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RECONCILIATION NATIONALE: La CODER sur les sentiers battus et sans issue

02 août 2017 Auteur :  

Finalement, toute la débauche d’énergie pour prêcher la réconciliation des Burkinabè se révèle progressivement être une véritable tentative d’arnaque politique dont le but ultime est de créer les conditions d’une remise en scène de politiciens en perte définitive de crédibilité et craignant une descente irréversible dans les abîmes d’une retraite politique impréparée ou inattendue. La rencontre avec Blaise Compaoré sur les bords de la Lagune Ebrié aura permis de convaincre ceux qui doutaient encore que cette CODER-là n’est autre qu’une reconstitution du Front républicain et que l’objectif visé est loin de la réconciliation nationale. Les objectifs publiquement affichés cachent mal un agenda politique de la restauration ou tout au moins de la réhabilitation.

Par Boureima OUEDRAOGO

Depuis sa création, il y a quelques mois, la CODER suscite toutes les suspicions quant à ses objectifs réels. Composée essentiellement de l’ancien parti au pouvoir et ses alliés auxquels s’est joint un seul parti de l’ex-opposition ayant participé à l’insurrection populaire d’octobre 2014, la CODER portait une tare congénitale qui lui enlève tout crédit pour porter un processus de réconciliation nationale. Sa composition en elle-même est un facteur de troubles, de rejet et de doute légitime sur sa capacité à porter une offre d’apaisement des cœurs. Le simple fait de voir certains acteurs revenir au devant de la scène sans la moindre déclaration publique de reconnaissance des fautes commises et de contrition suffit pour raviver les tensions dans certains milieux.

Fort heureusement, le Burkina Faso est un pays de tolérance. Mieux, la majorité des Burkinabè rêvent de rompre définitivement avec la prise d’otage du « vivre ensemble » par cette bande de prédateurs impitoyables qui écume la scène politique depuis de longues années déjà. Pour cela, toute démarche visant à réconcilier d’une part, la société burkinabè dans sa diversité avec elle-même et d’autre part, l’Etat avec la société, est à saluer à sa juste valeur. Chaque initiative dans ce sens mérite d’avoir la chance de dérouler son contenu, la démarche à suivre mais surtout les conditions de mobilisation de l’ensemble des composantes socioprofessionnelles et politiques. Mais l’initiative de la CODER, suspecte depuis son lancement, s’éloigne progressivement du minimum éthique acceptable dans une société à la recherche de la rupture et du renouveau. Que des politiciens supportent mal la fin précoce ou inattendue de leur carrière tentent désespérément de se trouver de nouvelles bouées de sauvetage, c’est humainement compréhensible et même acceptable. Mais qu’ils perdent leur lucidité au point de vouloir tronquer l’histoire pour se relancer, il y a un pas que les membres de la CODER doivent éviter par tous les moyens  de franchir.

Retrouvailles officielles entre Blaise Compaoré et ses « ouailles »

