SITUATION SECURITAIRE A L’EST : «Nous avions de si cher depuis belle lurette : la cohésion sociale», Pasteur Albert Yonli

Confrontés aux affres des attaques terroristes, les fils et filles de la région de l’Est ont décidé de saisir le taureau par les cornes en vue de résoudre cet épineux problème d’insécurité dans leur région. Sous l’égide de la municipalité de Fada, un cadre de dialogue et de médiation a été mis en place pour faire taire les armes et ramener la paix dans la région. Nous avons rencontré le Pasteur Namihanla Albert Yonli, président du cadre de dialogue et de médiation (CDM), pour savoir davantage sur cette initiative qui se veut originale et particulière. Pour le pasteur Namihanla Albert Yonli, les armes ne sauraient ramener la tranquillité d’antan de façon durable dans la région. Il préconise le dialogue pour y arriver.

Le Reporter : Pouvez-vous nous décrire un peu le contexte de la création du cadre de dialogue et de médiation (CDM) ?

Namihanla Albert Yonli : Vous savez, quand il fait froid, on n’a pas besoin de dire à l’aveugle qu’il fait froid. Le contexte est assez particulier, parce que depuis 2015, notre pays est confronté à de multiples attaques terroristes. Elles se sont localisées dans la région du Sahel et se sont progressivement étendues sur tout le territoire. La région de l’Est n’a pas été épargnée. On se souvient de la douloureuse situation de l’attaque du convoi des travailleurs de la mine de SEMAFO, les attaques d’église, des mosquées, des marchés, les enlèvements de bétails et les assassinats ciblés, les extorsions de biens. A toutes ces tueries s’ajoute le harcèlement quotidien de certains individus dans les villages et les hameaux de culture, etc.

Jusqu’à ce jour, nous avons dénombré 47 corps de toutes les ethnies qui sont dans la nature et qui ne sont toujours pas inhumés. Ce sont souvent des chefs de famille qui ont été tués, faisant fuir les autres membres des familles pour se réfugier à Fada. Face à tous ces problèmes, la Mairie devait agir. Et c’est comme ça que la Mairie de Fada s’est retrouvée à prendre des initiatives. Elle a donc fait appel aux religieux et aux coutumiers. A la suite de cet appel, des travaux ont été menés pour aboutir à la journée de dialogue inter-communautaire les 13 et 14 juillet 2020.

Comment est composé le CDM ?

Le cadre de dialogue et de médiation est composé de moi-même Namihanla Albert Yonli des églises évangéliques, président du CDM, de Monseigneur Yempabou Pierre Claver Malgo, évêque de Fada N’Gourma, 1er vice-président, de El Hadji Aboubacar Kina, le grand Imam de la grande mosquée de Fada N’Gourma, 2e vice-président, du Cheick de Tanwalbougou, El Hadji Mobbo Bandé,3e vice-président, du conseiller technique du gouverneur de la région de l’Est chargé de la gestion des conflits, Secrétaire général du CDM, et des conseillers issus des coutumiers, des FDS, des VDP, des koglweogos, des agriculteurs, des éleveurs, des jeunes et des femmes. Il y a toutes les sensibilités des communautés de la région de l’Est au sein du cadre.

Depuis sa création, quelles sont les actions que vous avez déjà entreprises et quelles actions prévoyez-vous entreprendre dans les jours à venir ?

Bien avant les journées, nous avons travaillé avec chaque communauté pour échanger et dialoguer ensemble. Nous
avons pu rencontrer les différentes communautés. Nous avons pu contacter des acteurs comme les FDS, les volontaires et les différentes communautés. Nous nous sommes aussi entretenus également avec le Procureur du Faso. Il y a eu des sensibilisations au profit des communautés sur le vivre ensemble, à travers les ondes de radios. Le
CDM s’est aussi rendu à Ouagadougou pour rencontrer les autorités afin de demander leur accompagnement. Dans ce sens, nous avons pu nous entretenir avec le Conseil supérieur de la communication (CSC), le HCRUN, la Commission nationale des droits humains, le ministère en charge de la réconciliation nationale, le Laboratoire Citoyennetés.

