CRISE A L’UEMOA Guerre fratricide pour la présidence de la Commission

L’UEMOA est-elle au bord de l’implosion ? La question mérite d’être posée, au regard de l’envergure que prend la profonde crise dans laquelle cette institution sous-régionale est engluée depuis belle lurette. Dans notre dernière édition, nous relations les tractations en cours pour la nomination du nouveau président de la Commission de l’UEMOA, sans président depuis la démission du Sénégalais Cheick Adjibou Soumaré, en décembre dernier.

Nous annoncions que le Sénégal venait de nommer le successeur de ce dernier, en tant que commissaire, représentant le Sénégal dans cet organe de l’institution. Et déjà, du côté de Dakar, on tentait de faire croire que ce nouveau commissaire devrait être de facto le président de la Commission en remplacement du démissionnaire. Toute chose qui est en porte-à-faux avec les engagements pris par l’ensemble des Etats membres. Ces engagements qui veulent que ce soit au tour du Niger d’occuper à présent ce poste. Cet engagement a été pris lors du sommet des chefs d’Etat de Lomé en 2011 et matérialisé par un acte additionnel engageant tous les membres. Le Sénégal n’a jamais caché ses intentions de ne pas respecter cet engagement et de continuer à garder une main haute sur ce poste qu’il a toujours partagé avec le Mali. Mais visiblement, le Niger n’entend plus se laisser faire cette fois-ci. Et il l’a fait savoir de façon retentissante, à travers son ministre des Affaires étrangères qui appelle sans ambigüité les chefs d’Etat au strict respect des engagements auxquels ils ont librement souscrit. Inutile de dire que le niveau de mercure est en train de monter vertigineusement au sein de cette organisation qui n’a que trop souffert de l’inconséquence de ses plus hauts dirigeants.

Par Y. Ladji BAMA

 

Décidément, l’UEMOA est rentrée dans une ère de hautes turbulences. La crise dans laquelle cette organisation est empêtrée depuis un bon moment est en train de prendre des proportions de plus en plus inquiétantes. Cette crise n’épargne plus aucune composante de l’organisation. De la Cour de justice au Comité interparlementaire, en passant par la Commission, la quasi-totalité des organes de l’Union est en panne sèche. Le renouvellement de la Commission, dont les mandats des membres sont parvenus à expiration depuis plus d’une année, et l’élection du nouveau président de celle-ci, constituent la grosse pomme de discorde au sommet de l’organisation. Pourtant, pour peu que chacun fasse l’effort de respecter ses propres engagements et les textes fondateurs de cette Union, on aurait fait l’économie de ces tiraillements de bas étages. Visiblement, les calculs égoïstes de certains ont pris le dessus sur l’idéal d’intégration qui sous-tend ce regroupement sous-régional. Il est à noter que le changement à la tête de la Commission de l’UEMOA aurait dû survenir depuis la fin de l’année 2015, fin statutaire du mandat de l’ancien président démissionnaire, Cheick Hadjibou Soumaré. Mais de tergiversation en tergiversation, on a tordu le cou aux lois, pour prolonger le mandat de ce dernier à deux reprises, pour se retrouver en fin 2016, sans parvenir à trouver une solution définitive à la question. Au point où l’intéressé lui-même a fini par jeter l’éponge en décembre 2016. Avec cette démission de Hadjibou Soumaré, l’on croyait le blocage enfin levé et qu’on pourrait enfin procéder au renouvellement de cet organe.

Suspicion légitime !

Mais c’était sans compter avec les désidératas du Sénégal qui n’a manifestement pas renoncé à ses prétentions sur le poste. Il ressort qu’en nommant le nouveau commissaire représentant le Sénégal à la Commission de l’UEMOA, dont le nom a été envoyé au président de la Conférence des chefs d’Etat, l’Ivoirien Alassane Ouattara, le président sénégalais, Macky Sall, a demandé à ce dernier de faire en sorte que ce soit son poulain le prochain président de la Commission. Toute chose qui n’a pas manqué de surprendre plus d’un observateur. Dans l’entrejeu, on remarque certains échanges d’amabilités suspectes entre le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Face à une telle situation, le Niger, à qui ce poste devrait revenir de droit, conformément au principe de la rotation adopté en 2011 au sommet de Lomé, a compris qu’on risquait de lui faire un bébé dans le dos s’il ne se réveille pas. Ce poste risque de lui filer entre les doigts. Du reste, ce ne serait pas la première fois que des chefs d’Etat membres piétineraient les textes de l’organisation commune ou nieraient leurs propres engagements face à leurs intérêts particuliers. D’où une suspicion légitime du côté de Niamey. Le cas de la Cour de justice, décapité en toute illégalité, au grand dam du principe élémentaire de l’indépendance de la Justice, est encore très frais dans les esprits.