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Pour vendre son projet, la CODER a initié, depuis quelques mois, une série de rencontres avec les autorités politiques, administratives, coutumières et religieuses, les anciens chefs d’Etat, le président de l’Assemblée nationale et le président du Faso. Ces différents entretiens visaient à présenter son offre de réconciliation nationale. Mais on les voyait venir. Tout semblait indiquer que toute cette démarche visait à se donner une caution officielle et légale à la rencontre avec Blaise Compaoré. Leurs sorties médiatiques au terme de cette rencontre confortent dans leurs positions, ceux qui pensaient que c’était l’objectif ultime. Il reste à savoir maintenant quelles suites ils entendent donner à ce long entretien. La nouveauté, depuis le début de la croisade de la CODER pour la réconciliation nationale, c’est ce communiqué de presse avec des photos montrant un Blaise Compaoré « en forme et sans amertume ». Blaise Compaoré peut dire merci à ses partisans qui lui ont offert ce « coup de com. » dont il a sans doute besoin.  Ça ne doit pas être facile d’avoir été président du Faso pendant 27 ans, de renoncer ensuite à la nationalité de ce beau pays (malgré sa pauvreté) et devenir Ivoirien seulement un an après avoir perdu le pouvoir, mais surtout de vivre isolé dans un quartier chic et dans une demeure somptueuse. Bref, la CODER a sans doute permis à Blaise Compaoré de se remémorer de ses moments de gloire et de sa toute puissance. En ces circonstances, le discours de vérité n’est pas à l’ordre du jour. Ce n’était d’ailleurs pas dans le projet. Ablassé Ouédraogo, le président fondateur de la CODER et président de « Le Faso Autrement », a plus ou moins montré qu’entre Blaise Compaoré et la CODER, ce fut la langue de bois ou, tout au plus, le discours convenu. Le communiqué de presse n’en montre pas plus. En effet, l’on retiendra que la CODER a présenté à Blaise Compaoré son initiative de réconciliation nationale et sollicité son soutien et son adhésion. « Nous avons fait une offre en 4 points : la justice, la paix et la réconciliation nationale. Deuxièmement, c’est la remise de la nation au travail. Troisièmement, c’est la relance économique, et quatrièmement, c’est la sauvegarde de la démocratie », confiera plus tard, Me Gilbert Noël Ouédraogo, président de l’ADF/RDA et président en exercice de la CODER, à nos confrères de « Burkina 24 », le 15 avril dernier. Ça semble trop tirer des cheveux. A la question de savoir si « la CODER a parlé du procès du 27 avril » où lui et son dernier gouvernement sont poursuivis pour la répression sanglante de l’insurrection populaire, la réponse de Me Gilbert Ouédraogo est on ne peut plus claire : « Nous avons parlé de la justice dans son entièreté. En réalité, nous n’avons pas fait de particularité (…) Nous sommes pour la vérité, la justice et la réconciliation nationale et nous voulons que chacun assume sa part de responsabilité historique ». Mais, ils n’ont pas eu le courage de dire à Blaise Compaoré que pour les besoins de la réconciliation, il doit revenir et « assumer sa part de responsabilité historique ». Bref, la CODER a rencontré Blaise Compaoré et lui a tenu le discours qu’ils avaient l’habitude de lui servir jusqu’à sa fuite. En retour, ils ont obtenu satisfaction puisque non seulement Blaise Compaoré a adhéré à leur initiative et la soutient, mais surtout, il a pardonné. A qui ? Et pourquoi ? On n’en sait rien. Mais foi de Gilbert Ouédraogo, le pardon de Blaise Compaoré vient de l’imagination d’Ablassé Ouédraogo. Achille Tapsoba du CDP ne dit pas le contraire quand il confie à RFI que : « Ce qui préoccupe le Président Blaise Compaoré, c’est le fait que le Burkina Faso devrait pouvoir solder tous les passifs pour aller à l’unité nationale véritable. Et pour cette raison, il est disposé à adhérer à tout processus de réconciliation. Il n’a jamais été question de pardon ou de ne pas pardonner »

En somme, du compte rendu que la délégation de la CODER fait de sa rencontre avec l’ex-président du Faso devenu Ivoirien, il ne ressort nulle part un discours confortant les septiques sur le sérieux du projet de réconciliation de la CODER. Cette rencontre d’Abidjan n’est donc ni plus ni moins que des retrouvailles entre Compaoré et ses « ouailles ». En effet, tout porte à croire qu’ils n’ont dit à Blaise Compaoré qu’il fait partie du lourd contentieux sociopolitique qu’il faut exorciser par tous les moyens avant de parvenir à une réconciliation vraie et durable.

Blaise Compaoré est en fuite pour avoir rusé avec la réconciliation nationale

Au lieu de se refugier derrière la nationalité ivoirienne, Blaise Compaoré doit revenir répondre des crimes qui lui sont reprochés et affronter la Justice de son pays, celui qu’il a dirigé pendant 27 ans avec des acquis mais aussi des manquements. Il doit assumer avec la dignité de l’officier et du chef de l’Etat qu’il a été, les acquis et le passif de sa gouvernance. Il est à la base de bien d’initiatives inabouties de réconciliation nationale qui ont eu pour conséquence de maintenir et renforcer le contentieux. C’est trop facile de donner des conseils à des partisans qui se sentent certainement orphelins depuis sa fuite et d’adhérer du bout des lèvres à leurs initiatives. Mais plus que quiconque, Blaise Compaoré sait que la réconciliation est plus qu’une tentative désespérée de réhabilitation d’hommes politiques en mal de crédibilité. Il se souvient sans doute du forum national de la réconciliation, avorté en 1992, et surtout de sa journée de pardon du 30 mars 2001 où il a rempli un stade pour s’auto-absoudre de tous les crimes dont il était accusé. Bref, si Blaise Compaoré est aujourd’hui contraint à fuir son pays, c’est surtout pour avoir raté tous les rendez-vous de la réconciliation vraie. Finalement, pour la CODER, la réconciliation est plus un discours politique, une nouvelle démarche de réhabilitation de politiciens qui ont conduit le pays à l’impasse et à l’instabilité qu’à un processus d’apaisement des cœurs, de pansements des plaies encore saignantes et d’une dynamique de reconstruction du vivre ensemble. La CODER ne veut pas de la réconciliation nationale. La sincérité de la démarche aurait commandé de commencer par une offre de pardon, de reconnaissance des fautes commises.