La mission phare qui nous tient à cœur est de permettre l’inhumation des personnes décédées. Vu que certaines victimes sont décédées depuis deux ans et n’ont toujours pas été inhumées. Il faudrait qu’il y ait une cérémonie dans la famille pour qu’on puisse dire, voilà la tombe d’untel, remettre, par exemple, des certificats de décès aux familles des victimes. Par rapport au repli identitaire qui s’est installé, il faut que nous travaillions à faire sortir les communautés de leur mutisme et à se parler entre elles. Et comme la situation est assez difficile, il faut veiller sur l’information distillée par les médias. Il faut qu’on se parle franchement. Il faut qu’on se dise la vérité. Il faut amener les gens à accepter le pardon pour ceux qui ont perdu des proches. Pour les troupeaux des familles qui ont été confisqués, il faut un sincère dialogue pour la remise de ces troupeaux.

Depuis 2015, plusieurs localités du Burkina Faso sont confrontées à l’hydre terroriste, et la région de l’Est fait partie de celles qui payent le lourd tribut. Selon vous, quelles peuvent être les raisons de ces attaques ?

C’est une question difficile à répondre, parce que bien évidemment, la réponse dépend de celui qui a subi directement les affres de ces attaques. Ce qui est sûr, nous avons perdu ce que nous avions de si cher depuis belle lurette: la cohésion sociale. Nous avons perdu les relations inter-communautaires. L’enfant, autrefois, était l’enfant de tout le monde. Qu’est-ce qui nous a emmenés dans cette situation ? Il y a des raisons internes et externes. Les raisons internes du fait que toute personne qui lutte pour survivre risque de justifier l’utilisation de tous les moyens pour s’en sortir, et là, selon les familles, selon les religions, selon les coutumes.

Les gens qui sont délaissés peuvent chercher coûte que coûte à sortir de leur misère ; en quelque sorte, la pauvreté. Il y a aussi la pression extérieure, et là, je parle des gens qui s’infiltrent de l’extérieur pour soit disant apporter des prétendues solutions à ceux qui croupissent dans la pauvreté. En réalité, entre le Mossi, le Gourmantché et le Peulh, il n’y a pas de raison profonde qui peut nous amener à nous attaquer entre nous. Par exemple, entre les Gourmantchés et les Mossis, depuis nos ancêtres, il n’y a pas une raison fondamentale qui puisse nous amener à nous entre-tuer. Mais maintenant, qu’est-ce qui fait que nous avons cette situation ? Nous sommes victimes d’ambitions extérieures. Le problème est que nous n’avons pas pu protéger notre identité, notre particularité de « Burkimbila ». Quand on l’a su, il était déjà trop tard. Maintenant que nous l’avons su, il va falloir que nous nous donnions la main pour avancer ensemble, parce que les conséquences sont nombreuses et désastreuses.

Actuellement, personne n’est en sécurité dans son propre village, dans sa propre maison. Dans le passé, tu voyageais comme tu voulais, mais ce n’est plus le cas. Les pertes en vies humaines, ce sont de centaines que nous avons enregistrées. L’économie au niveau de la région de l’Est est carrément en berne. Il y a une méfiance qui s’est installée, chacun a peur de son voisin. Le repli identitaire est présent. Il n’y a plus de solidarité entre les communautés. La région est durement éprouvée, des centaines d’écoles ont été fermées.

N’est-ce pas une certaine frustration que les communautés ont encaissée, et à un certain moment ont voulu l’exprimer ?

Oui, on peut le résumer d’une certaine façon sous cet angle, mais cela ne peut être la raison majeure, parce que ce serait uniquement à l’intérieur que le problème existerait. Et je ne pense pas que toutes les communautés soient logées à la même enseigne concernant le problème. Même si c’était le cas, il y a toujours eu des mécanismes traditionnels de résolution. Les différents responsables de communautés se rencontrent, se parlent et trouvent une
solution au problème. On se pardonne et la vie continue. Je pense également que ce sont les ambitions extérieures qui se sont greffées à ces frustrations latentes-là qui se sont exacerbées de la sorte.

