RECONCILIATION NATIONALE : Eviter à tout prix les pièges des « deals » politiques et l’impunité

Depuis la réélection de Roch Marc Christian Kaboré, la réconciliation nationale est devenue le principal sujet du débat politique au Burkina Faso. Le Président Kaboré en a fait un axe central de son action au cours de son dernier mandat. Il entend ainsi léguer à la postérité un Etat réconcilié avec son peuple, des communautés qui ont retrouvé la joie de vivre ensemble et en bonne intelligence, moins de contentieux sur l’échiquier politique et institutionnel. Cependant, si la réconciliation nationale est désormais un passage obligé pour restaurer la paix et la stabilité au Burkina Faso, l’on peut légitimement se demander si le président du Faso ne met pas la charrue avant les bœufs. En créant un ministère en charge de la réconciliation nationale et en propulsant un politique à la tête dudit département, le Président Kaboré risque de compromettre ses chances de réussir cette œuvre qui pourrait l’inscrire dans l’histoire des grands hommes d’Etat de ce pays. Les offres de réconciliation nationale portées par des politiques ou des institutions ont très peu de chance d’aboutir.

Presque tous les analystes et observateurs de la scène sociopolitique burkinabè en conviennent : le pays des hommes intègres est menacé dans ses fondements institutionnel, politique, social et économique. Otage des ambitions boulimiques d’une classe politique insouciante dont les acteurs ont presque tous été nourris à la même mamelle, d’une part, et d’autre part, les appétits voraces d’une élite intellectuelle et d’acteurs économiques prêts à tout pour s’enrichir, le Burkina Faso souffre profondément d’une faiblesse congénitale des fondations de l’Etat et d’une crise aigue de gouvernance.

Naturellement, face aux intempéries du temps et aux chocs des conjonctures politiques et sociales qui ont régulièrement secoué le pays, l’édifice Nation est désormais en train de s’écrouler. Ce qui a pendant longtemps
permis au Burkina de tenir débout, à savoir la cohabitation pacifique et en bonne intelligence entre la diversité des communautés qui peuplent ce territoire d’Est à l’Ouest et du Nord au Sud, cède lentement mais sûrement aux fortes secousses sporadiques mais de plus en plus nombreuses de conflits communautaires et aux attaques meurtrières dans plusieurs régions du pays.

Ces drames humains prennent progressivement une ampleur de plus en plus grande. D’où l’impératif de repenser collectivement l’Etat, de le refonder et de le redéployer sur toute l’étendue du territoire national et dans toutes ses dimensions de régulation, de protection et et surtout d’offre d’égalité de chances d’accès aux services sociaux de base et au bien-être individuel et collectif. Une telle perspective implique de s’inscrire dans une démarche inclusive d’interrogation de la diversité des communautés de ce pays, tant sur la cohésion interne que dans leurs rapports et cohabitation avec les autres. Et en lieu et place d’une prise de conscience collective de cet impératif de solidification des fondations de l’Etat, l’élite politique a pendant longtemps contribué maladroitement à amplifier les effets pervers de la crise de l’Etat de la gouvernance.

Une double dynamique d’abandon des populations par l’Etat

Pendant longtemps, elles s’enorgueillissaient du fait que le Burkina Faso soit un îlot de paix et de stabilité dans une sous-région ouest-africaine en proie à toutes sortes de turbulences. Elles n’ont pas su préserver et renforcer les ressorts sociologiques qui maintenaient les communautés dans une relative cohésion sociale. Les secousses sporadiques faites de conflits autour de l’accès aux ressources (eaux, terres, mines, etc.) et au pouvoir (conflits liés à la chefferie, à la religion, élections locales, etc.) ont toujours paru, à leurs yeux, des épiphénomènes qui disparaissent toujours d’eux-mêmes et font place à la symbiose d’antan. Pourtant, ce type de contentieux mal résolus laisse des séquelles profondes dans le corps social en ce qu’ils peuvent consacrer l’esprit de domination et de suprématie dans un camp et malheureusement celui de victime abandonnée dans un autre avec le développement d’un désir profond de réparation forcée des torts subis.

L’absence de l’Etat sur une grande partie du territoire et son incapacité à protéger les populations partout sur toute l’étendue du territoire, à arbitrer les différends qui pourraient survenir dans leurs rapports quotidiens n’a pas permis de susciter partout et chez tous les citoyens, un sentiment fort d’appartenance à une communauté de destin. Ainsi, des différends qui auraient pu trouver une solution dans les mécanismes institutionnels ou non de régulation sociale ou dans les dispositifs et valeurs endogènes de restauration de la confiance entre communautés en difficulté, finissent par se transformer en brasiers qui laissent derrière eux des villages fantômes et des morts par dizaines.

Dans le même temps, le modèle d’Etat post-colonial et son mode de fonctionnement depuis l’indépendance ont créé les conditions de sa confiscation par la seule élite politico-bureaucratique et ses réseaux mafieux. Et elle ne s’en est pas privée. Bien au contraire. Ces élites l’ont confisqué et certains comme Blaise Compaoré avaient fini par en faire un patrimoine personnel. Face à cette situation, toutes les tentatives de réformes politiques et institutionnelles pour replacer l’Etat au cœur de sa mission régalienne d’offrir au peuple son droit au minimum vital, ont buté aux intérêts trop boulimiques de cette élite et ces réseaux mafieux. Les espoirs de renouveau, régulièrement exprimés et portés par des hommes et des femmes sensibles à la détresse de leur peuple et soucieux de préserver les équilibres sociopolitiques finissent toujours par mourir aux pieds de la muraille des pratiques et des cultures de la prédation des biens publics, de la collusion entre le politique et l’économique, de la politisation outrancière de l’administration publique, de l’impunité des crimes économiques et de sang, etc.