En tout état de cause, on ne peut pas évoquer la réconciliation nationale avec Blaise Compaoré sans l’inviter à assumer sa part du contentieux et revenir au pays pour se mettre à la disposition de la Justice. D’autant plus que la question est revenue au moins lors des rencontres entre le président de la Transition et le président du Faso. L’on se rappelle que de la bouche du président de la CODER, le Président Kaboré a relevé que la vérité et la justice étaient des préalables à la réconciliation nationale. Le Président Michel Kafando l’avait dit avant lui. Mais que dit le Président Blaise Compaoré à ce sujet ? Point n’est besoin d’être un devin pour savoir qu’il n’est pas prêt à respecter les préalables. Il n’en a pas le courage. Il préfère adhérer et espérer encore un processus consacrant l’impunité des crimes économiques et de sang.

Mettre fin à cette défiance inutile et improductive

Les voies de la réconciliation nationale sont toutes tracées. Il y a au moins trois rapports qui sont encore d’actualité et qui indiquent les conditions dans lesquelles les Burkinabè peuvent se réconcilier entre eux et réconcilier la société avec l’Etat. Il s’agit du rapport du Collège de sages de 1999 qui avait clairement proposé les voies de l’apaisement des cœurs et d’un nouveau départ. Si Blaise Compaoré avait suivi les sages, l’on aurait fait l’économie de bien des violences et des situations que le pays a connues après ce rendez-vous manqué. L’on ajoutera le rapport de la Commission de réconciliation nationale (CRN) de 2000 qui est le prolongement des recommandations du Collège de sages. Enfin, il y a le plus récent et dont les recommandations attendent désespérément l’adhésion et l’engagement de la classe politique à sa mise en œuvre. C’est le rapport de la Commission de réconciliation nationale et des réformes (CRNR) de 2015 et surtout du rapport de la sous-commission, vérité, justice et réconciliation nationale. Ces différents rapports proposent des voies toutes tracées pour toute démarche honnête et sincère de réconciliation nationale.

Si la CODER et ses leaders sont dans une démarche honnête de réconciliation nationale, ils ne peuvent pas faire l’impasse sur ces différents rapports qui ont mobilisé presque toutes les composantes socioprofessionnelles du pays et dont les recommandations sont réputées objectives et pertinentes qui plus est, bénéficient d’un consensus.

Enfin, il y a le Haut Conseil de la réconciliation et de l’unité nationale (HCRUN) qui a aujourd’hui le mandat de créer les conditions d’une réconciliation nationale. Certes, l’on peut reprocher au HCRUN une certaine inertie ou une certaine incompétence de l’équipe dirigeante actuelle  qui brille par son incapacité à porter les enjeux de réconciliation nationale. Mais cette institution est là et il faut veiller à la doter de réelles compétences à assumer pleinement ses missions et à produire des résultats dans de meilleurs délais. L’on aurait compris que dans l’offre de la CODER, il y ait des propositions tendant à renforcer les capacités de cette institution, quitte à relire la loi qui l’institue, pour repenser sa composition, son fonctionnement et son mode opératoire.

En définitive, il faut que les partis membres de la CODER tirent leçon de l’histoire récente de ce pays. La faiblesse et les louvoiements du pouvoir actuel ne doivent pas les faire croire que le peuple a déjà oublié. Blaise Compaoré avait proclamé qu’une marche ne peut pas faire changer de loi. Certains avaient crié sur tous les toits qu’ils n’ont de leçon à recevoir de personne. D’autres encore avaient affirmé avec arrogance, que les marches ne les empêchaient pas de dormir. Mais les 30 et 31 octobre 2014, ils ont dû prendre la fuite ou se réfugier à la gendarmerie pour échapper à la colère populaire. Il ne faut pas avoir la mémoire aussi courte que ça. Le gouvernement peut être faible ou laxiste, mais ceux qui ont été à la base du travail, patients de création des conditions de l’insurrection, sont encore là et ne toléreront pas une négation totale des acquis de leurs combats.

Comme l’a si bien relevé Etienne Minoungou, acteur culturel, promoteur des « recréatrales » sur sa page Facebook, « dans l’histoire des luttes, quand la majorité des forces sociales de changement qualitatif se divise parce qu’elles doutent, la minorité des forces conservatrices rafle la mise METHODIQUEMENT parce qu’elles savent ce qu’elles veulent… et on recommence... en attendant les prochaines fureurs salutaires ou meurtrières ! Dieu bénisse le Burkina Faso! ».

Les leaders de la CODER doivent éviter d’être la cause de prochaines fureurs meurtrières. Le Burkina Faso a amorcé le chemin du renouveau. Le chemin est long. Les opportunistes renonceront chaque fois que leurs intérêts seront contrariés. Mais les vrais combattants poursuivront la lutte.

Boureima Ouédraogo

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