Journalisme

ASSISES DE TUNIS: Pour un journalisme utile aux citoyens

Du 15 au 18 novembre 2018, Tunis, la capitale tunisienne, a accueilli des journalistes, éditeurs et leurs organisations professionnelles pour les premières assises internationales du journalisme. Ils étaient estimés à plus de 500 journalistes venus  de 30 pays rassemblés à la Cité de la Culture et au Théâtre du 4e Art pour des débats autour de la question : « Un journalisme utile aux citoyens? ». A l’issue des trois jours, nous avons fait le point avec des intervenants sur des thèmes qui ont été au centre des discussions.

Le «Data journalism», indispensable pour tout  journaliste aujourd’hui. Malek KHADRAOUI, Directeur de publication  d’Inkyfada (Tunisie) 

C’est un genre journalistique qui se base sur les données pour affirmer ou infirmer des théories ou des hypothèses de journalisme. L’utilité est la même que celle d’avoir de bonnes sources, d’avoir une bonne méthodologie. C’est un moyen de comprendre
certains phénomènes, de prouver certaines corrélations, ou de cause à effet sur certains sujets. Son importance est primordiale pour les journalistes et je pense que des outils de la manipulation des données sont indispensables pour tout journaliste
aujourd’hui. Il était là dans le passé, il est là aujourd’hui et il sera là, je pense, dans l’avenir encore plus, parce qu’on rentre dans une ère de Big Data. Des données qui dépassent la capacité physique de l’homme de les traiter. On va aller plus dans la technicité, la complexité de traitement des données. Le journaliste doit suivre ce qui se passe et être à l’aise avec les outils de traitement de données.

Le journalisme face à des menaces multiples. Pierre Haski, président de Reporters sans frontières (RSF)

Autrefois, Reporters sans frontières avait une mission classique de protection des
journalistes. Aujourd’hui, on se rend compte que les menaces sur le journalisme ne sont pas simplement celles-là. Il y a d’autres menaces, notamment, cette question qu’on met sous le chapeau de « fake news ». La question de la qualité de l’information, de la fiabilité, de la confiance, …. De la question de la transparence sur la propriété des médias, le périmètre de la liberté de la presse s’élargit. Reporters sans frontières s’intéresse aujourd’hui à toutes ces questions et considère que la défense de la liberté de la presse s’associe à ces questions. C’est un peu pour ça que nous sommes aux assises de Tunis. C’est un des lieux où peut se discuter, s’élaborer des stratégies de défense de cette liberté dans un sens très large.

Ce qui est grave, c’est qu’il y a beaucoup d’hommes politiques qui utilisent l’impopularité des journalistes, c’est vrai que dans beaucoup de pays au monde, les journalistes ne sont pas très populaires, qui utilisent cette impopularité à leur propre profit, pour gagner du capital politique. Ils ne se rendent pas compte au passage, qu’ils créent un climat de violences contre les journalistes. C’est ça qui est grave, c’est ça qu’on a voulu dire avec ce rapport (dernier rapport de Reporters sans frontières publié le 25 avril 2018) qui a fait beaucoup de bruits en France. Notamment certains hommes politiques qui étaient dans le collimateur de tout ça, ont très mal
vécu d’être mis en cause parce qu’ils avaient le sentiment qu’on les accusait d’être des meurtriers. Ce n’est pas ça le message ; c’est attention à ne pas créer les conditions de passage à l’acte de certains. La protection des journalistes, elle, est double. Elle est certes classique dans les conditions de menaces physiques.

Par exemple, on aide des journalistes à s’exfiltrer dans des pays où ils sont menacés. On a tout un département de sécurité. La sécurité informatique fait partie de la sécurité des journalistes. Comment protéger ses données ? Très peu de gens aujourd’hui savent véritablement protéger leurs données. Comment ne pas mettre en danger soi-même et ses sources quand on partage ses informations, etc. Ça paraît aberrant aujourd’hui mais il y a un département à RSF qui s’occupe de prêter des gilets pare-balles et des casques à des journalistes qui vont sur des terrains de guerre. On a mis en place une police d’assurance pour les journalistes qui sont en théâtre de
guerre parce que les assurances ne voulaient pas les assurer. On a négocié un statut qui permet aujourd’hui, en cas d’accident, de s’occuper des familles. Une protection plus large, et qui est plus politique, on a plaidé auprès des Nations unies, pour qu’il y
ait la nomination de quelqu’un spécialement dédié à la sécurité des journalistes, à la protection des journalistes dans le bureau du Secrétaire général des Nations-unies.