Tels des rouleaux compresseurs, les élites politiques et mafieuses écrasent presque tout sur leur passage. Que de rêves et de vies brisés ! Que de crimes commis pour conserver le pouvoir ou préserver des intérêts économiques et des avantages indus ! Que de trahisons entre convives au partage du gâteau national ! Bref, que de ressentiments, de peurs et de craintes !

L’on a donc provoqué et entretenu une double dynamique d’abandon des populations par l’Etat. Une minorité s’est appropriée de l’Etat et de tout ce qu’il offre comme moyens et opportunités de bien-être. Cette minorité d’insatiables et d’insouciants a conduit le pays dans un gouffre dangereux, un cul de sac. L’Etat ne peut plus continuer dans ce sens de la patrimonialisation et de la prédation. Il faut marquer une pause, regarder dans le rétroviseur et revoir le chemin parcouru afin d’identifier là où l’on avait pris le mauvais virage. Comme l’a si bien dit Ra-Sablga Ouédraogo, directeur exécutif de l’institut Free Afrik, au cours d’une conférence publique, le Burkina Faso a besoin aujourd’hui
d’une réconciliation.

L’offre politique du président du Faso correspond donc à un besoin réel et un impératif du moment. La question est
maintenant de savoir si elle est bien pensée et correspondra dans sa mise en œuvre à ces besoins et à cet impératif.
Est-elle portée par des acteurs habilités, dotés de réelles capacités à prendre en charge le processus et de le conduire jusqu’au bout ?

Une approche et un portage douteux et inquiétants

La réconciliation nationale n’est pas une course de vitesse mais de fond. C’est une construction sociale patiente et délicate qui exige une grande sérénité, une grande sagesse des acteurs, une clairvoyance et une impartialité à toute épreuve. Pour avoir plus de chance de réussir, elle doit être portée par des acteurs impartiaux et désintéressés, jouissant d’une bonne image et d’une reconnaissance de la diversité des acteurs du vivre ensemble. Les exemples de réussites de tels processus à travers le monde sont le plus souvent portés par des personnalités de grande valeur morale issues des milieux religieux et reconnus pour leur engagement au service de la collectivité nationale. Parfois, ce sont d’anciens chefs d’Etat qui ont été exemplaires dans leur gouvernance, qui jouissent d’une certaine légitimité et d’une estime populaire dans leur pays.

En choisissant donc de créer un ministère rattaché au président du Faso et de confier la charge de la réconciliation à
un homme politique qui a été son challenger lors de la dernière présidentielle, il faut craindre que la démarche présidentielle ne soit mal engagée. En effet, Zéphirin Diabré, à qui a été confiée la responsabilité de ce département de la réconciliation, est un homme politique clivant comme tous les autres. Ses discours au cours de ces dernières années étaient aux antipodes d’une posture de réconciliation nationale. L’on peut légitimement douter qu’il soit l’homme de la situation. Ça n’a rien à voir avec la personne de Zéphirin Diabré. Il en aurait été de même pour tous
les autres acteurs politiques.

Du point de vue de la démarche du président, l’on peut se demander pourquoi il a préféré la création d’un ministère en lieu et place d’une Commission ou tout autre format d’organisation autonome qui aura l’avantage de mobiliser des personnalités triées à la volée, ayant un poids moral important sur les communautés et qui de façon désintéressée, pourront conduire une réflexion collective, inclusive et indépendante sur la réconciliation nationale et son mode opératoire en s’inspirant des échecs des initiatives antérieures mais aussi des succès d’ailleurs.

Mieux, il a été retenu d’organiser un forum national duquel doit sortir des propositions et actions pouvant permettre de réconcilier les Burkinabè entre eux. Mais comme relevé plus haut, le besoin de réconciliation est plus prégnant aujourd’hui entre les communautés dans plusieurs localités qu’entre acteurs politiques. Telle qu’engagé, le processus en cours risque encore de faire l’impasse sur cet impératif pour ne prendre en compte que les différends politiques ou les ennuis judiciaires de certains anciens dignitaires de la République.

Pour être efficace et pratique, le schéma doit surtout prendre en compte la réconciliation entre l’Etat et la société, à toutes les échelles territoriales. C’est pourquoi, il peut être porteur de saisir opportunément le processus de redécoupage territorial pour établir un lien avec les défis de réconciliation entre des communautés à la base. Des réformes peuvent être opérées pour repenser le rôle des collectivités territoriales et des exécutifs locaux. Les conflits
violents qui ont émaillé la mise en place des Conseils municipaux en 2016 et les conflits communautaires (de Yirgou, d’Arbinda, Barga, Zabré, etc.) et les tensions entre communautés dans plusieurs régions du pays montrent clairement qu’il y a urgence à agir.

En tous les cas, il n’est pas tard pour redresser la barre. Il faut revoir le cahier des charges du ministre Diabré et lui permettre de mobiliser toutes les forces morales capables de contribuer au retour de la confiance et de la sérénité. Il s’agit surtout d’éviter le piège des raccourcis politiques comme certains l’entendent. La réconciliation ne saurait être le retour, en toute impunité, de Blaise Compaoré ou de tout autre citoyen en conflit avec la loi. Chacun doit d’abord assumer courageusement ses fautes et faire acte de contrition. Et la collectivité nationale décidera de ce qu’il convient de faire pour récréer la catharsis indispensable à la réconciliation vraie.

Boureima OUEDRAOGO
Ecrit par
Boureima OUEDRAOGO

Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Nunc rhoncus sagittis tortor, a posuere tellus cursus suscipit. Pellentesque euismod aliquam lectus vel aliquet.

Voir tous les articles
Ajoutez votre commentaire

Boureima OUEDRAOGO Ecrit par Boureima OUEDRAOGO