LUTTE CONTRE LA PRATIQUE DE L’EXCISION : Entre fortes résistances et inefficacité des stratégies de combat

Depuis la Révolution démocratique et populaire (RDP, 1983 – 1987), la pratique de l’excision est formellement interdite au Burkina Faso. La mise en place du Comité (aujourd’hui Conseil) national de lutte contre la pratique de l’excision (CNLPE) en 1990 visait à intensifier et à coordonner efficacement les efforts de lutte conte ce phénomène. Diverses initiatives ont été déployées : conférences nationales et internationales, ateliers nationaux et régionaux au profit de toutes les couches socioprofessionnelles (chefs coutumiers et religieux, organisations de femmes, de jeunes, exciseuses…), déclarations solennelles d’abandon de la pratique de l’excision, etc. Bref, tout semble avoir été fait, depuis le sommet de l’Etat jusqu’au niveau villageois, pour parvenir à l’éradication de cette pratique néfaste. Plus de 3 décennies après, des cas, parfois massifs, révèlent de fortes résistances des populations à la base et interpellent tous les acteurs engagés sur la nécessité de repenser les stratégies et moyens d’action.

Mi-septembre 2018, Ouagadougou, la capitale burkinabè, s’apprêtait à accueillir une conférence internationale sur les mutilations génitales féminines (MGF) qui a réuni des représentants de 33 pays d’Afrique, d’Amérique et d’Europe. C’est à cette période que des cas de pratique de l’excision, d’une ampleur jusqu’alors insoupçonnée, ont été découverts. En effet, 41 enfants, jeunes filles et femmes y ont été excisées à des dates différentes. L’exciseuse, dame Assétou Diallo, serait venue de Kaya pour exercer à Ouagadougou, avec la complicité de son amie et homonyme Assétou Maïga qui l’a accueillie et hébergée. Elle a bénéficié aussi de la complicité d’Assita Sakandé, la soignante (qui a pris le relais pour assurer les pansements des plaies causées par les mutilations génitales) et bien entendu, des parents des victimes. Le drame s’est produit dans le quartier périphérique de Toudbwéogo, entre début août et mi-septembre. Ce sont les séances de soins chez dame Sakandé qui ont éveillé les soupçons de certains riverains qui ont alerté les forces de l’ordre, notamment la gendarmerie. Celle-ci effectue une descente musclée au domicile de la soignante et prend quelques parents (mères ou grand-mères) des victimes la main dans le sac. L’enquête permet de mettre la main sur d’autres victimes. Sur les 41 victimes, on  dénombre 1 femme majeure et 19 élèves.

Dans l’après-midi du 15 septembre 2018, l’indignation était à son comble au Centre médical SCHIPHRA où elles ont été conduites. Même le personnel soignant était sous le choc. Ils n’ont «jamais vu autant d’enfants victimes de l’excision en même temps», s’exclame une infirmière. La plupart de ces victimes souffraient d’infections. Dr Dieudonné Ouédraogo, gynécologue spécialisé dans les réparations des séquelles de l’excision depuis des années, qui a examiné les victimes, révèle que la plupart d’entre elles sont arrivées dans ses services avec des complications qu’il fallait traiter en urgence afin d’éviter des légions graves liées aux infections.

La veille, soit le 14 septembre 2018, le village de Santena dans la Commune rurale de Boussouma, située à une centaine de Kilomètres de Ouagadougou, était le théâtre de la même pratique macabre. 9 fillettes ont été victimes de la lame tranchante d’une exciseuse qui, elle, opérait à domicile. Une dixième, en attente de son tour, a été sauvée in extremis par l‘irruption de la police sur le lieu du drame. Conduites d’urgence au Centre médical de Boussouma, puis référées au Centre hospitalier  régional (CHR) de Kaya, «elles présentaient presque toutes des risques de complication avec une persistance des saignements chez certaines victimes », affirme Dr Honoré Tinguéri, chef du Service Gynécologie.