Corrélation entre blogueurs, web activistes et journalistes. Cheikh FALL, président de la Ligue africaine des activistes pour la démocratie ‘’Africtivistes’’

Pour moi, on ne peut comparer le blogueur, activiste, au journaliste. Le journaliste, il est payé pour faire ce métier et est un professionnel du métier. Ce que le blogueur ou l’activiste fait, c’est que lui, il partage de l’information, il contribue à alimenter les médias, en donnant et en devenant une source, et il fait un travail de collecteur et de diffusion. La comparaison, elle ne peut exister que par rapport à ce qui les rassemble, ce qui les regroupe, c’est l’info. Cette information, aujourd’hui, ce qu’il faut comprendre, elle n’est plus exclusivement réservée aux journalistes professionnels. Du moment où l’activiste ou le journaliste citoyen arrivent à en produire parce qu’il est témoin de quelque chose ou parce que tout simplement il est une source, à partir de ce moment, oui, on peut considérer qu’il fait un travail de journaliste parce qu’il vient de partager l’info. Le journaliste, lui, par contre, il doit aller dans le sens de l’analyse, du traitement et de rallonger plus ou moins la manière dont il avait à construire l’information. [Aborder la question des blogueurs, activistes à un rendez-vous de journalistes] signifie qu’ils ne sont plus seuls dans cet univers-là. Ils doivent compter sur d’autres personnes qui aujourd’hui, soit ont la technique, soit ont des outils, soit sont des sources, soit font aussi de l’information comme eux, soit sont des acteurs de médias, c’est-à-dire, disposent de supports ou de médias eux-aussi. C’est-à-dire que les journalistes, en faisant leurs assises, doivent aussi s’ouvrir. Cela signifie que dans nos pays, on devrait s’inspirer de ces modèles-là pour co-créer l’information, pour construire ensemble ces univers médiatiques.

Dans une Rédaction, il y a 10 ans, on ne se trouvait qu’entre journalistes et chefs
de Rédaction. Aujourd’hui, il faut plus ou moins dans une Rédaction, avoir
un infographiste, avoir un data scientiste, avoir un community manager, avoir un journaliste ou un expert en journalisme numérique ou un expert en exploitation ou en investigation via des données numériques. Tous ces nouveaux métiers, tous ces nouveaux profils qui envahissent les médias, font que le journaliste ne doit plus être seul, ne doit plus rester dans son carcan de média, de journaliste ou de profession. C’est vraiment une nouvelle dynamique, et c’est ce qui fait qu’on est ici à Tunis, cela constitue les troisièmes assises auxquelles nous participons comme une forme de
consultation.

L’investigation par la collaboration. Philippe COUVE, Fondateur de SAMSA.fr

Le réseau Impact investigation a été créé pour répondre à un manque qu’on a constaté. Il existe en Afrique de l’Ouest notamment, une organisation au Burkina Faso qui s’appelle CENOZO (Cellule Norbert Zongo) qui rassemble des journalistes en Afrique de l’Ouest, qui fait un travail depuis plusieurs années remarquable. Mais  ce travail n’a pas eu l’écho international qu’à notre sens, il le mériterait. Quand on s’est penché sur les raisons de ce manque d’écho international, on s’est rendu compte que les journalistes d’investigation d’Afrique de l’Ouest avaient peu de lien avec leurs confrères d’Afrique du Nord et d’Europe. L’objectif de ce réseau, c’est de permettre ce lien, entre les journalistes d’investigation en Afrique sub-saharienne, ceux qui
sont en Afrique du Nord et ceux qui sont d’Europe, pour collaborer, éventuellement sur des enquêtes, mais aussi pour participer à la diffusion mutuelle du travail des uns et des autres, et surtout aider à la sécurisation physique et juridique des journalistes qui sont souvent menacés et pris pour cibles par des gens dont ils dérangent les intérêts. Ce réseau a cette double vocation, favoriser le travail ensemble de ces journalistes sur des enquêtes transfrontalières et aussi la diffusion du travail de chacun et permettre de lui donner plus d’impact. Rendez-vous dans deux ans !

Jérome BOUVIER, président de l’association Journalisme et Citoyenneté et fondateur des Assises internationales du journalisme

Il était important de rassembler des journalistes sur les deux rives de la méditerranée pour travailler ensemble, échanger des expériences, progresser, faire toujours mieux notre travail. On organise depuis maintenant 15 ans sur la rive Nord de la méditerranée, les Assises internationales du journalisme de Tours. Ce qu’on veut maintenant, c’est avoir tous les ans, les Assises internationales du journalisme de Tours pour la rive Nord de la méditerranée, et tous les deux ans ici à l’automne, les Assises internationales du journalisme de Tunis pour créer des échanges, des liens. Il y a eu plus de Huit cents (800) journalistes qui sont venus là et en plus, échanger, discuter pour faire une meilleure information au service des citoyens. Il y a eu beaucoup de monde déjà, il y a eu une belle énergie, une envie de partager, une envie d’échanges qui donne envie de continuer et de se donner rendez-vous à l’automne 2020. On va lire un appel tout à l’heure (l’échange a eu lieu une heure avant le discours de clôture) pour les questions de liberté, de lutter contre les menaces, les emprisonnements, parce qu’il y a trop de journalistes qui sont menacés dans leur liberté, voire dans leur vie. Et puis aussi, on a tout un tas de propositions concrètes, un réseau de journalistes francophones pour les deux méditerranées, un réseau de hackers, des collaborations entre les écoles de journalisme du Nord de l’Europe et du Sud du continent africain. On dit rendez-vous dans deux ans.

Amélie GUE
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Amélie GUE

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