Le Niger ne se laissera pas faire

Face à ce pied de nez à lui fait par le Sénégal, la réaction du Niger ne s’est pas fait attendre. Dans une interview dans la presse nigérienne, le ministre des Affaires étrangères du Niger, Yacouba Ibrahim, n’encombre pratiquement plus des fioritures diplomatiques : « …Pour le Niger, il n’y a aucune ambigüité, nous nous prévalons de notre bon droit. Le respect des principes et engagements est le minimum qu’on puisse attendre d’une organisation commune comme l’UEMOA. Il va sans dire que les organisations fonctionnent sur la base des textes, la solidarité entre les membres et le principe du respect de chaque pays, et nous attendons cet égard de la part de nos frères et amis. Au demeurant, nous sommes en droit de postuler à ce poste à partir des fondements de cette organisation qui a adopté dès le départ, le principe de la rotation dans sa direction. Nous attendons simplement le respect de l’engagement pris librement par les chefs d’Etat de notre organisation commune. Je fonde l’espoir que la sagesse des chefs d’Etat prévaudra pour permettre au Niger ce qui lui revient clairement ». A-t-il martelé sans cligner l’œil. C’est dire que la guerre est à présent ouverte sur ce point. Le Niger n’entend pas se laisser compter dans cette affaire. Et cela, sans doute, à juste raison. En parlant du principe de respect réciproque, le ministre nigérien ne croit certainement pas si bien dire. Comment comprendre ce qui se passe au somment de l’UEMOA. Comment comprendre que des chefs d’Etat se réunissent, prennent des engagements et au moment de les mettre en œuvre, ils rechignent à le faire et pire même, ils les renient carrément. Quelle est cette race de dirigeants qui se comportent de la sorte ? Quel exemple donne-t-on ainsi à la jeune génération ? Comment des responsables peuvent-ils renier leur propre parole de la sorte ? Il est hallucinant d’entendre certains dire du côté de Dakar, que le fait que le poste de président de l’UEMOA échoit au Niger après le mandat de Soumaré est un « deal » conclu entre l’ancien président Wade et le Niger, et que ce « deal » n’engage pas le Sénégal qui entend garder ce poste qui lui reviendrait de droit. Comment peut-on être de mauvaise foi à ce point. Comment peut-on dire que l’acte additionnel de Lomé instituant le principe de la rotation à la tête de la Commission de l’UEMOA est un « deal » entre Wade et le Niger ? Ce document n’a-t-il pas été adopté par l’ensemble des chefs d’Etat membres? Non, il faut certainement être plus sérieux et plus sincère que cela, si tant est que l’on veut vraiment se mettre ensemble pour avancer ensemble. L’on doit forcément se mettre au-dessus des petits calculs égoïstes et sans lendemain.

La parole donnée est sacrée

L’acte additionnel N°07/2011/CCEG/UEMOA, adopté à la Conférence des chefs d’Etat à Lomé, en 2011, n’a pas été inventé par Wade et le Niger seuls. Il est le fruit d’un consensus entre l’ensemble des membres qui lui ont tous apporté leur onction. La parole donnée est sacrée, dit-on. C’est en toute âme et conscience que l’ensemble des chefs d’Etat présents à ce sommet, après débats, ont décidé d’adopter le principe de la rotation à la tête de cette commission. C’est en toute âme et conscience que l’ensemble de ces chefs d’Etat ont décidé et écrit, noir sur blanc, qu’ils sont déterminés à « inscrire la désignation du président de la Commission, dans le cadre d’un schéma permettant la mise en œuvre à moyen terme, du principe de rotation défini par l’article 33 du Traité de l’UEMOA ».

C’est en toute âme et conscience que les mêmes chefs d’Etat ont décidé, à l’occasion, que les fonctions de président de la Commission seront confiées au candidat proposé par le Sénégal « pour un mandat unique de 4 ans (2011-2015) » et que le principe de rotation de la présidence de la Commission sera appliqué à l’expiration de ce mandat. C’est toujours en toute âme et conscience qu’ils ont arrêté que « le Niger est le seul Etat membre habilité à proposer des candidatures pour le poste de président de la Commission », pour le mandat à suivre. D’où viennent toutes ces tergiversations au moment d’appliquer ces engagements pris en toute souveraineté ? Pourquoi tant de reniements de soi ?