Des réseaux clandestins de solidarité dans le mal

En plus des 50 cas découverts en deux jours à Ouagadougou et Santena, une dizaine d’autres ont été enregistrés à la même période dans d’autres localités. Plus précisément, 12 cas ont été découverts à Gomposom dans le Passoré (1 cas), à Nobéré dans le Zoundwéogo (8 cas), à Comin-Yanga dans le Koulpélogo (3 cas).

Entre le 1er août et le 30 septembre 2018, à la stupéfaction quasi générale, ce sont donc 62 filles et femmes dont l’âge est compris entre 10 mois et 24 ans qui ont été victimes de cette pratique. Précisons que certaines d’entre elles (au moins deux) auraient décidé d’elles-mêmes de se faire exciser, même si des doutes légitimes subsistent sur ces versions des victimes ou de leurs parents. Du reste, l’une d’entre elles (24 ans, Toudbwéogo) révèle l’avoir fait sous la pression de son conjoint qui lui exigeait l’ablation du clitoris. Nous l’avons rencontrée le 16 septembre à SCHIPHRA mais elle a refusé de témoigner, se contentant de dire qu’elle l’a fait d’elle-même. Mais la veille, elle a soutenu devant les autorités, avoir été contrainte par son futur époux qui ne voudrait pas d’une femme non excisée.

Quant à l’autre, fille d’un Pasteur (13 ans), elle aurait décidé de le faire parce qu’elle subissait les railleries de ses camarades de classe. Mais comment une fille de 13 ans a-t-elle pu avoir une information censée circuler dans un groupe fermé d’adultes ? Mystère et boule de gomme ! Mais son père, le Pasteur Lazare Ouédraogo, qui, ironie du sort, est membre du comité de veille contre l’excision du village de Santena, est formel : sa fille de 13 ans a décidé d’elle-même. Elle aurait 5 autres sœurs qui n’ont pas été excisées, soutient le père. Malheureusement, elle serait au lycée et en internat hors du village. Nous n’avons donc pas pu obtenir son témoignage.

Tous ces cas ont été découverts suite à des dénonciations. Par la suite, la police ou la gendarmerie remontent la filière jusqu’aux acteurs. En dehors du cas de Santena, c’est après le départ de l’exciseuse que l’on découvre la situation. Dans la plupart des cas, les complices refusent de livrer les informations permettant de mettre la main sur l’exciseuse.

En réalité, tout est mis en œuvre pour opérer dans la clandestinité. L’initiative est généralement prise par un parent. En général, ce sont les mères ou grand-mères qui sont à la manœuvre. Les hommes jouent, le plus souvent, les innocents. Ils affirment toujours être mis devant le fait accompli. «Ce sont les femmes qui décident pour l’excision car ça concerne les filles», soutient Karim Sawadogo, grand-père d’une des victimes de Santena. C’est le même son de cloche chez Salam Sawadogo du même village, père d’une autre victime. Cependant, dans la plupart des cas, les hommes ne sont pas si innocents qu’ils le soutiennent. Bien au contraire ! Le cas de Bion (dans la région du Centre-Sud) en 2013, où même le chef du village était impliqué et a reconnu sa responsabilité, illustre bien que la décision est parfois prise ailleurs et les femmes exécutent.

Bref, une fois l’initiative prise, l’information est donnée à des parents, amis ou proches afin de garder la confidentialité jusqu’à la fin de l’opération. Parfois, l’on retrouve des victimes de plusieurs localités qui subissent en même temps les mutilations alors que dans le même village, la majorité des habitants ne sont pas informés. Ce qui rend suspects certains faits, notamment les regroupements inhabituels chez une complice pour les pansements après le départ de l’exciseuse.