L’effet majeur et plus dommageable qui s’est invité aux côtés du terrorisme est le phénomène du repli identitaire et de la méfiance installée entre les communautés qui, jadis, vivaient en harmonie et en parfaite symbiose. Comment expliquez-vous cette situation ?

Quelqu’un a dit que quand tu marches avec ton chien en brousse, lorsqu’il n’est plus avec toi, rapidement, tu t’en rends compte qu’il n’est plus là. Mais quand tu marches avec un homme comme toi, il se détourne de toi, et continue à marcher avec toi, sans que tu ne t’en rendes compte. Et le jour où tu t’en rendras compte, tu constateras qu’il est trop tard. Et cette douleur-là fera que pour demain, forcément, cette personne-là va se replier sur elle-même et aura forcément la méfiance. Le fait que des voisins du même village s’attaquent et qu’il y ait des victimes, le fait que des communautés qui étaient ensemble et qui, subitement, ce n’est plus le cas, forcément, à un moment donné, nous nous posons la question de savoir où allons-nous ? La confiance est atteinte. Le tissu social est en destruction. Ce sont tous ces éléments réunis qui font que nous ne pouvons plus réfléchir en compagnie de l’autre. Et il va de soi que le repli devienne la solution. Mais la vraie solution, nous pensons, ne consiste pas à se replier sur soi-même, mais
plutôt à s’ouvrir malgré tout. Il faut chercher à restaurer cette confiance qui a disparu.

Selon vous, comment instaurer cette confiance visiblement en souffrance entre les communautés ?

Si nous prenons le temps de voir d’où nous sommes venus, nous allons nous rendre compte de ce que nous avons perdu et repartir à la reconquête de ce que nous avons perdu. Donc pour retrouver cette confiance, il faut, au préalable, qu’il y ait le dialogue entre les communautés. Il faut forcément qu’il y ait la médiation, il faut forcément
faire recours à Dieu. Il faut également que nous acceptions un certain degré de sacrifice selon les communautés, selon les familles. Dans tous les cas, au stade où nous en sommes, toutes les communautés désirent la paix et la réconciliation. Tous souhaitent que nous travaillions ensemble à instaurer la cohésion et l’harmonie d’antan. Et il faudrait que tous soient prêts à consentir à ce sacrifice. Je pense que c’est à ce prix-là que nous allons réussir. Le Christ l’a dit, si tu veux qu’on te fasse quelque chose, commence à faire la même chose pour l’autre.

Si réellement, nous désirons retrouver la paix, nous devrons commencer à accepter un certain nombre de sacrifices, c’est-à-dire, en termes de perte. Par exemple, j’ai perdu mon père et ma réaction serait, je connais celui qui a tué mon père, alors, il faut que je lui rende la monnaie. Mais ici, le problème est que nous aurons maintenant deux morts sous la main. Or, la solution serait d’accepter le prix de la paix et dire que j’ai perdu mon père, mais je ferai tout
pour que personne ne perde encore son fils, sa femme ou son enfant. Dans ces conditions-là, je digère le mal de la
perte de mon père et je serai un catalyseur dans la communauté à laquelle j’appartiens et j’amènerai les autres à pardonner. C’est bien possible qu’on puisse retrouver ce que nous avons perdu. Voyez-vous, dans toutes les guerres qui ont existé partout dans le monde, cela a toujours abouti au dialogue, à la médiation. Il faut que nous acceptions
cela pour que les générations futures puissent vivre et puissent avoir un meilleur « vivre ensemble ».

Comment voyez-vous l’initiative de certains villageois qui ont pris en main la défense de leurs villages ?

