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MACO : Des malades et des défunts abandonnés par leurs familles

La mort rode partout, irrésistible. Les murs d’un centre pénitencier comme la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO) ne sont pas assez hauts pour l’arrêter. Elle peut frapper à la porte de la cellule de n’importe quel détenu : condamnés, certains à des peines plus ou moins légères ou de courte durée, et d’autres, à des peines plutôt longues, souvent si longues qu’elles vont jusqu’à la perpétuité et même à la peine de mort, avant la révision du Code pénal en 2018. Comme dans tout village, à la MACO aussi, il y a des moments de quiétude et de joie, mais aussi de peine et de tristesse. La faucheuse y entre grâce à la clé forgée dans l’angoisse permanente liée à l’état de prisonnier, à la solitude, à l’abandon des siens, aux conditions difficiles de détention et aux maladies. Et lorsque le compte à rebours funeste s’enclenche sur l’âme d’un détenu à la santé déclinante, les gardes de sécurité pénitentiaire (GSP), le personnel soignant, les aumôniers et les codétenus vivent aussi des moments difficiles. Etre prisonnier n’est déjà pas une partie de plaisir. Mais tomber malade et mourir en prison, c’est autre chose… La prison tue-t-elle ? De quoi meurt-on en prison ? Comment les détenus décédés sont-ils pris en charge et par qui ? Quelles en sont les suites judiciaires ou administratives ? Comment les autres détenus et le personnel pénitentiaire vivent-ils ces drames ? Reportage !

Plongeons-nous dans l’univers carcéral de la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO), la plus grande prison du pays. Le temps d’un moment non anodin : le décès d’un parent, d’un ami dans les liens de la détention. «C’est la tristesse», marmonne Ousseni, nom d’emprunt que nous donnons à ce détenu autorisé à s’entretenir avec nous. A la question de savoir s’il a eu des amis en prison qui sont décédés, Ousseni soupire et lâche timidement : «Oui ! (Silence). Il y en a eu. Il y a eu Rasmané (nom d’emprunt, NDLR). Il y a eu Alain (nom d’emprunt, NDLR). C’était  des gars bien. Ils sont tombés malades. On les a transférés à l’hôpital Yalgado (Ouédraogo) et ils ne sont plus revenus ». Ousseni garde à nouveau un silence. Un moment. Puis il poursuit, une pointe de reproche dans la voix : «Dans un lieu où il y a 1.200 ou 1.500 détenus et où souvent, ça tourne autour de 2.000, c’est normal qu’il y ait des décès. Même en dehors d’une prison, dans un endroit où il y a ce nombre de personnes, ce n’est pas exclu qu’il y ait des décès. Mais c’est dans quelles conditions on meurt en prison ? Au moins, il ne faut pas que ces décès soient par négligence. Ce ne serait pas normal», confie Ousseni, assis, la tête baissée, sous le hall réservé aux visiteurs. Ses propos font penser à une idée. La MACO, un mouroir ?

Le directeur du pénitencier, l’Inspecteur principal de sécurité pénitentiaire, Claude Ouédraogo, qui côtoie « ses prisonniers », ne partage pas cette idée. «Même si c’est un seul cas de décès, moi personnellement, ça me fait mal. Mais comme c’est Dieu qui donne la vie, quels que soient les moyens que vous mettez, le jour où le départ arrive, il n’y a pas de retour », commente-t-il, comme pour se donner du réconfort, avant de lâcher plus loin : « La Maison d’arrêt et de correction n’est pas un mouroir ».

Il y a cependant des chiffres. A la MACO, la population résidente écrase nettement la population de bien des villages du Burkina Faso au plan numérique. Selon les statistiques du ministère de la Justice, le pénitencier, en décembre 2018, comptait 2.364 détenus. Pour la même période, sur les 2.364 détenus, nombreux ont malheureusement perdu la vie. En effet, 13 détenus sont décédés à la MACO, dans les liens de la détention, au cours de cette période, qu’ils soient prévenus, inculpés ou condamnés. Parmi ces décès, la maladie est la principale cause.

