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PRISE EN CHARGE DES VICTIMES DU TERRORISME : Les chemins de croix des familles des FDS tuées au front

Des personnes déplacées par milliers, des biens innombrables détruits, des récoltes emportées ou détruites, des écoles fermées, une administration locale dans la débandade, un gouvernement groggy. Personne ne s’imaginait que le pays entrait ainsi dans un engrenage. 2015, le Burkina Faso vit ses premières attaques de nature terroriste, Cappuccino, Hôtel Splendid sont sous les projecteurs. Au 31 décembre 2020, plus de 200 soldats décédés dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, dont 48 policiers, 06 forestiers, 08 douaniers. A eux s’ajoutent 1.049.797 personnes déplacées internes. Au premier plan de la lutte, les Forces de défense et de sécurité (FDS) sont sous une pression sans précédent. Des soldats tombés les armes à la main ont laissé des familles non seulement dans la douleur de la perte d’un être cher, mais aussi et surtout dans le dénuement, coupées soudainement de leurs principaux soutiens financiers. Comment vivent les familles des soldats tombés au front ? Comment sont-elles prises en charge ? A combien de francs sont-elles payées ? Les efforts de l’Etat sont insignifiants, témoignent des familles. En gros, leur prise en charge laisse à désirer. Beaucoup de flops sur ce qui pourrait être considéré comme une simple générosité de l’Etat à l’endroit des familles.

04 avril 2015. Ce jour-là, selon des sources sécuritaires, cinq hommes armés de fusils kalachnikovs et d’un véhicule ont attaqué la mine de Tambao, située non loin des frontières malienne et nigérienne, dans la province de l’Oudalan (Sahel). Au bilan, un sous-officier de gendarmerie est grièvement blessé et un Roumain, employé de la mine, enlevé par les assaillants. Plus tard, cette attaque sera revendiquée par la secte islamique Al Mourabitoune. Quatre mois après, soit le 24 août 2015, c’est la caserne d’Oursi qui est attaquée par trois individus armés eux aussi de Kalachnikovs. Un sous-officier de gendarmerie blessé va succomber plus tard à ses blessures. Le 10 octobre 2015, des
hommes armés d’Ansarul islam, le groupe du Burkinabè Malam Dicko, attaquent la Brigade de gendarmerie de Samorogouan (province du Kénédougou) avec des fusils kalachnikovs et des armes lourdes. Trois gendarmes et un
civil sont tués. La capitale Ouagadougou n’échappera pas à la barbarie des terroristes. Le premier gouvernement du Président Roch Kaboré a été cueilli à froid par une attaque terroriste grandeur nature sur la plus belle avenue de Ouagadougou, Kwamé Nkrumah, le 15 janvier 2016.

Autant les attaques se multipliaient avec leur lot d’atrocités, autant les familles endeuillées commençaient à devenir nombreuses. Le pays commence à compter ses morts. Au regard de la situation qui devenait insupportable pour les familles et la pression de l’opinion pour soutenir les veuves et les orphelins, l’Etat a décidé d’apporter son soutien aux familles des combattants. Il a donc institué des indemnités pour les familles qui perdraient un membre au combat. Mais déjà, pour aller au combat, les FDS réclamaient une meilleure prise en charge pendant qu’elles sont au front.

3.000 FCFA/jour pour les soldats, 4.000 FCFA/jour pour les sous-officiers et 5.000 FCFA/jour pour les officiers

L’idée de base concernant ces primes servies est de les motiver un tant soit peu dans les différents champs de bataille, confie un « gradé » des Forces armées nationales (FAN). Ainsi, aux militaires mobilisés sur les théâtres d’opérations, il est servi 3.000 FCFA/jour et par soldat, 4.000 FCFA/jour et par sous-officier et enfin 5.000 FCFA/jour et par officier. Quant aux policiers, la situation est différente. Il leur est servi 2.500 FCFA/jour par agent et 5.000 FCFA/jour pour les plus gradés. Selon une source proche du traitement des prises en charge, cette différenciation s’explique par le fait qu’il s’agit d’un « budget malheureusement pas extensible ». Un problème se pose. Les primes étaient versées sur le compte bancaire de chacun au début de l’initiative. Malheureusement, certains militaires et policiers, ayant des engagements bancaires, les coupures des banques se faisaient sans tenir compte de l’origine des entrées. Toute chose qui ne permettait pas l’atteinte des objectifs de cette prime. C’est alors, confie une source militaire, que les primes sont dorénavant payées par billetage.

