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GOUVERNANCE DU PRESIDENT KABORE: La rupture c’est maintenant ou jamais !

08 février 2017 Auteur :   Boureima OUEDRAOGO

Sur presque tous les plans de la vie publique, le nouveau pouvoir a fait montre d’un incompréhensible attentisme qui frise parfois l’irresponsabilité ou tout le moins l’incapacité à prendre des mesures à la hauteur des défis et des situations.

Mais, il n’y a pas que le pouvoir qui n’a pas été à la hauteur des défis. La classe politique, dans son ensemble, s’est montrée en total décalage avec les exigences morales du renouveau national. La société civile non plus n’est pas en reste. L’on a assisté, en 2016, à des situations et des scènes de désolations indignes d’acteurs qui prétendent vouloir assurer une veille citoyenne contre les risques de dérives des politiques. Dans l’ensemble, les Burkinabè ne semblent pas encore prêts à adopter les comportements individuels et collectifs propices à la rupture, au changement et au renouveau. L’on nage encore en plein délire collectif où chacun entend profiter au maximum de la situation et où seuls les autres sont mauvais et doivent changer. Mais c’est au président du Faso d’impulser une dynamique nouvelle.

En tant que premier président post-insurrection, la tâche du Président Kaboré est, sans conteste, des plus délicates. Les Burkinabè, forts de leur victoire sur Blaise Compaoré et après avoir résisté victorieusement au coup d’Etat sanglant du Général Diendéré et de l’ex- Régiment de sécurité présidentielle (RSP), estiment avoir payé le prix fort pour instaurer un nouvel ordre politique, social et économique national. Ils attendaient et continuent, malgré tout, d’attendre beaucoup des nouveaux dirigeants. Ils espéraient un nouveau mode et de nouvelles pratiques de gouvernance bâtis sur le socle de l’intégrité retrouvée, de la bonne gouvernance. Ils s’attendaient à l’instauration d’une administration publique dépolitisée et débarrassée des tares et autres réseaux mafieux du système Compaoré avec la promotion d’hommes et de femmes à la hauteur de la mission, à commencer par le gouvernement. Le Président Kaboré doit instaurer un système de gouvernance de la rupture avec celui de la prédation, du déni de justice, de la corruption et autres pratiques d’appropriation privée de l’Etat, de ses ressources et de sa puissance par des clans et réseaux de coteries constitués autour de Blaise Compaoré. La tâche était d’autant plus difficile et délicate parce que le Président Kaboré lui-même est un produit ou un acteur de ce système Compaoré, un système qui a encore ses tentacules dans l’administration publique, l’armée, la classe politique, la société civile, bref, dans tous les compartiments de la vie publique nationale. Tout le monde, y compris le Président Kaboré lui-même, savait la mission difficile, tant les attentes étaient fortes et les ressources disponibles nettement en deçà des défis. Comme nous l’écrivions dans Le Reporter N°179 du 1er décembre 2015, « le mandat de Roch March Christian Kaboré ne sera pas du tout de tout repos.

Bien au contraire. D’autant plus que bien des Burkinabè doutent de sa capacité à proposer autre chose que ce que l’on a vécu avec Blaise Compaoré. Pour ces derniers, avec Roch Marc Christian Kaboré au palais présidentiel de Kosyam, c’est une continuité du système Compaoré sans son fondateur. Pour eux, le changement ce n’est donc pas Roch Kaboré. Le Président Kaboré le sait bien. Il affirme avoir conscience de la lourdeur de la mission et promet de se mettre au travail ; et mieux, de remettre le pays au travail afin de relever le défi de redonner au peuple burkinabè la foi en l’avenir.

Tout le mal que l’on peut lui souhaiter, c’est de réussir à faire mentir tous ceux qui ont annoncé l’apocalypse et le retour des prédateurs, s’il était élu. Il doit donc honorer son électorat qui a cru que malgré tout ce qui a été dit sur lui, son parti, son équipe et ses alliés, ils sont capables du sursaut patriotique tant attendu par les Burkinabè. Enfin, il doit pouvoir incarner le président du Faso dont rêvent tous ces jeunes Burkinabè qui l’ont soutenu ou non. Le peuple insurgé veille et veillera au grain. Il peut toujours compter sur lui, s’il oriente tous ses efforts et son énergie dans la recherche des solutions aux maux qui hantent leur quotidien. Félicitation donc Monsieur le Président et vivement que vous soyez le président des Burkinabè de toutes les conditions sociales, des villes et des campagnes, de l’intérieur et de l’extérieur ».

