FERMETURE D’ETABLISSEMENTS D’ENSEIGNEMENT NON CONFORMES : Quand les hors-la-loi défient l’autorité !

226 établissements, dont 113 dans la région du Centre devaient rester fermés cette année scolaire 2018-2019. L’information avait été rendue publique par le ministre de l’Education nationale et de l’Alphabétisation, le Pr Stanislas Ouaro, en début septembre 2018. Cela fait suite à une mission de recensement des structures privées d’éducation et  d’enseignement préscolaire, primaire, post-primaire et  secondaire, des services techniques relevant de son département, effectuée du 23 juillet au 4 août 2018. Infrastructures inadéquates, superficies insuffisantes, cadres inappropriés pour les apprenants sont, entre autres, les raisons ayant prévalu pour déclarer les 226 établissements «non reconnus et irrécupérables qui doivent être fermés». Deux  mois après la rentrée scolaire, quel constat faire de cette mesure d’interdiction?

Les 226 établissements préscolaires, primaires, post-primaires et secondaires, sommés de fermer dès cette année scolaire 2018-2019, ne remplissent pas les conditions d’ouverture, car ils présentent «de réels dangers et de graves risques d’insécurité aussi bien pour les apprenants que pour le personnel enseignant et   autres usagers», a confié le ministre Stanislas Ouaro, au cours de sa sortie médiatique. Son département avait procédé à la publication de la liste desdites écoles à fermer. Les promoteurs de ces écoles «hors la loi» se recrutent dans plusieurs milieux. Même des personnes censées veiller à l’application des lois se retrouvent parmi ces «inciviques».  «Il y a des cadres de l’administration publique, des élus (Conseiller, Maire, Député), des leaders coutumiers et religieux, qui sont responsables d’écoles non reconnues et à fermer», apprend-on auprès d’une source au ministère en charge de l’éducation. Et malgré le fait qu’ils aient été sommés de fermer leurs écoles, certains useraient de moult pressions par personnes interposées pour ne pas respecter la mesure. Mais, le 04 octobre 2018, au cours d’un point de presse du gouvernement, le ministre en charge de l’éducation est resté formel : «Nous avons adressé à chacun des 226 établissements une notification de fermeture et actuellement, nos équipes sont sur le terrain pour s’assurer que les établissements fermés ont effectivement fermé. Nous allons continuer le travail jusqu’à une certaine période de l’année qui ne permet plus de rouvrir, parce qu’on a aussi des informations comme quoi certains établissements ont changé de nom, ça c’est possible, puisque vous n’êtes pas reconnus, vous n’existez pas dans notre base de données. En tout cas, nous sommes déterminés à ce que ces établissements-là, ces 226-là n’ouvrent pas cette année », a-t-il martelé.

Cette mission de vérification dont parle le ministre a été effectuée du 01 au 12 octobre 2018 par la Direction de l’Enseignement général privé. Bien que leurs noms figurent parmi  les 226  établissements à fermer, certains établissements ont bravé la décision de fermeture et ont ouvert leurs portes dès la rentrée scolaire 2018-2019.

«Quand on fait le point, on s’est rendu compte qu’il y a 83 qui ont effectivement fermé, 67 fonctionnent malgré les notifications de fermeture et ensuite 76 établissements ont évolué positivement, allant dans le sens de la régularisation», a confié le premier responsable de ladite Direction, Karim Kaboré. A propos des écoles qui refusent de fermer, ce dernier précise : «A Ouagadougou, on en est aussi au niveau du post-primaire et secondaire. Nous leur avons demandé de redéployer leurs élèves dans les établissements voisins officiellement reconnus. Nous allons redescendre sur le terrain pour vérifier ces informations-là. Le plus emblématique, c’est le lycée privé  Excellence sur le site de Nonsin, qui n’a aucune autorisation ni de création, ni d’ouverture. Il y a le lycée privé La Promesse à Koumdayonré. Là qu’est-ce qu’il a fait ?, le promoteur a fait semblant de fermer et il a ouvert le collège privé Le Chandelier. Il y a aussi le collège Nabonswendé, etc. »

Le 21 novembre dernier, Karim Kaboré a confié que la mesure d’interdiction d’ouverture restait d’actualité à cette date, les 67 établissements qui n’ont toujours pas fermé sont appelés à prendre des dispositions en redéployant les élèves dans d’autres établissements.