Les victimes de cette guerre asymétrique sont donc des militaires, des gendarmes, des policiers, des douaniers, des
forestiers et des volontaires de défense de la patrie (VDP). Aujourd’hui, il est difficile de donner avec exactitude le
nombre de FDS décédées depuis le début des attaques terroristes. La hiérarchie militaire (ndlr : Etat-Major général
des armées) n’a pas encore répondu à notre demande d’informations. Cependant, l’on apprend que plus de 200 soldats sont tombés au front. A la Police nationale, l’on est plus précis. Elle comptait 48 de ses éléments décédés dans le cadre de la lutte contre le terrorisme à la date de début octobre 2020. Ces victimes policières laissent derrière elles 69 orphelins.

Apprendre la mort de son proche sur Facebook

Le 25 août 2019, au moment où les catholiques célébraient la fête de l’Assomption dans les églises, une unité de la Police nationale est prise en embuscade dans la zone de Mentao (Sahel). Trois policiers sont décédés sur le coup et un autre est gravement blessé. L’équipe se rendait sur un camp de réfugiés maliens basé à Mentao pour y assurer la
sécurité. Il était environ 8h30 du matin. Parmi les victimes, un jeune Sergent de la Police nationale, Dabilgou Charles Wendemi, âgé seulement de 26 ans. Son grand frère, Alain Dabilgou, s’en souvient encore. Journaliste-communicateur, il est régulièrement sur les réseaux sociaux dans le cadre de ses activités. C’est là qu’il a appris la nouvelle du décès de son jeune frère. En effet, l’information de l’attaque et des décès a été divulguée sur les réseaux sociaux. Dès qu’il a vu l’une des publications, il s’est empressé de vérifier. Il voit les photos des corps. Il les découvre au fur et à mesure et finit par tomber sur la photo de son petit frère. Ses appels téléphoniques n’auront pas reçu de
réponse. Voilà comment il a appris le décès de son frère : sur Facebook.

Quant à la maman du jeune Sergent Dabilgou Charles Wendemi, elle n’apprendra pas la nouvelle ailleurs que par des proches qui ont vu l’information sur Facebook. Elle qui était hors du Burkina pour prendre part à des activités sociales, c’est cette vive douleur qui l’a ramenée au pays. Et comment ! Selon l’un des responsables de la police, l’une des vraies difficultés, c’est l’annonce de la mauvaise nouvelle à la famille. « Le temps de trouver la famille et la personne qui va porter l’information, les réseaux sociaux l’ont déjà relayée », déplore ce responsable de la Police nationale en charge de ces questions. Si Alain Dabilgou affirme que les premiers instants n’ont pas été faciles dans la communication avec la police, il soutient que certains dans le corps ont été compréhensifs.

Des démarches administratives, encore et encore!

Le neveu de Sibiri Eric Kam est également resté au front. Le 29 août 2018, le jeune combattant était au volant quand son véhicule a percuté une mine. C’est à son oncle Sibiri Eric Kam que l’information a été donnée par les supérieurs hiérarchiques de l’infortuné. L’oncle avait alors la lourde responsabilité d’informer la famille, la veuve et l’orpheline. « Ce n’est pas toujours aisé », explique-t-il. Si les mêmes supérieurs ont aidé la famille de Kam à pouvoir disposer des documents comme l’acte de décès, par exemple, il n’en a pas été pareil pour l’accès à la pension et au capital décès. Au moment des faits, il n’existait que la pension et le capital décès auxquels les combattants tombés au front
avaient légalement droit. Le reste de ce qui leur parvenait n’était que de la générosité des autorités. Deux ou trois fois, des vivres ont été donnés par l’Action sociale à la veuve du défunt. Pas plus ! Quant à la scolarité de l’orpheline, n’eût été la compréhension d’un chef d’établissement public de la capitale, Sibiri Eric Kam et la mère de l’orpheline ne sauraient pas comment tenir la scolarisation de l’enfant.

Quant à la pension, elle variait bien évidemment selon le grade du défunt. Si la Caisse autonome de retraite des fonctionnaires (CARFO) a fait diligence pour faciliter l’accès aux différents documents pour les parents et ayants droit des défunts, les responsables du service Pension des armées ont manqué de stratégie. L’oncle Sibiri Eric Kam se souvient quand il s’est rendu à ce service pour s’enquérir du dossier de son neveu. Il regrette que le service n’ait pas été en mesure de lui donner les informations nécessaires, pourtant elles étaient bien disponibles. « C’est frustrant », dit-il.