Mourir dans une prison au Burkina Faso peut être donc lié essentiellement à deux situations : la maladie ou l’accident. Ces dernières années, seuls les cas de maladie sont récurrents. Adama G. Yaméogo, Assistant GSP assurant la sécurité à l’infirmerie, nous confie que sur les trois dernières années, les décès enregistrés sont uniquement liés à des cas de maladie. Mais le directeur Claude Ouédraogo  préfère lever aussitôt toute équivoque ; car tous les décès n’ont pas eu lieu dans les locaux de la prison : «La plupart des décès interviennent dans les structures de santé extérieures à la MACO. Il n’y a que quelques rares fois où les détenus sont décédés à l’infirmerie de la MACO. Pour l’année 2018, il y a eu tout au plus, deux cas sur une dizaine de détenus décédés. Là aussi, l’un d’eux qui a longtemps séjourné à l’hôpital Yalgado Ouédraogo, est revenu et a malheureusement succombé ».

Mahamadi Nabaloum, récemment nommé Juge de l’application des peines (JAP) du Tribunal de Grande instance (TGI) de Ouagadougou,  après avoir exercé les mêmes fonctions dans une autre juridiction, nous apprend que les décès dans les Maisons d’arrêt et de correction ont considérablement diminué dans l’ensemble. A l’en croire, cela s’explique par une politique d’humanisation des prisons et de la détention engagée par le ministère de la Justice et qui vise à améliorer non seulement le cadre même des lieux de détention, mais aussi l’alimentation des détenus. De ce fait, « je peux dire sans me tromper que les conditions ont été améliorées, si fait qu’il y a forcément moins de décès. Ce n’est pas comme de par le passé», rassure le JAP.

2019, une année entamée dans la douleur

L’année 2019 a commencé douloureusement dans ce pénitencier en plein cœur de Ouagadougou. Dès le mois de février, elle enregistrait son premier décès. Lui, nous l’appelons Jack. II souffrait de la tuberculose. Le 24  février, au cours de la nuit, il s’était mis à vomir du sang, explique un agent GSP. Transféré d’urgence à l’hôpital Yalgado Ouédraogo, Jack ne survécut pas. Deux mois plus tard, un autre détenu, M.D, était évacué à l’hôpital Yalgado Ouédraogo pour une énième fois. Son état physique était très abimé et ses douleurs étaient devenues plus atroces. Le 19 avril, M.D s’éteignait, emporté par une maladie sexuellement transmissible, le VIH/SIDA en l’occurrence, apprendra-on. Selon les témoignages, il a caché ce «mal de la honte» tapis dans son organisme depuis quelques temps. Sa maladie a été découverte trop tard. Henri Tompoudi, Assistant GSP à la section sécurité de l’infirmerie de la MACO, fait constater que «c’est quand on veut faire le counseling que certains disent qu’ils suivaient déjà un traitement».

La série noire se poursuit. Le 18 juillet 2019, la MACO vit une triste fin de journée. L’une des plus difficiles en ce milieu d’année. Entre 18h et 23h ce jour-là, deux détenus seront à jamais rayés des effectifs. Le premier, O.H. Sa maladie préoccupait les agents de santé et les gardes de sécurité pénitentiaire. Les services de santé, de concert avec un médecin à l’hôpital Saint Camille, ont estimé que le patient devait subir une intervention. Avec l’aumônier de la MACO, le Père Alfred Sankara de la congrégation de Saint Camille, tout était prêt pour prendre en charge le patient O.H.  Le jour de son intervention était même programmé. Malheureusement, O.H a fait une crise, s’en est allé ce 18 juillet aux environs de 18h. Aux environs de 23h, c’est le second, A.S., qui emprunte la même route de non-retour, vaincu également par un mal. A cette période de l’année 2019, (le 21 juillet), la population carcérale de la MACO affichait plus de 1.792 détenus, dont 1.732 hommes, 26 femmes, 34 mineurs tous garçons. Le cahier de suivi des patients mentionnait déjà au stylo rouge, 3 décès.

