RECONCILIATION NATIONALE : Le piège d’un consensus trompeur !

La réconciliation nationale est devenue le nouveau cri de ralliement de la classe politique burkinabè. Non seulement elle a servi de prétexte pour plusieurs partis de l’opposition de rejoindre la majorité, mais elle devient l’impératif invoqué par les partis restés à l’opposition pour accompagner la majorité. Mais au fond, l’on semble évoluer vers une démocratie consensuelle à la malienne et qui risque de finir comme au Mali : très mal pour le pays et la démocratie. Les politiques veulent tous dormir sur la même natte de la réconciliation mais sont loin de faire les mêmes rêves. A la fin, certains rouleront d’autres dans la farine. Ou alors le peuple n’aura d’autre choix que de donner de la voix avec toutes les conséquences imprévisibles. Dans tout cela, un seul homme a la clé qui peut ouvrir durablement les portes de la paix et de la stabilité : le président du Faso. Il peut entrer dans l’histoire des Grands hommes d’Etat de ce pays. A contrario, il peut sortir par la petite porte. Mais tout cela dépendra de ses choix durant ce second mandat.

Vendredi 5 mars 2021, Eddie Komboïgo, fraîchement installé nouveau chef de file de l’opposition politique, annonce les couleurs. Il rejette le projet de loi du gouvernement portant prolongation des mandats des élus locaux et report des élections municipales initialement prévues pour mai prochain. Du coup, il transforme la position personnelle du
président du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) qu’il est en celle de toute l’opposition, sans concertations préalables avec les autres partis d’opposition. Mais là n’est pas le problème ici. C’est lui le chef de file et il lui est loisible de défendre ce qu’il pense pertinent pour l’opposition politique.

Seulement, cette position n’a tenu que le temps de rencontrer la majorité. En effet, dès la première rencontre du Comité de suivi du cadre de concertation entre l’opposition et la majorité, tenue le 23 mars, soit moins de 3 semaines après sa sortie tonitruante, le nouveau patron de l’opposition politique a rangé les armes et est désormais d’accord avec la majorité pour ce report. C’est à se demander si sa position n’est pas simplement liée au fait qu’il n’ait pas été associé à la décision de report. Avec ce revirement, l’on commence à voir un peu plus clair dans ce qu’il a qualifié d’opposition constructive au sortir de la validation des mandats des députés issus du scrutin du 22 novembre.

Du reste, ce jour-là, la communauté nationale avait été témoin du quasi consensus entre toute la classe politique pour reconduire Bala Sakandé à la tête du Parlement. Il n’avait même pas besoin des voix des élus de l’opposition pour y arriver. Mais à l’arrivée, 123 députés sur 127 lui ont donné quitus pour présider le Parlement pour les 5 prochaines années. La suite des événements met en lumière le sens du vote du 28 décembre à l’hémicycle. Ce vote était d’ailleurs la suite logique de ce qui a été donné d’observer au lendemain des élections du 22 novembre. En effet, l’on a vu comment l’opposition, au mépris des risques de tensions, voire de violences post-électorales, a pratiquement tout mis en œuvre pour prendre en otage la proclamation des résultats par la Commission électorale
nationale indépendante en faisant retirer « ses » commissaires du processus pour ensuite se raviser.
Ensuite, certains de ses candidats se sont retrouvés dans un regroupement mort-né pour contester les résultats du scrutin pour enfin aller, quelques heures plus tard, en rangs dispersés féliciter le Président Roch Kaboré pour sa victoire.

Opposition constructive ou de collaboration ?

Sans doute assommée par le coup KO du Président Kaboré, l’opposition est perdue et cherche toujours ses repères. Le parti du chef de file sortant de l’opposition et bien d’autres ont rejoint la majorité. D’autres sont restés opposants non par principe, mais plutôt faute d’accord avec la majorité. Une petite poignée a décidé d’assumer pleinement le statut d’opposants. Celle-ci pèse très peu sur le jeu politique. Dans le fond, il s’agit pour bien des principaux acteurs d’une opposition de collaboration en attendant une éventuelle ouverture, notamment, dans le cadre de la réconciliation nationale.

Les principaux animateurs de la classe politique burkinabè sont prêts à sacrifier la démocratie et la bonne gouvernance sur l’autel de leurs intérêts particuliers. Du coup, le chef de file de l’opposition risque d’avoir du mal à assurer l’unité de l’opposition entre, d’une part, ceux qui veulent assumer leur statut d’opposants, et d’autre part, les responsables politiques dont les intérêts particuliers priment sur les principes démocratiques. Cette opposition ne pourra pas peser sur le cours des évènements. Ses animateurs peuvent tirer profit de la situation. Et ils le feront.