Conscients sans doute de l’interdiction de la pratique, les communautés qui persistent dans la  pratique  développent des réseaux et des circuits d’information afin de réunir les victimes avant de faire appel à l’exciseuse. Comme le relève le Maire de la Commune de Boussouma, Karim Ouédraogo, «l’information circule de bouche à oreille, entre connaissances et chacun apporte sa victime. Dans le cas de Santena, il y avait des filles venues de Ouagadougou, de Kaya, de Korsimoro (Commune voisine de Boussouma) et bien sûr des villages de la Commune de Boussouma. C’est dire que si notre Commune a été le site de la pratique, les victimes sont venues de plusieurs localités». A Ouagadougou également, il y avait des filles venues d’autres quartiers voisins et du village de Dapelogo, situé à quelques kilomètres de la capitale.

Parfois, la communauté ou le village entier est complice. Par exemple, en 2013, une exciseuse venue d’un autre village a disparu après avoir excisé une dizaine de filles à Nobéré, dans la province du Zoundwéogo. En 2017, dans la même province, une exciseuse formellement identifiée et recherchée par la Justice a bénéficié de la protection de la population du village de Nobili, lorsque les forces de sécurité ont été dépêchées sur les lieux pour procéder à son interpellation. Munie d’armes blanches et de fusils, la population s’est interposée et a obstrué l’action de la police dont les éléments ont dû rebrousser chemin.

Le plus souvent, les auteurs de ces actes sont conscients de l’interdiction de la pratique. C’est pour cela qu’ils optent pour la clandestinité. Ce sont donc des cas d’association de malfaiteurs, des réseaux clandestins difficiles à démanteler car bénéficiant de complicités à plusieurs niveaux au sein des communautés. Comme on le voit, les acteurs de la résistance développent des réseaux clandestins pour échapper à la rigueur de la loi. Apparemment, ils parviennent le plus souvent à leurs fins. Fort heureusement, certains citoyens commencent à dénoncer les cas suspects.

Traumatisées à vie !

Les nouvelles excisées vont grossir les rangs de ces femmes marquées à vie par ce qu’elles ont subi. Certaines victimes traînent des séquelles physiques qui nécessitent des réparations pour leur permettre d’avoir une vie sexuelle acceptable. Selon les spécialistes des mutilations génitales féminines, des victimes de l’excision se retrouvent parfois avec des accolements vaginaux qui rendent pratiquement impossible tout rapport sexuel.

«Il y a même des cas extrêmes où même les urines et les menstrues ne passent pas», révèlent Dr Honoré Tinguéri. Les complications sont nombreuses et diverses, les unes aussi graves que les autres. Malheureusement, de nombreuses femmes en souffrent. Dr Tinguéri affirme recevoir pour réparation, plusieurs cas au cours de ces dernières années. En effet, les statistiques du Service gynécologie du CHR de Kaya font ressortir 16 patients ayant bénéficié de réparation en 2016, 19 en 2017 et 25 (y compris les 9 filles de Santena) au 30 novembre 2018. Au CMA SCHIPHRA, Dr Dieudonné Ouédraogo révèle également recevoir en moyenne plus d’une dizaine de cas par an. Sans doute que dans bien d’autres centres médicaux, ces cas de victimes silencieuses des séquelles de l’excision sont légion.

Mais il n’y a pas que les séquelles physiques réparables. D’autres victimes gardent un traumatisme psychologique, malheureusement non pris en charge par des spécialistes dans bien des cas. L’impact psychologique peut être énorme sur la vie des victimes. En effet, de l’avis des spécialistes, le traumatisme peut parfois changer radicalement leurs comportements et leurs rapports avec la communauté. Parmi  ces victimes, il y en a qui restent donc traumatisées à vie.

Plus de deux mois après le drame, certaines excisées de Santena étaient encore sous le choc. C’est le cas de G.S (11 ans) et K. S (9 ans) que nous avons retrouvées dans leur village, le dimanche 25 novembre 2018. C’est surtout K.S qui éprouvait encore du mal à sortir du traumatisme vécu. L’on n’a pas pu arracher le moindre témoignage sur ce qui s’est passé ce 14 septembre 2018. On peut discuter de tout autre chose avec elle. Mais quand on lui pose des questions sur son excision, elle devient muette. Elle ne veut pas en parler. Le choc semble plus profond.