Surpopulation, maladies, causes de décès

C’est un secret de Polichinelle. Les conditions de vie sont difficiles dans les prisons burkinabè. Il y a, d’abord, la surpopulation, triste et commune réalité à la plupart des prisons du Burkina qui n’aide pas à un meilleur séjour des détenus. Elle est d’ailleurs indexée comme étant un facteur majeur favorisant la transmission ou le déclenchement de nombreuses maladies qui requièrent pourtant une prise en charge extrêmement particulière et délicate.

Il y a ensuite, les traumatismes psychologiques provoqués par le fait même d’être prisonnier, sans compter l’insalubrité béante des locaux, l’alimentation limitée en nutriments…

Les agents de santé qui y sont affectés essaient, avec les moyens à leur disposition, de prendre en charge leurs patients. Le service social de la MACO ainsi que les structures sociales et religieuses qui y sont consentent aussi des efforts dans ce sens. Mais malgré tout, les conditions apparaissent souvent, à la limite, exécrables. C’est le constat que faisait déjà le Médecin Diendéré Eric Arnaud Sid Yida en 2006, dans sa thèse de Doctorat consacrée aux conditions de vie des détenus et aux maladies auxquelles ils étaient exposés. Il faisait noter en effet que « si les conditions de vie de la population générale sont mauvaises, il  semble licite de postuler que celles des sujets que la communauté décide d’exclure, d’isoler de la vie publique parce qu’ils ont enfreint les normes sociales prescrites, seront encore plus préoccupantes. »

Il existe une réelle volonté de bien faire. Le détenu Ousseni le souligne, confidence à l’appui.  «Ils ont essayé d’améliorer un peu l’infirmerie, commente-t-il. En 2015, quand je suis entré ici, l’infirmerie n’était pas ainsi. Avec la nouvelle équipe, on constate du dynamisme. Souvent, quand le directeur apprend qu’il y a un malade qu’on n’a pas fait sortir, il se fâche. Je vais vous faire une confidence. Ce matin, quand ils ont appris qu’il y avait un petit mouvement de militaires en ville  (ndlr : 23 août 2019, mouvement d’humeur des militaires du camp Guillaume Ouédraogo suite à l’attaque terroriste contre la base de Koutougou), ils ont fait garer le véhicule qui devait aller au palais (ndlr : Tribunal de Grande instance). J’ai entendu le directeur parler au téléphone et il disait que même si le véhicule qui doit aller au palais ne bouge pas, il fallait tout faire pour que les malades qui doivent aller se soigner à l’extérieur puissent partir. Effectivement, j’ai vu que c’était le cas. Ils sont allés se soigner et revenir ».

L’Inspecteur de sécurité pénitentiaire, Claude Ouédraogo, confirme et fait remarquer qu’il y a des préjugés sur la prison. «L’opinion se dit que c’est un milieu où les conditions de vie sont difficiles», avance-t-il. Conscient de cela, «nous avons travaillé à ce que les soins reçus en dehors de la prison soient les mêmes qu’à l’intérieur et il faut que les parents viennent rendre visite aux malades. La MACO est ouverte», affirme le patron du pénitencier.

«Quand je l’ai vu, je n’ai pas pu m’empêcher de verser des larmes… »

Un Avocat a accepté de s’ouvrir à nous. Me Seydou Roger Yamba assurait la défense d’un prévenu tombé malade. Il explique avoir du mal à oublier le triste sort de cette personne qui n’était qu’un inculpé (ndlr : non encore jugé). Il raconte en ces termes : « une visite guidée de la MACO nous a été faite ce jour-là. On a même eu accès aux cellules. Par coup du hasard, je tombe sur mon client qui m’a interpellé. «Me Yamba, me voici ici». Il croyait que c’est lui que je venais voir Il était paralysé et sa situation s’aggravait avec les conditions de la détention. J’avoue que je ne l’ai  pas reconnu au début, parce que c’était quelqu’un qui était grand; il avait vraiment la forme mais il était complètement fini. Quand je l’ai vu, je n’ai pas pu m’empêcher de verser des larmes. Il ne pouvait même pas se tenir debout. Ce sont ses amis dans la prison qui l’aidaient ». L’Avocat poursuit. «Le lendemain, j’ai écrit au juge pour lui dire que j’ai vu mon client dans un sale état à la Maison d’arrêt et qu’il faut le libérer pour qu’il aille se soigner. Sinon, on risque de le perdre et la procédure risque de prendre fin».

