ME BATIBIE BENAO, président de la commission d’enquête sur l’insurrection populaire : «Nous avons accompagné les martyrs aux cimetières sans certains préalables»

Inscrit au Barreau de Ouagadougou, Me Batibié Bénao est un jeune avocat très engagé sur tous les fronts de lutte pour plus de liberté, de justice, les droits humains, la bonne gouvernance, contre la corruption, etc. Avocat associé au Cabinet Légalis, sis avenue Simon Compaoré de Ouagadougou, il est aussi le Secrétaire général du Syndicat des avocats du Burkina Faso (SYNAF). C’est aussi lui qui a été désigné pour présider aux destinées de la commission d’enquête sur les tueries occasionnées lors de l’insurrection populaire d’octobre 2014 dont le rap­port a été déposé depuis belle lurette. Il est connu pour ne pas avoir sa langue dans sa poche. Il ne passe jamais par 4 chemins pour assener ses vérités sur les questions d’intérêt national. Dans cette interview qu’il a bien voulu nous accorder via Internet (l’homme a un agenda hyper chargé), il revient sur les conditions dans lesquel­les se sont déroulés les travaux de la commission qu’il a dirigée, tout en se prononçant sur les suites réservées à ses conclusions, sans oublier la situation sociopolitique nationale.

Le Reporter : Vous avez dirigé la commission d’en­quête sur l’insurrection. Pouvez-vous revenir sur les conditions dans lesquelles vous avez travaillé et les principales conclusions ?

Me Batibié Bénao : Je vou­drais d’abord vous remer­cier pour l’intérêt constant que vous portez depuis tou­jours aux questions de jus­tice en général, et aux suites des faits infractionnels com­mis à l’occasion des mani­festations populaires des 30 et 31 octobre 2014 et jours suivants.

Pour revenir à votre ques­tion, je dois dire que la commission a travaillé dans une bonne harmonie entre membres. Elle a parfois été plombée par l’absence de prise de décisions opéra­tionnelles, notamment matérielles et logistiques, car comme vous savez, c’est en fin de transition qu’elle a été finalement installée, soit vers fin novembre 2015. Le temps d’élaborer les statuts et règlement intérieur, sans oublier la prise de posses­sion d’un siège effectif, elle a démarré après la mi- décembre 2015, ce qui a causé quelques difficultés qui ont toutefois été sur­montées autant que possi­ble. Tout s’est finalement assez bien passé et nous avons pu tenir dans le délai qui nous était imparti.

Les principales conclusions ont été non seulement l’i­dentification de personnes contre qui existent des élé­ments sérieux susceptibles d’engager leurs responsabi­lités pénales, mais aussi des recommandations afin de guider les juges et les auto­rités publiques.

Depuis la remise de votre rapport, quelle a été la suite du dossier ?

À ma connaissance, et si je dois croire le Premier minis­tre Paul Kaba thiéba, dès qu’il a reçu le rapport, il l’a transmis aussitôt au ministre de la Justice, lequel l’a, à son tour, fait photocopier et transmis aux différentes juri­dictions compétentes via la voie hiérarchique. Après cela, vous avez tous appris que la Haute Cour de justice a été saisie du rapport et a inculpé certaines personnes relevant de ses compéten­ces, d’une part, et les juges d’instruction du tribunal de Grande instance de Ouagadougou ont été sai­sis, d’autre part. Pour le reste, je n’en sais pas plus que vous. Seuls le Procureur, les juges et les avocats cons­titués dans le dossier peu­ vent vous dire ce qui a été la suite.

On murmure que votre rap­port avait disparu entre­temps. Vous confirmez ? Que s’est-îl passé ? Comment cela aurait pu arriver ?

(Rires). Non, ce n’est point vrai, tant que le rapport était avec nous. J’ignore s’il a disparu après sa remise au chef du gouvernement.

Pourquoi trois années après, les parents des victi­mes attendent toujours que justice leur soit rendue ?

Il est vrai que la lenteur judi­ciaire interpelle les juges en premier chef, mais elle nous interpelle tous aussi. Quelles dispositions ont été prises avant l’inhumation sous la transition ? Nous avons accompagné les martyrs aux cimetières sans ces préalables ! Figurez- vous que jusqu’à ce que le rapport de la Commission parvienne aux juges, certai­nes victimes n’avaient même pas de certificat de décès ! De quoi donc les juges étaient-ils saisis ? En outre, la quasi-totalité des blessés n’avaient pas de certificats médicaux. À cela il faut ajouter le grand flou qui a entouré les crimes commis, sans oublier quand même que certains diri­geants de la transition n’a­vaient pas intérêt à l’avan­cée du dossier, du moins, selon la ministre de la Justice de la transition.

