Chaque jour, des Burkinabè paient des biens et des services en ligne : regarder des films, souscrire à des jeux, écouter de la musique, utiliser un logiciel, s’abonner à un outil d’intelligence artificielle ou pour promouvoir leur activité sur les réseaux sociaux. Derrière ces paiements effectués en quelques clics, des milliards de Francs CFA échappent au fisc burkinabè.
Depuis janvier 2025, les services en ligne au Burkina Faso sont soumis à la Taxe sur la valeur ajoutée (TVA) de 18%. Plus d’un an après l’entrée en vigueur de cette mesure, aucune plateforme de service digitale n’est encore immatriculée auprès du fisc burkinabè, ce qui engendre une perte fiscale d’environ 13,5 milliards de Francs CFA de TVA non collectée sur le marché des jeux, de la vidéo diffusée sur internet et de la musique numérique. L’administration fiscale peine à mettre la main sur l’ensemble des ressources par manque de textes d’application de la loi instituant la TVA et sur les services en ligne au Burkina Faso.
Adoptée le 23 décembre 2024, la loi de finances 2025 du Burkina Faso a introduit de nouvelles mesures fiscales dont l’assujettissement à la TVA des ventes de biens et services fournis par les opérateurs de plateformes numériques non-résidents. L’article 299 du Code général des impôts a été modifié et impose aux plateformes étrangères qui vendent des biens ou des services auprès de consommateurs du Burkina Faso de facturer la TVA de 18% et de la reverser à l’Etat.
Selon Idrissa Ouédraogo, Directeur de la législation et du contentieux à la Direction générale des impôts (DGI), la réforme cible d’abord les géants du numérique qui encaissent des revenus au Burkina Faso sans s’y implanter, notamment dans le streaming, les logiciels, le cloud, les applications, la publicité en ligne et les contenus numériques. Tous les autres biens physiques importés sur ces plateformes comme les téléphones ou les ordinateurs, restent soumis à la taxation douanière en vigueur pour leur entrée au Burkina Faso.
La réforme concerne également les opérations B2C (Business-to-Consumer) réalisées via des plateformes non résidentes, c’est-à-dire celles réalisées directement entre une plateforme et des particuliers. Selon les dispositions du texte, les opérateurs de plateforme devront collecter la TVA et la reverser à l’Etat.
En revanche, pour les opérations B2B (Business-to-Business), l’entreprise burkinabè qui achète un bien ou un service numérique à des entreprises étrangères reste soumise à son obligation de déclaration et de reversement de la TVA, un mécanisme déjà en vigueur avant la réforme. La mesure ne vise que les plateformes étrangères et ne concerne pas les vendeurs installés au Burkina Faso et les plateformes locales qui restent soumis aux règles fiscales de droit commun.
Dans l’exposé des motifs du projet de loi de finances 2025, le gouvernement a expliqué que le bien fondé de la réforme. Elle vise à remédier aux difficultés rencontrées par l’administration fiscale pour taxer les opérations de commerce électronique, notamment l’absence de présence physique au Burkina Faso des géants du numérique, l’inadaptation des règles classiques de TVA aux transactions dématérialisées et les insuffisances du cadre juridique en matière d’obligations déclaratives qui compliquent le recouvrement de l’impôt.
Le document explique que ces difficultés ont pendant longtemps occasionné l’évasion d’importantes recettes fiscales qui échappent au Trésor public et ont également permis qu’une concurrence déloyale s’installe entre les entreprises traditionnelles et les acteurs du numérique non-résidents.
Adoptée, mais encore sans effet
Sur le terrain, la taxation n’est pas encore effective. Selon la Direction générale des impôts (DGI), aucune plateforme étrangère de services numériques concernée par la réforme n’est actuellement immatriculée auprès de l’administration fiscale burkinabè. Les opérations B2C portant sur des biens immatériels et des services numériques ne sont donc pas encore taxées à ce jour.
Cependant, les données existantes ne permettent pas d’évaluer avec exactitude les pertes fiscales liées à cette situation de non-taxation des plateformes non-résidentes. Pour Docteur Francis Dayamba, enseignant-chercheur et spécialiste de l’économie numérique et des technologies de l’information et de la communication ; l’absence de données nationales sur le e-commerce rend difficile l’évaluation exacte des recettes fiscales qui échappent aujourd’hui au Burkina Faso.