Le ménage à plusieurs, c’est le compromis permanent

Il se susurre que cette attitude du Sénégal s’explique par un certain nombre de précédents fâcheux qui caractérisent la gouvernance des organisations sous-régionales de façon générale. On apprend que le poste de gouverneur de la BCEAO qu’occupe la Côte d’Ivoire depuis que cette institution existe est aussi soumis à ce même principe de la rotation. Mais la Côte d’Ivoire n’a jamais accepté d’appliquer ce principe auquel elle a souscrit et continue de garder ce poste. Le Sénégal aurait donc tiré prétexte de cela pour ne pas se soumettre à son tour, à ce principe en ce qui concerne la présidence de la Commission de l’UEMOA qu’il considère aussi comme sa chasse-gardée. Une fois de plus, tout cela est indigne de chefs d’Etat responsables. La Côte d’Ivoire aussi doit impérativement se soumettre aux engagements auxquels elle a librement souscrit. Et les autres chefs d’Etat doivent l’y contraindre en toute responsabilité plutôt que d’adopter cette posture irresponsable qui veut que comme l’autre a décidé d’être incivique, moi aussi je serai incivique comme lui. A cette allure, c’est la stabilité, voire la survie même de ces organisations qui est mise à mal. Le ménage à plusieurs, comme c’est le cas dans ce genre de regroupements d’intégration sous-régionaux, impose forcément des concessions, des sacrifices, voire des compromis, faute de quoi rien de durable ne peut se construire ensemble.

Souvent, on peut avoir l’impression que ces concessions ne sont pas égalitaires, au niveau des différents membres. Certains peuvent avoir le sentiment de consentir plus que les autres. Mais ainsi va le ménage à plusieurs. C’est le compromis permanent. Il ne sert à rien pour les plus grands de vouloir prétendre à plus que les plus petits, au point de renier les engagements pris de commun accord.

Des recours contre les chefs d’Etat…

Cette situation de non-respect des textes se voit aussi au niveau du Comité interparlementaire de l’UEMOA, basé à Bamako. Cet autre organe de l’Union évolue depuis un certain temps dans l’illégalité absolue, avec un président illégal qui continuait de présider à ses destinées sans en avoir la qualité ni le mandat. Il s’agit de l’Ivoirien Lansina Dosso. L’intéressé n’est plus député dans son pays depuis les dernières législatives tenues en Côte d’Ivoire. Or, pour être membre du Parlement de l’UEMOA, il faut d’abord avoir un mandat de député en bonne et due forme dans son pays d’origine. Condition que ne remplissait plus le sieur Dosso. Récemment, il a conduit une délégation de cet organe à Ouagadougou, où il a participé , au nom de celui-ci, à la rentrée parlementaire du Burkina Faso, le 1er mars dernier. Pourtant, les textes prévoient qu’en pareilles circonstances, c’est le plus ancien des députés membres qui assure l’intérim. Et tout cela avec la bénédiction des chefs d’Etat dont chacun veut maintenir coûte que coûte son poulain à la tête des institutions, même si pour cela, il faut tordre le cou aux textes. Il a fallu une protestation en interne au sein de cette organe pour qu’il finisse par céder le poste à son compatriote Jérémie N’Gouan. Tout cela est bien dommage. Heureusement que certaines victimes de ces pratiques biscornues au sommet ne sont plus prêtes à se laisser malmener sans mot dire. L’histoire retient qu’un commissaire ivoirien révoqué au mépris des textes avait attaqué cet acte devant la Cour de justice qui avait fait droit à son recours. L’intéressé avait été dédommagé conséquemment. Il y a aussi le cas du commissaire sénégalais Abdou Sakho, lui aussi révoqué arbitrairement et dont le recours a été à la base du blocage de la Cour de justice, ayant conduit à sa décapitation récemment par les chefs d’Etat. On apprend justement que d’autres recours sont pendants en ce moment devant la Cour de justice de l’UEMOA et de la CEDEAO, contre les chefs d’Etat ayant décidé de la révocation des membres de la Cour de justice en toute violation des lois régissant l’organisation. Vivement que tout cela concoure à ramener la démocratie dans la gouvernance de ces institutions.

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