Dans d’autres cas, le drame des victimes intervient après le mariage.  «Certaines, tellement traumatisées et traînant des séquelles physiques, ne supportent pas et fuient les rapports sexuels. D’autres peuvent succomber à des accouchements difficiles », affirme Dr Tinguéri.

Par ailleurs, le drame de l’excision ne se limite pas à la douleur des victimes. La situation peut tourner à des drames familiaux. Par exemple, la répression de la pratique a parfois des revers dramatiques. La plupart des cas découverts font l’objet de procédures judiciaires. En plus des exciseuses, les mères  se retrouvent entre les mains de la Justice, mises en prison, abandonnant ainsi maris et enfants. Salam Sawadogo, cultivateur à Santéna, dit avoir vécu le calvaire depuis la commission des faits et l’interpellation de son unique épouse. Il s’est retrouvé «seul pour finir les travaux champêtres, notamment les récoltes, faire les tâches ménagères, nourrir et s’occuper des enfants. A partir d’aujourd’hui, si j’ai une autre femme qui veut faire ça (l’excision, ndlr) à ma fille, elle va quitter ma maison. Le calvaire que je subis depuis l’incarcération de ma femme est pire que ce qu’elle vit à la Maison d’arrêt ».

Une  répression timide et difficile mais qui se renforce

A Ouagadougou, le cas des 41 filles de Toudbwéogo a abouti à un procès au Tribunal de grande instance, mais en l’absence de l’exciseuse. Même son époux, convoqué à la barre, affirme ne pas  savoir où elle s’est cachée après son forfait en août dernier. Elle ne serait plus retournée dans son foyer. Ce procès en première instance s’est tenu le 10 octobre 2018.  Aux termes des débats, le Procureur du Faso a requis 6 mois de prison ferme et une amende de 100 000FCFA contre l’exciseuse et son époux, 3 mois ferme contre son amie et hébergeuse Assétou Maïga. Quant aux complices, notamment les parents des victimes, il a requis 12 mois de prison avec sursis et une amende  de 200 000 FCFA. Le verdict était attendu le 17 octobre. Malheureusement, du fait des dysfonctionnements de la Justice, notamment avec la grève illimitée des éléments de la Garde de sécurité pénitentiaire, le délibéré est toujours en attente.

Quand les faits sont dénoncés, il y a le plus souvent des procédures judiciaires qui s’enclenchent. Dans certains cas, l’on aboutit à des sanctions allant jusqu’à des peines d’emprisonnement ferme. C’est le cas notamment, au Tribunal de Grande  instance  de  Manga, où un cas a été jugé en 2015 avec à la clef, des condamnations allant d’amendes de 100 mille francs CFA à des peines de 12 mois d’emprisonnement pour l’exciseuse et ses complices qui sont les mères des victimes. Selon Bouma Ido, Procureur du Faso, près le Tribunal de grande instance de Manga, cette juridiction a connu d’un cas en 2016  et d’un autre en 2017. Mais pour le cas de 2017 portant sur l’excision de 8 filles dans le village de Nobili, le dossier a connu des obstructions, comme relevé plus haut. Mais, rassure Bouma Ido (Procureur du Faso), cette affaire est sur la voie de son dénouement judiciaire.

Le Tribunal de grande instance de Kaya s’est également saisi du cas de Santena et a ouvert une enquête. L’exciseuse et ses complices interpellées depuis le 14 septembre  sont en détention provisoire et attendent de connaître leur sort. Globalement, la répression reste timide et les sanctions sont peu médiatisées. Or, estiment certains acteurs, il faut les diffuser largement là où il faut pour choquer les consciences des communautés et dissuader d’autres potentiels contrevenants. Les  pouvoirs publics semblent, de plus en plus, déterminés à accentuer la répression. C’est dans cette perspective qu’il faut inscrire la révision du Code pénal burkinabè en juin 2018, qui a aggravé les peines encourues par les  auteurs de pratique d’excision.  Ces peines vont désormais jusqu’à 10 ans d’emprisonnement ferme et des amendes allant jusqu’à 5 millions FCFA. Ce durcissement de la législation vise à infliger des sanctions exemplaires à ceux qui persistent dans la défiance de l’interdiction des mutilations génitales féminines.