Le chercheur regrette également que les données disponibles sur les plateformes visées pour ce qui concerne le Burkina Faso et les autres pays africains soient généralement regroupées dans des catégories plus larges, notamment « Afrique et Moyen-Orient » ; ce qui ne permet pas d’isoler la situation du Burkina Faso. Malgré ces limites, les estimations disponibles dans certains secteurs du numérique permettent de donner un aperçu des montants en jeu.
Jeux, streaming, musique et services d’intelligence artificielle : un marché juteux qui échappe à la TVA
Selon les projections de Statista Market Insights, le marché burkinabè des jeux devrait générer 104,20 millions de Dollars US (environ 58,81 milliards de Francs CFA)* en 2026. La TVA (18%) à collecter sur ce montant est estimée à 10,58 milliards de Francs CFA.
Le marché de la vidéo diffusée sur internet encore appelée vidéo OTT (Over-The-Top), qui regroupe notamment les abonnements, les achats de contenus et la publicité vidéo à la demande, est estimé par Statista Market Insights à 26,33 millions de Dollars US en 2026, soit environ 14,86 milliards de Francs CFA. Appliquée à ce volume, la TVA théorique correspondrait à environ 2,7 milliards de Francs CFA.
| Catégorie | Marché estimé (milliards FCFA) | TVA théorique 18% (milliards FCFA) |
| Jeux vidéo | 58,81 | 10,58 |
| Vidéo OTT | 14,86 | 2,7 |
| Musique numérique | 1,38 | 0,249 |
Pour la musique numérique, Statista estime les revenus du marché burkinabè à 2,45 millions de Dollars US en 2026, dont 2,19 millions de Dollars US pour le seul streaming musical. Cela représente environ 1,38 milliard de Francs CFA pour l’ensemble du marché de la musique numérique et 1,23 milliards de Francs CFA pour le streaming. La TVA théorique correspondrait à environ 248,9 millions de Francs CFA pour l’ensemble et à 222,5 millions de Francs CFA pour le marché du streaming.

Mis ensemble, ces trois segments représentent près de 132,98 millions de Dollars US de revenus B2C numériques projetés pour 2026, soit plus 75 milliards de Francs CFA. Une estimation de la taille des marchés qui donne également une idée du volume d’activités générées directement entre les plateformes étrangères et des consommateurs burkinabè. A eux seuls, ces revenus représentent un potentiel TVA de près de 13,5 milliards de Francs CFA. Et ce n’est qu’une petite partie du tableau.
Un autre secteur, plus récent, échappe tout autant au fisc burkinabè. Il s’agit des outils d’intelligence artificielle (IA). Une niche fiscale portant sur des transactions de faible montant. Les abonnements aux services d’intelligence artificielle comme ChatGPT Claude Perplexity, Gemini, Copilot et autres sont souscrits directement en ligne par des utilisateurs burkinabè sans TVA.
Le filon discret des pages boostées
Un autre flux financier échappe à la TVA numérique : les dépenses de publicité réalisées sur facebook par des particuliers et des commerçants sans statut fiscal du secteur informel. En quelques clics, ces utilisateurs publient leurs offres et paient pour les booster afin de toucher davantage de clients. Facebook est devenu un important espace de commerce informel et de publicité au Burkina Faso, avec ses 3,4 millions d’identités d’utilisateurs recensés par DataReportal en 2025.
Derrière cette vitrine numérique se cachent des enjeux fiscaux importants. L’argent dépensé par ces acteurs pour acheter de la visibilité sur ces plateformes étrangères n’est jusqu’à présent pas taxé par le fisc burkinabè. Pour les acteurs évoluant dans l’informel, sans immatriculation fiscale, cette dépense circule hors de portée du fisc. Si la réforme devenait effective, ces transactions informelles pourraient permettre de renflouer les caisses du Trésor public.
Quand Google encaisse au Burkina sans TVA
Une facture émise le 31 août 2025 par Google Cloud EMEA Limited, filiale irlandaise du groupe, montre qu’un particulier à Ouagadougou a payé 88,33 euros, soit environ 57 900 FCFA pour un abonnement Google Workspace. La TVA indiquée sur la facture est de 0 %. Aucun identifiant fiscal burkinabè n’y figure. Le document porte uniquement un numéro d’identification fiscale irlandais.

La facture est payée depuis le Burkina Faso mais aucune TVA n’est prélevée sur cette transaction. Au taux de 18 %, cela représente environ 10 400 FCFA de TVA qui n’apparaissent pas sur la facture. Cette absence de TVA burkinabè s’explique notamment par le fait que la réforme n’est pas encore pleinement opérationnelle.