L’instruction du dossier ne semble avoir commencé qu’en juin 2016, même si on nous a chanté autre chose toute l’année 2015. Bref, trois années, c’est effectivement très considé­rable pour tout le monde, victimes comme accusés. Il faut travailler à sortir de cette situation.

Parlons de la situation socio-politique du pays. Quelle lecture en faites-vous trois ans après l’insurrection populaire ?

Trois ans après l’insurrection populaire, on peut toujours s’interroger sur le point de savoir si individuellement et collectivement, nous en avons tiré de bonnes leçons. Malheureusement, on ne peut se hasarder à répondre par l’affirmative, tant les autorités, toutes tendances confondues, prennent fré­quemment des libertés d’a­vec la loi et la bonne gou­vernance. Regardez ce qui se passe par rapport à la commande publique que vous avez régulièrement dénoncée, du reste, dans votre journal ! C’est fou ! Dans le meilleur des cas, on fait du sur-place, quand on ne fait pas deux pas en arrière, ce qui ne m’étonne guère personnellement.

Qu’a pu tirer le Burkina et les Burkinabè de cette insur­rection populaire ?

Les Burkinabè sont devenus plus que des citoyens. Ce sont « des hommes situés » qui ne se gargarisent plus du simple qualificatif théo­rique et flatteur de citoyen avec des droits et une liberté désemparés. Ils ont com­pris, par exemple, que le droit à la propriété pour un pauvre ne veut rien dire. Ils veulent du concret et ils lut­tent pour ce concret. Du coup, c’est aux politiques de savoir inventer les solutions pertinentes à la bonne satis­faction des préoccupations.

roch2La classe politique est-elle à la hauteur des espoirs nés de l’insurrection populaire ?

Je pense que non. Il suffit d’observer comment ils sont tous arc-boutés à de l’évè- nementiel, laissant de côté la pensée structurante sur les vrais problèmes. Parfois, on a l’impression que cer­tains ont pris le pouvoir juste pour s’assurer de l’avoir en soi et que d’autres le cher­chent sans savoir ce qu’ils doivent en faire. Cela doit nous interpeler depuis la plus petite cellule familiale. Il nous faut réinterroger les fondements de base de notre société politique et oser trouver la voie qui va nous conduire à une autre manière, radicale cette fois- ci, de faire la politique.

A votre avis, quelle alterna­tive pourrait s’offrir aux Burkinabè et à quelles conditions ?

Le peuple burkinabè s’of­frira lui-même sa propre alternative. J’ai confiance dans sa maturité grandis­sante et dans son combat. Ce sont des paliers qu’il gravit dans sa trajectoire et dans sa tradition de lutte. tout le monde a clamé et proclamé que les fonde­ments de l’insurrection rési­dent dans l’aspiration à un changement profond qui rompt d’avec la pratique politique et sociale des années passées. Les pou­voirs politiques le savent-ils et œuvrent-ils à cela ? Si oui, c’est tant mieux ; si non, cela veut dire qu’on n’y est pas encore et dès lors, nous nous considérons toujours en route. Dans cette per­spective, il faut continuer le combat sur tous les fronts. La rupture viendra par les voies constitutionnelles, mais pour y parvenir, il faut s’organiser rigoureusement et poursuivre l’éducation politique des hommes situés. Ce n’est pas dans la sur-exaltation des egos inutilement surdimension­nés des uns et des autres que le peuple burkinabè aura son salut. Il ne faut pas se leurrer. Par exemple, je me méfie de la « mode » démocratique importée de l’Occident. Pourquoi som­mes-nous intellectuellement bloqués et incapables de penser une forme de gou­vernance qui ne passe pas forcément par de préten­dues élections qui, en réalité est un leurre qui n’apporte aucune lueur ? Pourquoi sommes-nous encartés dans un système éducatif qui ne peut s’émanciper et qui prend les coups des réformes faites par ceux qui l’ont pensé sans nous ? Voyez-vous ? Nous devons nous interroger sans cesse et tracer notre voie, sans complexe.