Alice n’est pas au pays des merveilles

Elle, nous l’appellerons Alice. Elle est épouse d’un soldat décédé au front. Il était en service dans la Région militaire de Dédougou. Le 13 août 2019, l’époux de Alice et des collègues ont été la cible d’une attaque. « Mon mari est resté
sur le champ de bataille. C’est lors d’une mission dans le Sourou qu’ils sont restés, lui et ses compagnons, le 13 août
2019 », se souvient encore Alice. Dans les premiers mois des évènements, Alice reconnait que « l’ensemble du corps
nous a accompagnés » avec des vivres. Et visiblement, c’est pour l’instant cette générosité des collègues qui l’entretient. « Actuellement, ils font ce qu’ils peuvent », précise-t-elle. Quant au soutien de l’Etat, « je n’en sais rien. Tout le soutien, c’est au niveau du corps ». Pourtant, Alice et son défunt mari ont eu un enfant aujourd’hui en très
bas âge et dont elle doit s’occuper seule à présent. Alice ne s’explique pas comment elle arrive à survivre dans cette
situation. Après une longue hésitation, elle finit par clamer : « Actuellement, on est là, on ne sait pas trop quoi faire », lâchet-elle. Quant aux 10.000.000 FCFA promis par l’Etat pour chaque famille de soldat mort pour la patrie, « j’espère que c’est en bonne voie », dit la veuve.

«On a besoin de soutien. Notre préoccupation c’est le logement»

Dans une voix très faible, Alice s’excuse et dit vouloir faire une doléance par rapport à la situation des familles des défunts. Elle va donc crier au secours. «Comme on ne peut pas s’adresser directement à l’Etat, on peut passer par vous. On a besoin de soutien. Notre préoccupation c’est le logement. Il faut un soutien pour que l’enfant puisse devenir quelqu’un demain, sinon ce sera difficile. Même si on vous donne 100 millions FCFA, tu ne peux pas faire des choses dans la joie avec cet argent. Mais si au moins nous avons où dormir, ça nous arrange. » Quant à elle-même, elle tente par tous les moyens de se trouver une activité. Elle se rappelle encore que son époux est décédé à
quelques semaines d’un test de recrutement d’enseignants auquel elle devait prendre part. Malheureusement, le douloureux évènement a tout chamboulé. Mais Alice ne désespère pas. Selon sa confidence, pour son enfant, elle mettrait tout en œuvre pour avoir au moins cet emploi. Parallèlement, « je continue de faire les voyages sur Ouagadougou pour les compléments du dossier de mon mari pour la pension. Je ne sais pas à quel moment ils vont se prononcer », murmure-t-elle.

29 chèques d’indemnisation sur 48 déjà remis aux ayants droit

La Police nationale semble celle qui s’en sort le mieux parmi les différents corps des Forces de défense et de sécurité (FDS) engagées au combat. En effet, de 2016 à fin septembre 2020, la Police nationale a connu 48 décès des suites du terrorisme. Selon les responsables, le plus dur est d’entendre qu’un policier est tombé au front. Pour les responsables du service en charge de ces questions à la Police nationale, le corps tente par tous les moyens de ne pas
rallonger la souffrance des familles. A la date du 29 septembre 2020 et sur les 48 dossiers de décès enregistrés, 29
chèques d’indemnisation ont déjà été remis aux ayants droit. Ces dossiers sont en cours de traitement à la Direction générale du Trésor public. Par contre, certains dossiers sont en souffrance du fait de tiraillements au sein de certaines familles. Pour ces dossiers, les familles devraient trouver un consensus afin que le chèque soit convenablement émis.

On note également un seul dossier pour lequel le chèque émis n’a pas encore été retiré par les ayants droit. Pour les dossiers difficiles, la Police nationale pointe du doigt les mésententes entre les membres des familles surtout : quand la conjointe n’était pas légalement mariée au défunt, quand la veuve n’est pas en bons termes avec la famille de son mari, etc. Dans un tel contexte, si le couple a eu des enfants, ces derniers sont ceux qui subissent les préjudices des tiraillements familiaux. Déplore la Police nationale.

Des dispositions légales inappliquées

Le calvaire n’est pas si simple à supporter pour les proches. Malgré la douleur, il faut se doter d’une force intérieure à
même de vous encourager à poursuivre le règlement des droits des défunts. Cette situation est amplifiée par des dispositions légales non respectées. Sibiri Eric Kam est bien amer face à cette situation. Il aura tout essayé pour que l’orpheline de son neveu puisse être prise en charge légalement. Pour ce faire, il se rappelle de la loi sur les pupilles de la Nation. En effet, en 2015, le Conseil national de transition (CNT) a voté une loi sur les pupilles de la Nation. Ainsi, les enfants de militaires, de fonctionnaires de la Police nationale, municipale, de la sécurité pénitentiaire, des
Douanes, des Eaux et Forêts, de sapeurs-pompiers civils décédés des suites d’une blessure du fait d’un acte d’agression survenu au cours de l’accomplissement d’une mission de guerre, d’une mission lors d’un conflit interne ou d’une mission sur un théâtre d’opérations extérieures, au cours de l’accomplissement d’une mission de sécurité publique, lors de séances de formation ou d’exercice opérationnel bénéficient du statut de pupille de la Nation.