2016 : une année presque perdue

Comme c’est au pied du mur que l’on reconnaît le vrai maçon, bien de ses compatriotes ont cru que le Président Kaboré pourrait tirer profit du nouveau contexte national et des sillons tracés par la Transition pour répondre aux attentes du peuple à plus de démocratie, de justice, de liberté et de pain. Le nouveau pouvoir devait donc faire preuve d’une créativité et d’une exemplarité extraordinaires dans la gouvernance de l’Etat. Sa longue expérience du pouvoir et de l’Etat devrait constituer pour lui, un atout majeur en ce qu’il devait tirer leçon des échecs du passé, pour réussir là où Blaise Compaoré a échoué. Un an s’est écoulé. Il est vrai qu’en un an, Roch a réussi à donner un caractère plus humain et plus accessible de la fonction présidentielle. Il n’est pas le président omniprésent et omniscient, de qui tout part et à qui tout revient. Contrairement à Blaise Compaoré, le Président Kaboré, c’est surtout la simplicité, l’image d’un père de famille qui cherche à faire plaisir à tout le monde et en toute circonstance. Mais la rupture promise reste encore un voeu pieux sur bien des points.

D’abord, dans la constitution de son équipe gouvernementale et de ses proches collaborateurs, le moins que l’on puisse dire c’est qu’on est loin des hommes et des femmes qu’il faut à la place qu’il faut. Point n’est besoin d’épiloguer sur la responsabilité et les insuffisances personnelles de tel ministre ou tel collaborateur du président du Faso. Le constat, un an après, est que l’Exécutif dans son ensemble n’a pas été à la hauteur des attentes tant dans l’instauration d’une gouvernance vertueuse en termes de prise de mesures fortes dans la lutte contre la mal gouvernance à travers la traque des biens mal acquis des dignitaires du régime déchu que dans la culture et les pratiques institutionnelles. Par exemple, les marchés publics continuent de défrayer la chronique avec des grés à gré à fortes odeurs de corruption. Les services sociaux de base, notamment l’éducation et la santé, n’ont véritablement pas évolué nonobstant les mesures de gratuité dans l’accès à certains soins par les femmes et les enfants de zéro à cinq ans. L’exemple des ruptures de réactifs en pleine épidémie de dingue, la crise à la CAMEG, les grèves perlées dans presque tous les secteurs sont autant de signes qui montrent qu’en matière de gouvernance, le pouvoir Kaboré n’a pas trouvé ses marques, manque parfois de fermeté et de réactivité là où il faut. Il s’est ainsi fragilisé progressivement.

Mais le plus grave, ce sont ces légèretés sur des questions cruciales comme la sécurité. Cueilli dans le sang par les attaques terroristes du 15 janvier 2016, l’on s’attendait à ce que le gouvernement prenne des mesures fortes en termes de réorganisation et de renforcement des capacités logistiques et opérationnelles des forces de défense et de sécurité. Malheureusement une fois de plus, l’on a assisté à un extraordinaire louvoiement à la limite de l’irresponsabilité qui a mis en danger la vie des éléments positionnés sur les fronts frontaliers.

Pendant que des officiers bourgeois roulent en V8 à Ouagadougou, tous frais pris en charge, les éléments sur le terrain manquaient de carburant et de matériel roulant. A cela s’ajoute l’indispensable renforcement de la morale de la troupe et d’une hiérarchie capable de commander effectivement. Que dire de toutes ces tergiversations avec les groupes d’auto-défense Koglweogo qui risquent de devenir à la longue, un véritable boulet au pied de l’Etat ? Bref, il y a encore urgence à agir sur ce secteur névralgique de la vie publique, tant la sécurité est un enjeu majeur pour ne pas dire l’enjeu majeur de gouvernance au Burkina.

kabL’on pourrait également ajouter les scandales qui ont marqué l’année 2016, notamment au niveau de la Justice, avec le règlement diplomatique du mandat d’arrêt contre Guillaume Soro dans l’affaire du coup d’Etat et surtout le rocambolesque tripatouillage des décisions judiciaires et d’un plumitif à la Cour de cassation. Sous ce registre, l’on ne peut passer sous silence, le scandale des tablettes que le gouvernement a reçues de la société chinoise Huwawei en violation de la Loi n°004-2015/CNT portant prévention et répression de la corruption au Burkina Faso. Ce scandale a éclaboussé uniquement le Parlement mais c’est le gouvernement qui est à l’origine de cette violation de la loi anti-corruption.