Changer impérativement de stratégie de combat

Ces quelques cas découverts ne sont certainement que la partie visible de l’iceberg de la survivance du phénomène de l’excision. En effet, loin d’être des cas isolés, ces découvertes dévoilent donc une réalité : la persistance de la pratique de l’excision. En témoignent ces 35 cas d’élèves (du CP1 au CM2) du village Kuekuera dans la Commune rurale de Périgban (région du Sud- Ouest), excisées en mi-janvier 2019. D’autres ont pu passer entre les mailles des filets. Ces cas mettent suffisamment à nu, les limites des politiques publiques et des initiatives diverses en matière de lutte contre la pratique de l’excision au Burkina Faso. En effet, non seulement elles traduisent les résistances de certaines communautés face aux efforts institutionnels et privés contre la pratique de l’excision, mais elles pointent également le curseur sur les points faibles des stratégies de lutte. Même les acteurs institutionnels le reconnaissent: les efforts déployés ont, certes, permis de faire reculer considérablement le phénomène, mais les résistances sont encore fortes. Au cours d’une émission sur la télévision privée BF1, diffusée en août 2018, Mme Taro, chef de département au CNLPE, a elle-même reconnu les limites des actions de lutte.

Les résistances, de plus en plus fortes, interpellent la communauté nationale. Face à cette situation, le durcissement de la répression seul ne suffira pas. Le glissement dans la clandestinité et le rabattement de l’âge des victimes sonnent comme des stratégies de contournement de la loi en vue d’échapper à la répression. Il faudra repenser la stratégie d’action et de combat. Le durcissement de la répression doit se renforcer d’une veille citoyenne à tous les niveaux. Les changements des comportements voulus requièrent une nouvelle réflexion stratégique permettant, d’une part, de dresser l’état des lieux, bien cerner les fondements sociologiques et économiques des résistances, établir une cartographie des acteurs et leur logique ; et d’autre part, identifier les réponses appropriées et adaptées à chaque contexte local et chaque catégorie d’acteurs.

Il  apparaît   donc  clairement qu’il faut changer les discours sur la pratique de l’excision afin de susciter les ruptures nécessaires dans les perceptions des communautés sur la place de la jeune fille dans la société. C’est à ce prix que l’on peut espérer sortir de cette logique de son conditionnement social avant son accès à la vie de femme au foyer et à la procréation.

Pour y parvenir, l’Etat doit remobiliser l’ensemble des acteurs engagés autour d’une réflexion collective et prospective sur les voies et moyens de venir à bout de ces résistances. Il y a urgence à construire des synergies et à mutualiser les moyens.

*****************

 

La réinsertion socioéconomique des exciseuses comme alternative

La pratique est assez lucrative. Dans le cas de Toudbwéogo, l’exciseuse a perçu 5 000 FCFA pour chacune de ses victimes. Ce qui donne 205 000 francs CFA pour une opération. Même si les montants diffèrent, l’excision n’est jamais entièrement gratuite. Elle constitue pour les exciseuses une source de revenus importante. Dans certains villages, il est demandé aux parents d’apporter ce qu’ils ont ou peuvent. Mais l’un dans l’autre, les gratifications des parents des victimes offrent des revenus assez substantiels à ces expertes en ablation de parties génitales féminines. Face à cette situation, les campagnes pour l’abandon de l’excision s’accompagnent parfois de processus de réinsertion socioéconomique des exciseuses. Il s’agit de les former à d’autres métiers et activités génératrices de revenus pour leur permettre de gagner autrement et mieux leur vie. C’est le cas de trois ex-exciseuses de Tonséré dans la Commune de Nouna, région de la Boucle du Mouhoun. Nous sommes allés à leur rencontre.