Un arrêté d’application, actuellement en cours d’adoption, doit préciser les modalités du dispositif de mise en œuvre et imposer aux plateformes étrangères de s’immatriculer au Burkina Faso avant de collecter et reverser la taxe sur les services vendus aux consommateurs burkinabè. Sans cet arrêté, Google peut continuer à encaisser les paiements B2C de ses clients burkinabè sans prélèvement de TVA, sans être pour autant en porte-à-faux avec les règles actuellement applicables.
Une réforme qui cherche encore ses marques
Pourtant le cadre légal existant est favorable. Sa mise en œuvre, elle, reste incomplète. Devant la Commission des finances et du budget de l’Assemblée législative de Transition, qui s’interrogeait, le gouvernement burkinabè a reconnu que la réforme avait été lancée sans étude d’impact préalable, en s’appuyant sur les expériences des pays qui ont déjà adopté des réformes similaires.
Mais, à la Direction générale des impôts, on assure que la réforme a été préparée depuis plusieurs années. Des consultations ont notamment été menées avec les grandes plateformes numériques, avec l’appui de l’Association des administrations fiscales africaines (ATAF). Elles devraient aboutir à l’adoption prochaine d’un arrêté d’application destiné à rendre le dispositif pleinement opérationnel.
Idrissa Ouédraogo, chargé du projet de réforme à la DGI, annonce la prise prochaine de cet arrêté. Le texte devrait définir les modalités de déclaration et de paiement de la TVA par les plateformes étrangères. Il prévoit également un guide pratique ainsi qu’un formulaire de déclaration simplifié afin de faciliter les démarches des entreprises concernées. Selon le dispositif envisagé, les plateformes étrangères devront s’immatriculer en ligne.

A compter de leur immatriculation, elles disposeront d’un délai de six mois pour commencer à collecter et à reverser directement la TVA due au Burkina Faso. En cas de non-respect de cette obligation, l’une des mesures prévues serait le blocage de l’accès à la plateforme sur le territoire burkinabè. Ces dispositions suffiront-elles à convaincre les grandes multinationales du numérique de se conformer à la législation fiscale burkinabè ? Pour Idrissa Ouédraogo, les principales plateformes seraient plutôt disposées à collecter et à reverser la TVA.
Le véritable point de blocage concerne davantage, selon lui, l’application d’un impôt sur les revenus réalisés par ces entreprises au Burkina Faso. Sur ce point, les discussions engagées au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et des Nations unies autour des solutions proposées, notamment la mise en place d’un impôt minimum n’ont pas encore permis de parvenir à un accord. Selon Idrissa Ouédraogo, les négociations se heurtent à la résistance de certaines grandes puissances.
Enquête réalisée par Simplice ZONGO, en collaboration avec la Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d’investigation en Afrique de l’Ouest (CENOZO) dans le cadre du projet « Promouvoir la transparence et la bonne gouvernance à travers l’accès à l’information ».
*Sur la base du taux de conversion de 564,41 de FCFA publié par la BCEAO le mardi 7 septembre 2026.
- Le E-Commerce déjà ancré dans les habitudes des Burkinabè
- Meta, Google, Netflix, Amazon et d’autres plateformes étrangères réalisent de grosses affaires avec les consommateurs burkinabè, sans payer d’impôts.
- Pour Idrissa Ouedraogo, directeur de la législation et du contentieux à la Direction générale des impôts, le dispositif est déjà presqu’en place pour une application pleine et entière de la réforme.
Encadré : Un marché déjà bien vivant
Le potentiel économique ne fait aucun doute. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon l’Autorité de Régulation des Communications Électroniques et des Postes (ARCEP), 20,14 millions d’abonnements à Internet mobile étaient actifs au premier trimestre 2025, un chiffre qui ne représente pas le nombre d’utilisateurs uniques. Le trafic Internet a atteint un record de près de 100,63 millions de gigaoctets (Go) et celui de l’Internet fixe a atteint 252,38 millions de gigaoctets sur la même période. Des chiffres qui donnent la mesure de la progression du numérique dans le pays. Le « Rapport Digital 2025 : Burkina Faso », publié par la plateforme internationale DataReportal en mars 2025, évalue à environ 5,75 millions le nombre d’internautes burkinabè en janvier 2025, dont 3,4 millions d’identités d’utilisateurs sur les réseaux sociaux à la même période. Ces chiffres démontrent que les contenus et services numériques disposent d’un marché assez important pour constituer un enjeu fiscal majeur.
SZ