C’est vrai. Là où nous sommes, si un serpent surgit tout de suite, c’est clair que nous n’allons pas réfléchir par deux fois sur ce qu’il faut prendre pour tuer le serpent. Tout ce qui sera entre nos mains sera utilisé pour nous défendre. Là, vous posez une question qui concerne un village, mais cela peut être également une question de famille et pourquoi pas d’Etat. Si ces villages ont pris ce chemin comme solution, c’est parce que quelque part, ils n’ont pas eu ce qu’ils attendaient de qui de droit. Ils se défendent donc avec les moyens de bord. Mais seulement, ils doivent savoir que prendre des armes pour s’auto-défendre, ce n’est pas la solution ultime et durable. Ce n’est qu’un cri de désespoir ; et chez nous au cadre de dialogue et de médiation, nous nous disons que c’est possible de faire autrement. Taisons les armes, et rapprochons-nous. Vous étiez des voisins avant et c’est toujours possible de l’être encore, mais
avec des armes à la main, ce n’est pas possible.

Pensez-vous que cette philosophie pourrait résoudre un tant soit peu le problème d’exactions souvent commises par ces initiatives locales d’autodéfense ?

Bien sûr, parce que nous pensons que quand on tient les armes, cela veut dire que nous avons mal, on en a assez et on a tendance à penser que tout ce qui bouge est à abattre. Pourtant, tout ce qui bouge n’est pas ennemi. Mais avec la fureur de la vengeance, cela fait que souvent, il y a des amalgames. Et vous savez que l’ennemi est astucieux, il peut semer la zizanie entre nous pour atteindre son but. Ce n’est pas en réalité qu’il vous aime plus que les autres, c’est plutôt son intérêt qui le guide dans ses actions. En agissant, il fait croire au village voisin que ceux qui sont venus les attaquer sont passés par le village d’à côté, et eux à leur tour sans véritablement faire la part des choses vont s’attaquer au village en question. Pourtant, ils sont innocents ! Vous savez, il existe des brebis galeuses dans toutes les communautés. La réalité la plus percutante est que dans chacune de ces communautés, il y a des éléments fondamentaux qui doivent nous envoyer à nous sacrifier pour la paix.

Voulez-vous dire que l’initiative de mettre en place les volontaires pour la défense de la patrie est une solution ponctuelle, mais pas durable ?

En réalité, je pense que c’est la situation qui a imposé cette solution. Vous savez, quand vous semez et lorsque le fruit
murit, vous n’attendez pas, vous récoltez ! C’est ce que nous semons actuellement, par rapport à la paix, et nous pensons que lorsque tout cela portera fruit, les solutions durables remplaceront les solutions ponctuelles. Ça sera l’acceptation de l’autre. Quelqu’un a dit que la vérité sans amour était aussi pire que le mensonge, donc il faudrait qu’on vive dans la vérité, qu’on supporte cette vérité dans l’amour et cela permettra de reconstruire la paix.

Comment analysez-vous l’intervention des forces de défense et de sécurité sur le terrain ? Estelle efficace ?

C’est une question qu’il faut poser aux responsables de ces forces. Cependant, qu’elle soit efficace ou pas, de toutes les façons, nous pensons qu’il faut le dialogue. Il ne s’agit pas de pointer du doigt qui que ce soit. Je pense que nous avons accouché notre monstre, et nous devons être en mesure de revoir sa constitution, le réviser et le détruire par nous-mêmes. Je pense que nous sommes en mesure de le faire. Et cela passe par le dialogue, l’acceptation de l’autre, et le pardon. En un mot, le cadre de dialogue et de médiation veut faire taire le bruit des armes par le dialogue, parce que rien que le bruit des armes fait peur et crée des situations malheureuses. Alors que, lorsqu’il y a le dialogue, quelle que soit la peur de celui qui est en face, lorsqu’il sent qu’on veut l’embrasser, il se sent comme une personne. Il faut qu’on retrouve les valeurs de la vie humaine, et nous pensons que les armes ne sont pas la solution. Ce n’est pas par la vengeance que nous retrouverons la paix.

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Salifou OUEDRAOGO
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