La suite donne malheureusement raison à l’Avocat. Après trois demandes de liberté provisoire sans succès, la quatrième fut la bonne. Le juge l’appelle pour lui dire que sa demande est acceptée. En se rendant chez le juge, il reçoit un coup de fil lui annonçant la triste nouvelle. Comme s’il venait de revivre la situation, l’Avocat pousse un long et profond soupir et dit : «Je suis arrivé devant le juge, je lui ai dit que mon client venait de décéder. J’ai eu froid au dos. J’ai coulé quelques larmes.

Avant tout, c’est un être humain qui est décédé, simplement parce qu’on ne lui a pas permis d’aller se soigner ». Selon la loi N°010-2017/AN portant régime pénitentiaire au Burkina Faso, le juge de l’application des peines peut accorder une permission pour des soins allant jusqu’à sept jours, à concurrence de 30 jours dans l’année. Même si le juge lui-même peut craindre que le détenu s’évade, le plus important étant d’humaniser la détention tout en accordant des droits aux soins au malade, explique le Juge Mahamadi Nabaloum.

«Vous constatez que mon bureau est en  même temps un magasin…»

A la MACO, les maladies les plus récurrentes sont la tuberculose, le paludisme et le VIH. A l’infirmerie, les agents de santé font de leur mieux pour une prise en charge adéquate. Ils sont accompagnés dans ce sens par l’hôpital Saint Camille de Ouagadougou, qui gère le dépôt de médicaments à la MACO.

Nous avons rendez-vous avec le Père Alfred Sankara, l’aumônier catholique de la MACO. Bien avant qu’il arrive, nous prenons place devant son bureau déjà ouvert, sous un manguier. A côté, des édifices religieux : la mosquée et le temple, la chapelle. A l’ombre du même arbre, des jeunes préparent du thé, jouent de la musique. En plus du thé, une cuisine sur une marmite de fortune. L’un des détenus, celui chargé d’aider le Père Sankara dans l’entretien de la chapelle, fait des va-et-vient entre le bureau du prêtre et l’arbre. Quand nous annonçons l’objet de notre présence, il nous rassure qu’effectivement, le Père Sankara sera là. Quelques minutes plus tard, il arrive, salue tout le monde sous l’arbre, échange quelques amabilités. Et nous voilà dans le bureau de l’aumônier. La présentation et l’objet de l’échange déclinés, le Père de Saint Camille se lance dans un véritable enseignement sur les raisons de la présence d’un religieux dans ce lieu. «L’Eglise dit que les joies et les peines des hommes de ce temps sont également les joies et les peines de l’Eglise», débute-t-il.

«Ceux qui habitent ici sont vulnérables et ont besoin davantage de présence, de proximité des parents, des amis». En plus, poursuit-il, «vous constatez que mon bureau est en même temps un magasin. On essaie d’apporter du soutien à tous les niveaux avec du savon, des aliments, des médicaments et les sacrements». Il montre de la main les étagères bourrées de cartons avec des contenus de toutes sortes. L’intervention de l’Aumônerie se fait à travers la visite des malades à l’infirmerie, la visite des détenus dans les cellules, l’offre des médicaments, et «tout ce qu’on peut faire pour soulager. Il appartient aux agents de santé de soigner, mais quand il s’agit de payer des médicaments, nous intervenons», décrit l’homme de Dieu. Pour ce faire, il existe un dépôt pharmaceutique à l’intérieur de la MACO, géré par l’Aumônerie; et selon le Père Alfred Sankara, l’infirmerie a le moyen de savoir qui est un cas social et qui n’arrive pas à avoir les médicaments dont il a besoin. «Dès lors, elle l’envoie à notre dépôt et on le sert. Nous achetons des médicaments génériques pour eux », ajoute-t-il.