Nous étions en septembre 2015. Six ans après, aucun décret d’application n’a été signé pour favoriser l’accès véritablement à ce statut par les pupilles. En conséquence, les enfants des soldats tombés au front vivent des conditions difficiles aux côtés de leurs parents. Cette situation déplorée par les parents et proches des victimes ne semble pas s’améliorer. Sibiri Eric Kam a même entrepris des actions en Justice afin de faire déclarer le fils de son
neveu comme pupille de la Nation. Cela a été difficile, car la famille de Kam a été confrontée à l’absence des décrets d’application. Dans ce contexte, c’est la croix et la bannière pour les familles qui sont contraintes de ne vivre que de
la générosité de l’Etat.

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Des montants de prise en charge

* Capital décès : 10.000.000 FCFA
*Transport de la dépouille mortelle et autres dépenses en cas de décès : 200.000 FCFA (policiers)
*Transport de la dépouille mortelle et autres dépenses en cas de décès : 300.000 FCFA (militaires)
*Prime journalière au front par Soldat : 3.000 FCFA
*Prime journalière au front par Sous-officier : 4.000 FCFA
*Prime journalière au front par Officier : 5.000 FCFA
*Prime journalière au front par Agent de police : 2.500 FCFA
*Prime journalière au front pour les grades supérieurs de police : 5.000 FCFA

AKN

PS : Pendant les enquêtes, nous avons adressé des courriers aux ministères et structures d’origine des combattants tombés au front. Parmi eux, le ministère de l’Environnement, de l’Economie verte et du Changement climatique a reçu son courrier le 6 octobre 2020. En guise de réponse, nous avons reçu le 25 janvier 2021, une lettre signée du ministre Batio Bassière datée du 16 décembre 2020. Dans le courrier, le ministre informe que 6 agents des Eaux et Forêts ont été victimes des attaques terroristes depuis 2016. Sur les six, deux victimes sont tombées à Sidéradougou (Cascades), une victime dans la Tapoa (Est), une à Fada (Est), une à Nassougou (Est) et une à Sono (Boucle du Mouhoun). Sur les dossiers des six « forestiers » décédés, seulement un dossier d’indemnisation a été transmis au Trésor public pour traitement. Quant aux cinq autres dossiers, ils seraient en cours de traitement. Les difficultés, selon le ministère, résident dans les conflits internes aux familles dans la désignation de l’ayant droit et la non-maîtrise du processus par certains acteurs.

AKN

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Il fallait s’y attendre ?

En 2012, un peu moins de dix ans, le Burkina Faso observait la situation malienne de loin. Compatissant ? Indifférent ? Difficile est la réponse à donner. Puis le Président Blaise Compaoré (à l’époque) se retrouve au beau milieu des hostilités en tant que médiateur entre des frères maliens qui se déchiraient. L’actualité de la crise malienne s’est rapprochée du Burkina Faso de façon délicate. Le ministre des Affaires étrangères de Blaise Compaoré était au four et au moulin. Il arrivait à parler à toutes les parties (combattants et gouvernement). A cette époque, beaucoup d’analystes avaient attiré l’attention des autorités burkinabè sur la menace qui planait sur le pays des Hommes intègres, considéré comme la base arrière de beaucoup de groupes terroristes. Rien n’a été fait. Après le départ de Blaise Compaoré en 2014, la Transition s’installe.

En 2015, le pays commence à faire face à des attaques de nature terroriste. L’arrivée au pouvoir de Roch Kaboré ne va rien changer. Les attaques s’intensifient, le nombre de morts s’augmente. Jusqu’en 2020, le pays est considéré comme l’un des territoires les plus endeuillés par les attaques en Afrique de l’Ouest. Les conséquences sont nombreuses : des centaines de FDS tuées, des milliers de civils tués ou disparus, plus d’un million de personnes déplacées, une crise alimentaire grave et à cela s’ajoutent la misère et la peine des familles des Forces de défense et de sécurité (FDS) mortes au combat.

AKN

Aimé NABALOUM
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