Certainement conscient de l’opportunité que la situation lui offre de se payer un mandat paisible sur le front politique, Roch Kaboré a trouvé le miel qui attire les mouches politiques : la réconciliation nationale. Grâce à celle-ci, la majorité peut ratisser large, sans que les opposants aient de gêne à la rejoindre. Mieux, en créant un ministère en
charge de ce processus et en le confiant à l’ancien chef de file de l’opposition politique, le président du Faso fait plus
qu’un clin d’œil à ses opposants. Il a ainsi créé les conditions pour enlever à l’opposition toute velléité de contestation sans prendre le risque d’être suspectée de vouloir faire échouer le processus de réconciliation nationale.
D’autant plus que cette offre correspond aussi à une forte attente d’une bonne partie de l’opposition.

Au nom donc de cette réconciliation, la classe politique semble prête à s’accorder sur tout. Cependant, il apparaît clairement dans les prises de positions des uns et des autres que tous ne partagent pas la même lecture de la réconciliation nationale, tant dans son contenu que dans la démarche devant y aboutir. Il y a, d’une part, les
partisans de l’impunité, et d’autre part, les thuriféraires du triptyque « vérité, justice, réconciliation nationale ».
Mais officiellement, tous sont engagés pour cette réconciliation nationale.

Pour les premiers, la réconciliation nationale se résume au retour de l’ex-Président Blaise Compaoré et des autres exilés, dont Yacouba Isaac Zida, le Premier ministre de la Transition, mais également l’élargissement des auteurs
du putsch manqué de septembre 2015. Ils se félicitent donc que le Président Kaboré ait initié ce processus de
réconciliation nationale et l’y encouragent. Ils proposent même de zapper sur la justice classique qui est lente au profit de celle dite transitionnelle pour aller vite.

La réconciliation nationale, une voie sans issue …

Pour les seconds, la réconciliation va au-delà des leaders politiques en conflit avec la loi ou ayant librement choisi de
s’exiler. Elle concerne tous les Burkinabè qui ont été victimes de violations de leurs droits de 1960 à nos jours et sur
toute l’étendue du territoire national. Mieux, tous ceux qui ont des comptes à rendre à la Justice doivent impérativement solder lesdits comptes avant tout pardon ou réconciliation. Le président du Faso, initiateur du processus, est officiellement dans cette dynamique. L’homme orchestre du processus, le ministre d’Etat, Zéphirin Diabré, en charge de la réconciliation nationale, l’a plusieurs fois rappelé. Il est chargé de traduire la vision que le chef de l’Etat a du processus. Point de raccourcis fondés sur l’impunité !

Comme on le voit, l’on est en face d’une offre et de deux conceptions antagoniques d’un même processus. Pire, les conditions matérielles sont loin d’être réunies pour l’une ou l’autre conception. Mais pourquoi tous les camps semblent se satisfaire de cette initiative du président du Faso ? Y a-t-il d’autres objectifs non avoués pour les uns et
les autres ? Ce sont autant d’interrogations qui laissent penser que derrière cette cohabitation entre deux groupes aux intérêts apparemment antagoniques, peuvent se cacher des accords sur le dos de la communauté nationale et même de la réconciliation nationale.

L’un dans l’autre, il faut craindre que les politiques n’aient embarqué le Burkina Faso dans une voie sans issue. En tous les cas, le président du Faso, qui entame son dernier mandat, doit éviter de se  tromper de combat. Il a une opportunité historique pour redorer son blason et s’affranchir des manquements de sa longue et riche carrière politique. Il doit rompre avec les chaînes des 26 longues années de compagnonnage avec Blaise Compaoré dont il
partage certains des manquements. L’histoire lui donne la chance de redresser le pays et d’ouvrir les chantiers de la
construction d’un Burkina nouveau et de les léguer à la postérité. Et ce n’est sans doute pas dans des arrangements avec ses anciens ou nouveaux compagnons politiques qu’il y arriverait.

Le président sait, certainement, le plus important pour lui est de réussir sa sortie du palais présidentiel pour entrer
dans l’histoire par la grande porte. Plus que quiconque, il sait certainement que le processus de réconciliation nationale, tel qu’il est enclenché ou attendu de ses anciens compagnons, est difficile, voire impossible à réaliser. Les différents acteurs politiques ne jouent pas franchement le jeu. Et s’il n’y prend garde, ce qui est aujourd’hui présenté
comme des atouts risque de se muer en désavantages. Personne n’y gagnera ! Surtout pas le Burkina Faso. 

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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