Des promoteurs d’établissements concernés par cette mesure de fermeture l’apprécient diversement. Certains avec qui nous avons échangé disent ne pas comprendre pourquoi le nom de leur école est cité comme ayant refusé de fermer alors qu’ils ont introduit des dossiers en voie de traitement auprès des services compétents. Ils ne manquent pas aussi de plaintes à l’endroit de la mesure, à l’instar de ce fondateur d’un lycée à Ouagadougou  : «Les établissements incriminés ne sont pas à la même enseigne, ils ne sont pas traités au même pied d’égalité, en ce sens qu’il existe d’autres qui sont dans la même situation mais qui ne sont pas inquiétés par la mesure de fermeture». Ledit fondateur se demande comment il pourra redéployer plus d’une centaine d’élèves à cette date précise, il passe alors au plaidoyer : «Je crois que s’il y a à sanctionner, c’est moi qui doit subir la peine et non  les  élèves qui ne sont pour rien dans cette histoire. Mon cri du cœur est qu’on nous laisse terminer au moins l’année scolaire en cours ». Un autre promoteur nous explique pourquoi il n’a pas obtempéré à l’interdiction d’ouverture, «nous avons les locaux, on a même  entamé les procédures, mais nous sommes victimes de la lenteur administrative. Aussi, la demande de création fait 300 000 f, l’autorisation d’ouverture, 200 000f, tout au plus, il faut débourser en tout cas à peu près un million. Si toutefois nous fermons, où est-ce que nous allons trouver ces fonds pour pouvoir fonctionner. Donc nous avons préféré ouvrir et demander la clémence du ministère. La notification est venue trouver que nous avions déjà recruté, on a démarré les cours, nous sommes presqu’à la fin du premier trimestre, donc nous, on ne fait que négocier».

Lycée privé  le Formateur, un cas hors pair ?

Le lycée privé Le Formateur figure bel et bien parmi les établissements frappés du sceau d’interdiction  d’ouverture. Nous l’avons repéré à Bassinko, un quartier périphérique de la ville de Ouagadougou.

Le lundi  08  octobre 2018,  il est 10h passé de 30 minutes quand nous sommes entrés dans l’enceinte dudit lycée. Bien qu’elle soit exigüe, un bâtiment de fortune y est construit dans lequel sont logées quatre salles de classes, dont deux sont ouvertes où des élèves prennent cours. Les visiteurs sont accueillis dans une petite salle frappée du sceau «Direction» à l’entrée. Nous y sommes et nous cherchons à voir le premier responsable des lieux. Une dame qui nous accueille nous informe que le fondateur est hors du pays, mais le directeur, lui, est absent. La dame, disposée à nous donner quelques informations, nous confie que les recrutements se poursuivent et les classes concernées vont de la 6e à la 2de. Elle n’a  fait que répéter ce qui est écrit sur un tableau à l’entrée de la porte principale du lycée, sur lequel il est écrit, «Lycée privé Le Formateur.  Les inscriptions ont commencé et se poursuivent en cours du jour et cours du soir. Classes disponibles : 6e,5e, 4 e, 3 e, 2de. Taux de succès au BEPC 2018, 70,83%». Elle nous confie également que le lycée va bientôt déménager sur son nouveau site. Effectivement, une banderole accrochée sur la partie externe du mur de l’établissement fournit plus d’informations. On peut y lire également : « Pour cette rentrée scolaire, le lycée privé Le Formateur sera délocalisé sur son nouveau site du lycée privé Le Formateur Plus (Sainte Elisabeth II) sis à Bassinko. L’ancien site sera utilisé pour les cours du soir et les travaux dirigés.».

Mais où est-il situé, ce nouveau site ?

Notre informatrice nous donne quelques indications. A peine trois kilomètres parcourus et nous y sommes. Constat : un grand bâtiment sans clôture faisant face à un vaste espace vide. Une plaque sur laquelle il est écrit :  «Lycée privé Le Formateur Plus. Classes disponibles : 6e, 5e, 4e, 3e, 2deC,1re D, Tle D» nous accueille également. En plus des adresses qui y figurent, on peut lire également, «Le lycée des professeurs certifiés ».