D’autant plus que la ministre des Postes et de l’Economie numérique a affirmé, lors de la cérémonie de remise desdites tablettes à l’Assemblée, que le gouvernement avait reçu sa part. Les membres du gouvernement ont-ils restitué ce qu’ils ont reçu comme l’ont fait les députés ? On n’en sait rien ! Le gouvernement n’aurait jamais dû accepter ces cadeaux d’une société connue pour ses écarts avec l’orthodoxie de la gestion publique dans d’autres pays et d’autres contextes et qui plus est, attributaire d’un marché de l’Etat en cours d’exécution.

Enfin, l’on peut retenir que l’année 2016 aura été assez éprouvante sur le plan économique et social. L’économie nationale aura marqué par une morosité sans pareille. Même si les économistes annoncent un taux de croissance d’environ 5%, les affaires ne semblent pas avoir été bonnes pour beaucoup d’acteurs qui continuent à crier sur tous les toits que ça ne va pas. En somme, les attendes de changements tardent à se concrétiser.

L’opposition et la société civile ne sont pas non plus à la hauteur des défis du renouveau

Mais au-delà de l’attentisme des gouvernants, l’année 2016 aura été marquée par une faible visibilité et lisibilité de l’action de l’opposition politique. Coincée entre le devoir de solidarité envers les partis de l’ancienne majorité ayant soutenu Blaise Compaoré dans sa boulimie du pouvoir et le nécessaire positionnement en porteuse de changement, l’opposition et son chef auront été complètement à la traine du vrai combat politique.

Comme nous l’écrivions dans notre édition N°197 su 1er au 15 septembre 2016, « l’opposition politique dans son ensemble est aujourd’hui un énorme piège pour son chef de file. En effet, comment continuer à prétendre être à la fois le porte-étendard authentique des insurgés et en même temps de ceux qui ont été à la base de l’insurrection ? Comment être celui qui rassemble l’opposition dans toutes ses composantes tout en prétendant être un fidèle défenseur de l’insurrection que certains partis membres qualifient de coup d’Etat ? Comment cheminer avec le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) qui refuse de décrocher avec son fondateur Blaise Compaoré (avec qui il entretient « un lien ombilical » et à qui il rend compte de son fonctionnement) et vouloir défendre les acquis de l’insurrection ?

Assurément, Zéphirin Diabré doit, malgré lui, s’adonner à une délicate gymnastique. Au regard de la loi, il doit effectivement accepter toutes les formations politiques de l’opposition qui font la demande d’adhésion. Mieux, en dehors de son parti, l’essentiel des partis ayant des députés à l’Assemblée et un nombre significatif de conseillers municipaux sont les partis de l’ex-majorité. »

Pire, elle s’est pratiquement fissurée avec la création des deux coalitions. L’une, la Coalitionpour la démocratie et la réconciliationnationale (CODER), est une reconstitution du Front républicain qui a perdu Blaise Compaoré et élargie au Faso Autrement d’Ablassé Ouédraogo qui en assure d’ailleurs la présidence. L’autre est formée de partis politiques membres du CFOP sous Blaise Compaoré et ayant soutenu la candidature de Zéphirin Diabré. Avec une telle bipolarisation qui traduit l’impossibilité d’un projet commun en dehors de s’opposer au pouvoir en place, l’opposition politique est loin d’être une menace pour le pouvoir. Pire, elle ne peut pas être véritablement constructive, surtout avec des membres revanchards ou en quête d’une place au soleil par tous les moyens. Finalement, chaque parti politique semble jouer sa propre carte.

En définitive, l’année 2016 aura confirmé la faillite de toute la classe politique. Cette génération de politiques semble véritablement être incapable de porter le changement attendu par le peuple. La preuve en est que presque tous ont été éclaboussés par les scandales des tablettes et du million de francs CFA octroyé aux députés pour, dit-on, faire de la redevabilité.