265.859 FCFA de médicaments offerts en un mois

Il n’y a pas que le dépôt de la MACO. A l’hôpital Yalgado Ouédraogo, l’Aumônerie dispose de «bons» pour les médicaments. A ce niveau, détaille notre interlocuteur, vu que «généralement, les parents ne viennent pas tout de suite quand il y a un détenu malade, nous essayons de pourvoir aux premiers soins, avant l’arrivée des parents ou des amis du détenu malade ». Selon le registre du Père Sankara, à la pharmacie de l’hôpital Yalgado Ouédraogo, l’Aumônerie devait, pour le mois de juillet 2019, la somme de 265.859 FCFA comme facture de consommation des médicaments par les détenus malades. 

D’autres structures de santé interviennent également pour la prise en charge des détenus malades. En outre, la loi permet une aide financière aux détenus à revenus modestes, à travers la Commission de l’application des peines. «En cas de maladie, par exemple, si la Commission a un peu de moyens pour aider le détenu à faire ses soins, généralement, on appuie. Mais ce ne sont pas des sommes importantes. C’est pour aider afin que le détenu ne trépasse pas», explique, plus tard, le juge de l’application  des peines.

Les familles peuvent également assister l’un des leurs qui est détenu. Certaines le font sans hésiter, contrairement à d’autres qui renient les leurs. Le détenu Ousseni déplore cet état de fait. «L’Aumônerie n’est pas tout le temps là et elle ne peut pas tout faire. Vous savez, il y a des familles qui  sont têtues. Quand elles ont quelqu’un qui est en prison, elles pensent que c’est fini pour lui ; c’est son problème. Pourtant non. Quand le prisonnier a des difficultés, qu’il appelle sa famille et personne ne vient, ce n’est pas encourageant. Il y a, souvent, des ordonnances à honorer, des examens à faire à l’extérieur. Si ta famille te laisse dans cette situation longtemps, la mort peut venir à n’importe quel moment », déplore-t-il.

Face à l’abandon des familles, il arrive que certains détenus se replient sur eux-mêmes et vivent leur peine en silence. Sans compter ceux qui ne souhaitent même pas que leur famille découvre ce qui leur est arrivé.

Un agent de la garde de sécurité pénitentiaire se souvient d’un détenu dont la famille a arrêté de lui rendre visite. En représailles, le jour de sa libération, le détenu en question a appelé sa famille au téléphone pour lui annoncer que leur fils (ndlr : lui-même) est décédé. Cela a choqué tout le monde mais le détenu a voulu exprimer à sa famille toute la haine et la colère qu’il a nourries à son encontre pendant son séjour à la MACO. De tels agissements sont nombreux parmi les détenus libérés. Pour le détenu Ousseni, les familles commettent des erreurs sans se rendre compte, car «s’occuper d’un parent détenu est plus humain et responsable ». Par contre, l’abandonner au prétexte qu’il a commis une faute, «c’est irresponsable et méchant ; car, c’est en ce moment-là que la famille doit tout faire  pour recadrer celui qui est en prison» pour l’aider à s’amender.

« On se retrouve avec des corps dont les familles ne veulent pas »

Le directeur de la MACO embouche la même trompette pour expliquer que pendant «les premiers mois, les parents sont là. A partir de 5 mois, 6 mois, ils commencent à se faire rares. A un certain moment, la famille même disparait. S’il est malade, ça devient difficile. Quand il décède, c’est encore plus grave ». Lorsque la faucheuse abat sa lame, le plus souvent, les seuls proches qui restent au défunt, ce sont ses copensionnaires,  pour  le pleurer. Dans cet environnement, l’amitié, comme une graine dans un morceau de terre coincé dans un amas de roches, réussit à fleurir. «Vous savez, avec le temps, entre prisonniers, nous finissons par devenir des amis», confie Ousseni. Alors, dans le plat du partage, se retrouvent la joie, les moments d’interrogation et aussi les moments de peine.