Plus proche du bâtiment, un tableau y est adossé et sur lequel figurent les informations suivantes :  «Lycée privé Le Formateur Plus. Les inscriptions ont commencé et se poursuivent du lundi au samedi de 7h30 à 17h. Classes disponibles   : 6e :  60 000f,  5e : 65 000f,  4e : 70 000f,  3e: 70 000f + 5000f de TD, 2de A et C:  75  000f.  BEPC 2018  : taux de succès, 70,83% ».

Pour d’autres informations précises, une autre dame assise sous un arbre nous accueille. Elle acquiesce que c’est le nouveau site du lycée privé Le Formateur. Cependant, précisions nous a été données que les classes de 5e et 4e vont demeurer sur l’ancien site. Il n’y aura que les classes de 6e, 3e et 2de sur le nouveau site. Mais le problème est qu’aucun des deux sites ne figure dans la base des données des établissements privés autorisés à ouvrir. Le lycée privé Le Formateur figure sur la liste des  226 établissements à fermer. Le deuxième site qui porte la dénomination «Lycée privé Le Formateur Plus», lui, n’existe sur aucun registre de la Direction de l’Enseignement général privé.

Sur la banderole accrochée au mur de l’ancien site, il y est inscrit aussi ceci :  «Arrêté d’ouverture N °2015/098/DGES/DESGPR ». Et pourtant, dans les registres de la Direction de l’Enseignement général privé, aucun nom correspondant aux deux sites ne figure dans l’Arrêté d’ouverture sus-cité. Mais on y trouve un établissement du nom  de  «Collège privé Inès de Sainte Elisabeth à Bassinko»,  une dénomination qui rappelle «Sainte Elisabeth II», inscrit sur la banderole.

Qui sont les responsables de cet établissement ?

Moctar Kiemtoré serait le directeur du «lycée privé Le Formateur», joint au téléphone pour en savoir plus sur l’école, il nous renvoie à celui qu’il présente comme le directeur des études : Issa Tiemtoré. En mi-novembre 2018, ce dernier nous a reçu sur le site du «lycée privé Le Formateur Plus»,  il se présente comme étant le proviseur. Mais le proviseur de quel lycée… «Le nom de l’établissement, c’est le collège privé Saint Elisabeth, bon sur le papier, mais on compte changer de dénomination, sinon c’est le lycée privé Le Formateur qui compte être désormais sur les différents documents», confie Issa Tiemtoré. Pour lui, la dénomination «lycée privé Le Formateur Plus» leur sert de publicité,  «en réalité, c’est une stratégie pour toujours montrer que nous existons. Le lycée privé Le Formateur, c’est une marque qui se vend actuellement. Nous, on vient sur un nouveau terrain qu’on ne maîtrise pas. Il a fallu écrire ça pour montrer que c’est le lycée privé Le Formateur Plus qui a délocalisé qui est là. Mais une fois que cette publicité a été faite, on ne fait que changer et puis mettre le nom qui est sur le papier, c’est le collège privé Saint Elisabeth tout simplement », a- t-il expliqué. A l’en croire, l’établissement est une initiative d’un collectif d’enseignants.

Quid de l’autorisation de création et d’ouverture ?

«  L’autorisation de création date depuis 2015.

Dans l’Arrêté sus-cité portant autorisation d’ouverture d’établissements privés d’enseignement post-primaire général formel, le nom de Michel Rouamba y figure comme le fondateur du «Collège privé Inès de Sainte Elisabeth». Quand nous l’avons contacté pour être situé sur son école, il explique plutôt être en partenariat avec un groupe d’enseignants qui gèrent son établissement qu’il dit avoir ouvert en 2014. Mais le proviseur Issa Tiemtoré nous a servi un autre discours : «Ce site-là, c’est un site à usage école, c’est un établissement. Le propriétaire des lieux a construit ce site auparavant pour en faire un lycée. Pour un certain nombre de difficultés dont je ne vais pas rentrer dedans, il n’a pas pu fonctionner. Donc nous, on l’a approché étant  donné que nous étions déjà dans le domaine et on avait déjà un petit effectif sur quoi on pouvait compter, et prendre les locaux en bail et continuer. Il n’y a jamais eu cours ici, si ce n’est pas cette année. » Conformément au cahier des charges des  établissements privés d’enseignement général, le terme qui correspond à la location des bâtiments dont parle Issa  Tiemtoré est le transfert de gestion. Seulement, il n’a pas été en mesure de nous présenter un document attestant ledit transfert. Dans tous les cas, pour Issa Tiemtoré, on devrait plutôt les récompenser pour le travail qu’ils font, surtout qu’ils le font à prix social, « je vous dis, si vous souhaitez, vous vous renseignez sur le travail que nous faisons, peut-être que le ministère même viendra nous récompenser pour le travail que nous faisons parce que les élèves que nous recrutons.

