un mouvement irréversible qui a été lancé avec l’insurrection populaire. Il impose un nécessaire sursaut collectif et patriotique afin de préserver les acquis du peuple et honorer la mémoire des martyrs. C’est en cela qu’il faut saluer la bonne inspiration des autorités qui, après l’extrême légèreté lors du premier anniversaire du coup d’Etat manqué de Diendéré, se sont ressaisies.

Certes, la mobilisation n’a pas été celle d’octobre 2014, mais la commémoration nationale a permis au moins de réunir l’ensemble des acteurs politiques autour des défis de la justice et de la relance économique, de l’urgence d’une trêve sociale pour envisager sereinement l’avenir. Et le Président Kaboré en a profité, pour lancer un appel à l’union sacrée autour de la patrie en danger. Il ne reste plus à espérer que lui et son gouvernement prendront toute la mesure du désespoir qui hante ses compatriotes. Le gouvernement a commis des erreurs graves, notamment sur la gestion des revendications syndicales. En accédant à celles des magistrats, il a poussé les autres dans la contestation et la radicalisation. La situation est devenue intenable. Il fallait donc que le président parle à ses compatriotes. Le deuxième anniversaire de l’insurrection était une très bonne occasion et il l’a saisie pour appeler tous les acteurs à la retenue et à la responsabilité mais surtout à éviter des mouvements de contestation, de nature à perturber la quiétude sociale et la stabilité politique indispensable à la relance économique. La démocratie et la liberté sont désormais des acquis indéniables au Burkina Faso. Mais pour s’enraciner, elles ont besoin d’un soubassement socioéconomique assez solide.

SI ça devient comme avant...

Quelles que soient les limites de ce pouvoir, le climat sociopolitique actuel, le décalage entre l’action gouvernementale et les fortes attentes sociales, les craintes ou les espoirs déçus, les ressentiments des uns et des autres, il est clairement établi que plus rien ne peut être comme avant. Ça pourrait, peut-être, être pire. Mais jamais comme avant. Du reste, l’avenir du Burkina Faso sera ce que les Burkinabè voudraient qu’il soit. Pour cela, ils ont désormais entre le choix, d’une part, la construction apaisée des bases durables d’une gouvernance démocratique, vertueuse, équitable, et d’autre part, la perturbation du fragile équilibre politique et institutionnel avec pour conséquence majeure de plonger le pays dans le chaos. Ce sera le scénario du chaos tant rêvé par les forces de la restauration. Si ça redevient comme avant ou pire, ce sera l’échec du pouvoir mais bien plus celui de tout le peuple burkinabè et surtout le peuple insurgé qui aura ainsi perdu l’estime, l’admiration et la fierté qu’il a inspirées aux autres peuples du monde entier.

Mais le pouvoir doit aussi faire un minimum d’efforts dans le sens de rassurer les Burkinabè. Il est vrai qu’il ne peut pas répondre à toutes les attentes sociales en un an, mais il doit au moins prendre des mesures fortes, notamment en matière de bonne gouvernance, de lutte contre la corruption et l’impunité des crimes économiques et de sang. Le prétexte de l’indépendance de la Justice ne peut pas être toujours brandi pour excuser cette Justice qui reste en total décalage avec l’exigence du renouveau. Le gouvernement doit utiliser tous les leviers lui permettant de réveiller la Justice.

Enfin, il faut montrer que le pays est réellement gouverné. Pour y arriver, le président doit revoir son équipe, s’entourer d’hommes et de femmes dont la crédibilité, l’expérience et le talent forcent l’autorité de ses concitoyens. Pour le moment, ce n’est pas encore le cas et c’est sans doute l’une des bases de la crise de confiance entre le pouvoir et certains acteurs.

Au sortir de la commémoration du deuxième anniversaire, le pouvoir doit impérativement engager le dialogue avec tous les acteurs sur les grands défis du moment et solliciter une trêve sociale pour amorcer 2017 dans la quiétude et la sérénité. Il ne s’agira pas, comme le souhaitent certains, d’aller à un gouvernement d’union nationale. Ce n’est pas à exclure. Mais il faut éviter ces ouvertures qui permettent à tous les médiocres qui ont trouvé refuge sur le terrain politique d’accourir à la soupe. Il s’agira de négocier un pacte national de stabilité en rassurant tous les acteurs que leurs préoccupations trouveront des réponses structurantes dans le cadre de projets globaux d’amélioration des conditions de tous les Burkinabè de toutes les couches sociales, des villes et des campagnes, de l’intérieur et de l’extérieur. C’est peut-être plus facile à dire qu’à faire.

Mais le Président Kaboré n’a d’autre solution que de réussir le pari de rassembler tous ses compatriotes ou du moins la grande majorité autour de l’urgence de remettre le pays débout non seulement face aux défis du développement, mais aussi de sécurisation du territoire national, des personnes, des biens et des investissements.

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