Que dire de la société civile ? Elle est également loin d’être le rempart contre les dérives des politiques en matière de gestion vertueuse du bien public. Bien au contraire ! Elle est également traversée par des arrivistes de tous poils qui depuis l’insurrection populaire, se croient tout permis et se permettent tout. D’autres, plus que des prébendiers accrochés à des chapelles politiques, se livrent à des scènes surréalistes et des instrumentalisations politiciennes. Elles sont devenues toutes des défenseurs des acquis de l’insurrection. Même ceux qui ont manifestement refusé de participer à l’insurrection en sont devenus les défenseurs. Certains acteurs ne pensent qu’à la résolution de leurs problèmes corporatistes ou de groupes. En réalité, les Burkinabè, dans leur majorité, sont devenus très exigeants vis-à-vis des autres mais manquent extraordinairement de rigueur et d’honnêteté avec eux-mêmes. Ils exigent le changement chez les gouvernants mais refusent de changer. Ils sont prêts à accepter toutes les prébendes et les promotions de facilité mais prompts à dénoncer les gouvernants. En somme, « l’enfer c’est les autres », le changement aussi.

Mais tout n’est pas perdu, le rêve est encore permis

Au regard de ce qui précède, l’onpeut affirmer que l’année 2016 aété très difficile pour le BurkinaFaso. Les acteurs de la viepublique nationale, à commencerpar les gouvernants, n’ontpas été à la hauteur des espérances. Toutefois, l’année s’est achevée sur des notes d’espoir avec le Plan national de développement économique et social (PNDES), le nouveau référentiel en matière de politique publique au Burkina Faso. Conçu comme la traduction du programme politique du président du Faso, le PNDES semble bénéficier du soutien des partenaires du Burkina Faso. La conférence des partenaires tenue en France en décembre dernier, a permis de mobiliser et susciter les engagements de financement de plus de 18 mille milliards pour les 5 années à venir. A cela s’ajoute l’entrée en vigueur du Budget programme qui doit responsabiliser davantage les ministères et institutions dans la conduite des actions de développement et de satisfactions des besoins et aspirations des populations.

L’on peut ajouter aussi les deux enquêtes parlementaires sur le foncier urbain et sur les contrats miniers en une année qui indiquent que l’Assemblée peut et doit véritablement jouer sa partition dans l’assainissement de la gestion publique. D’autant plus que le gouvernement entend donner des suites à ces dossiers en saisissant la Justice et en prenant des sanctions administratives contre les agents publics épinglés par les rapports des parlementaires. Enfin, il y a la veille citoyenne qui s’organise en dépit des dysfonctionnements et des manipulations au sein de la société civile. Elle a réussi, en 2016, à contraindre le gouvernement et le Parlement à restituer les tablettes à Huwawei. Sur bien d’autres sujets également, le pouvoir a été contraint à revoir sa position. Il reste à travailler à éviter que les actions des prébendiers n’occultent le travail effectif de veille que conduisent certaines organisations de la société civile.

En tout état de cause, même si beaucoup de Burkinabè restent aujourd’hui plus qu’hier plongés dans le doute, l’espoir reste permis. Pour peu que le président du Faso décide de sortir de cette tendance à vouloir plaire à tout le monde et de gouverner effectivement enfin son pays avec toute la rigueur et toute la clairvoyance que requiert sa fonction dans le contexte actuel du Burkina Faso.

L’année 2017 s’annonce comme celle de tous les défis. Si le régime Kaboré persiste dans son louvoiement et son incapacité à traduire dans les faits les aspirations du peuple au changement, il risque de compromettre définitivement ses chances d’un deuxième mandat. Les premiers mois de l’année seront déterminants. L’on attend de voir le réaménagement annoncé de l’équipe du Premier ministre Paul Kaba Thiéba pour donner plus de tonus à l’action gouvernementale ; les réformes de l’armée en vue de sécuriser le territoire national ; des mesures fortes dans le sens de dépolitiser l’administration publique et d’assainir la gestion publique. En tous les cas, le pouvoir n’a plus d’excuses. 2017 doits être l’année de l’action concrète pour répondre aux attentes des Burkinabè.

Roch « la réponse », c’est maintenant ou jamais !

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