Quant aux parents et amis «réels», nombreux sont ceux qui préfèrent se murer dans le silence pour ne pas rappeler le souvenir d’une personne qui a «honni la famille». Cet abandon va parfois jusqu’au corps du défunt. C’est ce que dénoncent les responsables de la MACO. Selon l’Inspecteur principal de sécurité pénitentiaire, Claude Ouédraogo, «souvent, on se retrouve avec des corps dont les familles n’en veulent pas».

L’article 134 de la loi portant régime pénitentiaire est alors clair. Il stipule qu’«en cas de décès d’un détenu, le directeur de l’établissement pénitentiaire doit immédiatement en rendre compte au directeur en charge de l’administration pénitentiaire, au Procureur du Faso et au magistrat compétent; faire constater le décès par l’agent de santé habilité; aviser la famille du défunt, en faire la déclaration à l’officier de l’Etat civil. Au cas où la famille du défunt n’était pas retrouvée, l’inhumation incombe à la collectivité locale». Et lorsque le décès est intervenu dans la Maison d’arrêt, le Procureur peut même se déporter sur les lieux. Au regard des circonstances, il saura estimer la nécessité ou pas de l’ouverture d’une enquête, avant le transfert du corps à la morgue, précise le juge de l’application des peines.

Mais dans l’histoire de la MACO, il est très rarement arrivé une telle situation. Avec la «fuite» de la famille, les responsables de la MACO font appel aux services de la Mairie de Ouagadougou, qui s’attachent alors les services des pompes funèbres privées pour l’enlèvement et l’inhumation du corps. Le même article 134 précise que « les frais sont à la charge de l’Etat». Dans la pratique, explique l’agent GSP, Adama G. Yaméogo, dès lors que l’inhumation est faite, les services de la Mairie apportent le permis d’inhumer à la MACO. «Cela nous permet de répondre un jour, à des sollicitations de certains parents qui voudraient savoir où sont inhumés leurs proches. Nous pouvons aller leur indiquer. Mais, il faut noter que nous n’avons pas encore rencontré une famille venue plus tard pour chercher à savoir le cimetière où a été inhumé un proche », déplore-t-il.

Son collègue, Henri Tompoudi, se désole du fait que «certains pensent que chaque jour, il y a des cadavres ici. C’est faux ! La MACO n’est pas un lieu hanté ou je ne sais quoi. C’est un service public comme les autres et les familles doivent s’occuper de leurs parents détenus» pour éviter qu’ils ne tombent malades, meurent et soient enterrés incognito.

En 2017, sept décès ont été enregistrés à la MACO. Les parents de trois défunts sont pour la plupart injoignables. Ceux qui ont pu être contactés ont refusé de s’impliquer. Ces trois prisonniers ont eu comme proches à leur enterrement, des membres des services de la Mairie de Ouagadougou. Une fois que la faucheuse a frappé un détenu, elle frappe également l’action en Justice qui s’éteint avec !

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«C’est maintenant entre lui et son Créateur », Omar Nikièma, Recteur du CERFI