Traoré Bassakoro est la pionnière des exciseuses repenties. Agée de 65 ans, elle a toujours fait de l’excision son métier, même si elle n’a jamais abandonné la pratique agricole pendant l’hivernage. Elle a mis fin à ses activités en 2013. Depuis, elle se consacre entièrement à l’agriculture et gère un petit jardin potager en saison sèche.

Fatoumata Traoré et Korotoumi Drabo,  toutes deux âgées de 43 ans, ont également abandonné la lame. Toutes deux ont hérité respectivement leur savoir-faire de leur mère. L’une a commencé à exercer à 20 ans et l’autre à 15 ans (avant même de se marier). Elle totalise chacune plus de 20 ans d’expérience dans la pratique de l’excision. Mais, leur chemin a croisé celui d’une association engagée dans la lutte contre l’excision basée à Dédougou. Grâce à cette association, elles ont été sensibilisées à travers des projections d’images néfastes de l’excision qui les ont choquées. Depuis 6 ans, elles ont publiquement décidé de jeter la lame et de se convertir dans d’autres activités génératrices de revenus. Grâce à l’association, elles ont bénéficié de formation dans la fabrication du savon et ont été dotées de machines à cet effet. En plus, elles poursuivent les activités agricoles, notamment la production de niébé, de sésame, etc. Elles affirment ne pas avoir autant de revenus que quand elles officiaient comme qu’exciseuses, mais leur décision est prise. Elles ne seront plus à la base des malheurs d’autres jeunes filles.

Boureima OUEDRAOGO et  Aimé  NABALOUM

****************

Le drame se déporte sur des bébés  !

L’un des points communs des récents cas, c’est le rabattement de l’âge des victimes. Jadis, ce sont des adolescentes qu’on excisait avant qu’elles aient l’âge de se marier. Mais de plus en plus, ce sont des enfants, voire des bébés qui sont victimes d’excision. En effet, sur les 62 cas découverts en août et septembre 2018,  plus de la moitié sont âgées de 10 mois et 9 ans. Selon une enquête menée par Honorine Soma (Sage-Femme) dans les secteurs N°13, 14 et 15 de Bobo-Dioulasso en mai 2013, sur 92 cas recensés, seulement 5 victimes étaient âgées entre 10 et 15 ans. 45 avaient entre 17 jours et 10 mois. Les 40 autres avaient entre 11 mois et 9 ans. C’est dire donc que la pratique s’est déportée sur les bébés et enfants de moins de 9 ans, accentuant ainsi, selon les spécialistes, les risques de mortalité des suites de complications.

« Malheureusement, quand il y a ces situations, elles ne sont signalées ni aux services de santé encore moins aux forces de l’ordre, si fait qu’il est pratiquement impossible d’avoir des statistiques sur la mortalité liée à la pratique de l’excision des enfants.», fait remarquer Dr Tinguéri. La région du Nord, précisément la province du Yatenga, n’échappe pas à ce phénomène. En effet, selon les recherches de Madina Sawadogo (Thèse de Doctorat en médecine, présentée le 30 juin 2016), dans le district sanitaire de Ouahigouya, l’âge moyen des victimes était de 3 ans avec des extrêmes de 9 mois et 10 ans.

Le rabattement de l’âge de l’excision permet surtout de tromper la vigilance des acteurs de la répression. Il n’y a pas de risque que les acteurs soient dénoncés par des bébés ou des enfants de très bas âges.