Ils ont droit à l’éducation. Si toutes les écoles les refusent, mais ils seront des délinquants. Ils seront là pour dire qu’il faut vraiment prendre des mesures pour réinsérer les enfants dans la  société. Mais nous, on  ne fait pas cette distinction-là, on essaie quand même de voir les parents pauvres. Nous le faisons à un prix social. »

Un travail  pas fait dans les règles de l’art.

L’établissement est présenté comme étant un collège, si bien que le responsable nous précise que les classes vont de la 6e  à la 3e. Ce qu’il ne nous dit pas, c’est que l’établissement a ouvert une classe de 2de qui a recruté une trentaine d’élèves.

Ensuite, le proviseur soutient que son établissement a un site, pas deux. Bien que nous ayons constaté que les classes de 5e et 4e demeurent sur l’ancien site, Issa Tiemtoré explique que c’était le cas au début de la rentrée, mais qu’à présent, ce sont plutôt des travaux dirigés et les cours du soir qui se mènent sur ce site.

Qu’à cela ne tienne, les conditions sont-elles réunies pour dispenser des cours du soir dans de tels locaux ? Non, répond Karim Kaboré, «les cours du soir obéissent à des conditions. Si c’est fermé parce que ça ne reflète pas les conditions, ça va être difficile que ça puisse être autorisé. Etant donné que ça a été fermé parce que les infrastructures ne sont pas solides, il n’y a pas de sécurité pour les usagers, cette même condition s’applique aux cours du soir. Donc en principe, ce n’est pas possible qu’un établissement fermé soit utilisé pour des cours du soir. »

Pour ce qui concerne le «lycée privé Le Formateur»,  Issa Tiemtoré reconnait tout de même que lui et ses camarades avaient ouvert ses portes sans avoir eu au préalable l’autorisation d’ouverture. Curieusement, après la mission de vérification de la Direction de l’Enseignement privé en début octobre 2018, ledit lycée ne figure ni sur la liste des établissements ayant effectivement fermé leurs portes, ni sur celle des écoles restées ouvertes malgré la sommation de fermeture. Une situation floue que confirme  le Directeur de l’Enseignement général  privé Karim  Kaboré : « Ils nous ont fait croire qu’ils ont fermé mais en réalité, ils n’ont pas totalement fermé le site, ils utilisent ça. Maintenant, ils sont sur un autre site, mais ils n’ont pas de dossier d’ouverture, donc ils sont dans l’illégalité totale»

Pour sa part, Karim Kaboré reconnait la merde qui règne dans le milieu: «Si nous avions l’accompagnement de la hiérarchie comme nous avons commencé à l’avoir, je vous assure que ça va faire du bien à notre système éducatif. Figurez-vous qu’il y a des établissements qui ont inscrit sur la devanture de leur établissement, le numéro de reconnaissance, l’Arrêté numéro tant…. Mais il y a des numéros qui sont faux ou alors d’autres qui prennent des numéros de référence des établissements reconnus qu’ils viennent inscrire sur des panneaux à la porte de leur établissement. Mais c’est du faux et usage de faux. Nous nous sommes rendu compte que sur le terrain, il y a une véritable merde que nous allons travailler à corriger avec la contribution de tout le monde, de tous les acteurs, les parents d’élèves, les syndicats. »

Toutefois, pour la prise de sanctions exemplaires à l’encontre des promoteurs indélicats, il faut encore attendre l’adoption prochaine d’un Arrêté instituant des pénalités pour le non-respect des cahiers des charges qui serait en cours de signature.

Dasmané Niangan

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