Dans la religion, le croyant décédé en état de prisonnier jouit des mêmes droits que celui décédé en liberté. Il n’est pas traité différemment. Selon Omar Nikièma, Recteur du Cercle d’études, de recherche et de formation islamique (CERFI), il n’y a pas de cérémonie particulière pour l’inhumation d’un détenu décédé. «C’est le même rituel funéraire», dit-il. Avant tout, explique le Recteur, c’est un être humain qui est décédé et il a droit à la dignité comme tout défunt. Une fois le décès constaté, « c’est entre lui et son Créateur ». La cérémonie se fait de façon standard avec le bain mortuaire, le linceul et l’inhumation. La famille peut organiser les cérémonies de doua du 7e jour, 40e jour, etc. Le Père Sankara de la communauté catholique explique que le défunt a droit au respect strict de son corps comme tout autre. Si le détenu a, à un certain moment, enfreint la loi de la société, « ça ne veut pas dire qu’il manque de dignité. Sa dignité doit être préservée et respectée. Tout ne finit pas après la mort et l’Eglise est dans cette logique. Le rite se fait normalement. Toute la loi de l’Eglise catholique, c’est pour le Salut de l’Homme. Et comme Dieu est pour le Salut de l’Homme,  comme le larron  dans la Bible, à la dernière minute, il a eu le Salut ».

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Il meurt malade avec près d’un million FCFA en poche

Un détenu a particulièrement marqué les esprits des responsables de la MACO ces dernières années. C’était un détenu pas comme les autres. Selon des témoignages de gardes de sécurité pénitentiaire, l’intéressé était tombé malade à un certain moment et il fallait le soigner. Il s’est trouvé qu’en entrant en prison, il a fait garder ses biens au Greffe, de l’argent comme cela est de règle. L’on explique qu’il s’agissait de près d’un million FCFA. Sa maladie nécessitait une évacuation rapide à l’hôpital. Mais, le détenu ne dira rien sur ses avoirs. Il avait fait prélever environ 20.000 FCFA seulement pour ses soins. Malheureusement, il n’a pas pu être guéri et finira par succomber. Après son décès, l’on se rend compte qu’en réalité, il avait consigné au Greffe de la prison, plus de 960.000 FCFA. Finalement, c’est à sa famille que cette somme a été remise.

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Il trouve la mort en tentant de s’évader depuis le palais de Justice

Ce jour-là, tout s’est bien passé au palais. L’audience du jour venait de se terminer. Dès que le président a levé la séance, un détenu, qui venait d’être condamné à quelques années d’emprisonnement, a pris ses jambes au cou. Commence alors une débandade générale dans la salle d’audience. Que voulait-il faire ? On ne le saura jamais, il sera très vite neutralisé par les GSP qui n’ont pas hésité à faire usage de leurs armes. Le détenu sera atteint par balles et conduit immédiatement à l’hôpital où il décèdera.

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«La famille nous a dit de prendre le corps et faire des brochettes»

Le décès du détenu constitue, pour certaines familles, un débarras. Selon un agent de sécurité pénitentiaire, « il nous est arrivé, pour un détenu qui est tombé malade, qu’on veuille informer ses parents. Ceux-ci ont refusé de venir lui rendre visite. Plus grave, ils nous ont dit que s’il mourait, de prendre le corps et faire des brochettes. Heureusement, le gars n’est pas décédé. Il est toujours vivant. Nous croisons des cas de ce genre. Certaines familles ne veulent même pas entendre parler du prisonnier. D’autres, quand on les informe de l’état de santé de leur parent, elles font semblant et se jouent des services de la MACO. Une famille peut être informée de la situation du détenu, promettre de venir le voir et l’assister mais elle ne viendra jamais ».

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Ils se sont mariés en prison

Ce n’est pas toujours la tristesse à la MACO. Il est déjà arrivé que certains détenus partagent des moments de joie avec leur famille. «J’ai déjà célébré un mariage ici», témoigne l’aumônier catholique de la MACO. En effet, l’homme qui était détenu a suivi la catéchèse avant d’être fait prisonnier, ainsi que sa femme. Mais ils vivaient déjà en concubinage et par conséquent, la femme ne pouvait pas accéder au baptême. Du fait que l’homme avait suivi la catéchèse jusqu’au baptême, le baptême a été célébré le même jour ainsi que le mariage. Pour le Père Sankara, «cela constitue, dans l’église, ce qu’on appelle le mariage naturel». Même en milieu carcéral, le détenu a toujours ses droits à tous les niveaux de l’Eglise.

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Aimé NABALOUM
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