Boureima OUEDRAOGO

***************

De  l’urgence de mieux cerner les fondements sociologiques des résistances

Selon Naaba Sonré, Dima de Boussouma (rencontré dans son palais de Boussouma le 25 novembre 2018), «l’excision n’est pas une coutume originelle de chez nous. C’est une pratique importée par des communautés burkinabè qui ont fini par en faire un pilier de leur tradition. Or, les pratiques ancrées dans les us et coutumes sont difficiles à changer». Les découvertes épisodiques de cas quelques fois massifs rappellent qu’il n’y a eu que des victoires d’étapes. Le chemin jusqu’à la victoire finale est encore long. Il apparaît impératif de mieux cerner les fondements sociologiques des résistances.

Certains acteurs pointent un doigt accusateur sur la radicalisation religieuse dans certaines communautés où des prédicateurs continuent de prêcher la pratique de l’excision comme une recommandation de l’Islam. Pourtant, les principaux leaders de la communauté musulmane ont clairement pris position contre cette pratique. Pour ceux-ci, la pratique de l’excision n’a rien à voir avec l’Islam. Il s’agirait plutôt d’interprétations erronées de préceptes religieux ou leur méconnaissance par des prêcheurs, parfois radicalisés et endoctrinés.

A Nobéré, les cas de 2013 impliquaient surtout des autorités coutumières qui ont plus mis en avant, les exigences de leurs coutumes. Or, ce sont elles qui étaient à l’initiative. En outre, la présence d’enfants issues de familles d’autres confessions religieuses, notamment à Ouagadougou et Santena, montre qu’il faut chercher les véritables raisons ailleurs que dans le fait religieux.

En règle générale, les victimes de ces résistances sont issues de familles d’origine modeste, peu ou pas du tout instruites. Ces familles, du fait de l’ignorance et de la précarité économique, peuvent être vulnérables aux discours et autres prophéties du malheur. La pratique de l’excision pourrait alors être perçue comme un moyen d’exorciser des malheurs qui viendraient s’ajouter à un quotidien déjà difficile.

Dans le fond, les acteurs de la résistance ne sont pas convaincus de toutes les récriminations  contre la pratique de l’excision. Bien au contraire,  ils croient avoir raison de le faire. Le chef de Bion l’affirme clairement. «Nous ne pouvons pas décider d’agir contre le bien-être de nos enfants. Mais c’est l’ignorance qui nous pousse parfois à persister dans l’erreur». C’est pourquoi certains acteurs comme Respect For Change (R4C), association humanitaire belge, pensent qu’il  faut développer de nouveaux outils et supports de communication qui répondent le mieux au vécu des communautés. Selon la Représentante au Burkina Faso, Judith Jouboune, R4C a réalisé et diffusé des films originaux et des émissions TV et en Radio. Selon elle, «R4C a été la première à filmer en temps réel des cas d’excision de bébés, d’enfants et d’adolescentes au Mali». Ce film est aujourd’hui utilisé par plusieurs acteurs comme un outil pédagogique permettant de comprendre la violence et la souffrance engendrées par l’excision. La stratégie de sensibilisation de R4C intègre également une « discrimination positive» consistant en une valorisation au sein des communautés, des femmes et des hommes refusant la pratique de l’excision.

En mai prochain, R4C organisera le premier Marathon médiatique qui mobilisera, pendant 24 heures, des artistes, des hommes et femmes politiques, des citoyens, des associations et ONG,  à travers la télévision et la radio, en vue d’informer, de sensibiliser et d’éduquer le public.

Abdermane  Ouédraogo, Chargé de programme de « Girls Generation » (Générations filles), partage  cette urgence de développer de nouveaux outils et supports  de communication. Pour lui, il faut mobiliser et préparer la jeunesse urbaine et rurale à s’engager dans le rejet de l’excision. Si les jeunes s’engagent à ne pas pratiquer  l’excision à leurs filles, on pourrait alors bâtir une nouvelle génération d’hommes et de femmes conscients du danger et déterminés à bannir ces pratiques néfastes de leurs normes sociales.

Boureima OUEDRAOGO

Avatar
Ecrit par
Le Reporter
Voir tous les articles
Ajoutez votre commentaire

Avatar Ecrit par Le Reporter

Nous suivre sur…