Vous êtes avocat, la chaîne judiciaire fait l’objet de tirs groupés dans l’opinion. Quel est le problème réel de la Justice burkinabè d’au­jourd’hui et que faire ?

C’est pareil que pour le reste de la société. Je crois qu’il y a d’abord un pro­blème de compréhension, même d’abord et d’assimi­lation de la Justice en tant qu’institution d’une part, et en tant qu’œuvre d’autre part. Le problème fonda­mental est que j’ai l’impres­sion que l’on recherche l’in­trouvable justice. En réalité, en observant attentivement, on découvre que l’élite veut une Justice conforme « aux aspirations du peuple » mais en la rendant avec des lois qui sont manifestement aux antipodes de ces aspi­rations. La Justice, comme la loi d’ailleurs, sont « fabri­quées » par des gens et le juge est enfermé dans ce carcan institutionnel et tex­tuel. On l’oublie souvent et on s’attaque aux juges tout en oubliant aussi la respon­sabilité du gouvernement qui pense la Justice et du Parlement qui vote l’arsenal et l’architecture. Voyez-vous, vous ne pourrez jamais met­tre des patates dans une marmite au feu et espérer en tirer à la fin de la cuis­son, un poulet flambé. Non. À côté de ce problème fon­damental, il y a un autre qui tient à la probité des gens de robe. Les déviances pro­fessionnelles, les abus de pouvoirs divers, la déforma­tion de l’œuvre de justice par certains acteurs de la Justice. Mais là, c’est plus simple. Il faut juste leur appliquer la rigueur de la loi, sans haine ni vengeance et sans préjugés, dans le respect strict de leurs droits aussi, comme tous les aut­res citoyens qui sont en conflit avec la loi.

Les syndicats semblent éga­lement être un boulet au pied du gouvernement, comment peut-on expliquer une telle montée de fièvre syndicale ?

L’explication me parait sim­ple. Les agents à la base refusent que les recettes de l’État soient distribuées à la seule élite politico-bureau­cratique. Les agents les plus modestes en demandent aussi, puisque les salaires les plus faramineux ont été concédés aux tenants des trois pouvoirs constitution­nels, à savoir les ministres, les députés et les magistrats. C’est donc tout un état d’esprit ! Je trouve ce cri­tère de « pouvoir machin » ridicule pour accorder des privilèges. Comment démontre-t-on qu’un député doive être mieux payé qu’un instituteur de Nassoumbou ? On peut trouver des critères plus objectifs fondés sur la charge de travail et non sur la prétendue noblesse ou les prétendues sollicitations auxquelles serait exposé un fonctionnaire, etc. Il appar­tient au gouvernement de trouver les bons mécanis­mes pour dialoguer avec ces partenaires sociaux. Cela dit, pour vous et moi qui ne sommes pas fonc­tionnaires, peut-être demanderions-nous bien­tôt à l’État de voir aussi notre cas puisque nous contribuons tous à la cons­titution de cette recette ! (Rires)

Les syndicats n’en font-ils pas trop ?

Je crois que non. Pour moi, dès lors que les syndicats s’inscrivent dans la légalité, il n’y a pas de « trop » dans l’exercice d’un droit fonda­mental. Au demeurant, quand j’écoute les diffé­rents protagonistes, il res­sort que la plupart des revendications sont de vieilles revendications rébarbatives. Les tenants actuels du pouvoir les connaissent toutes.

Maintenant, quand il n’y a pas les moyens pour y faire face, il faut dialoguer sans faux-fuyants, sinon cela peut amener ce que l’on voit depuis un certain temps. Par ailleurs, si on donne à voir un usage per­tinent des ressources éta­tiques, certaines revendications ne verraient même pas le jour ! Regardez dans les pays scandinaves où les ministres sont à vélo ou prennent des bus, compa­rativement aux nôtres qui ont trois véhicules de fonc­tions pimpants. Pourtant, ce sont ces pays qui nous offrent à manger dans nos budgets. Comme dit Bassolma Bazié, cela parait un peu léger de demander à la base que l’on serre les ceintures pendant qu’au sommet, on agrandit les siennes au regard des embonpoints ! (Rires).

Le président du Faso et son gouvernement sont-ils à la hauteur des enjeux, à votre avis ?

Il me semble que pour l’instant, ils recherchent les meilleures voies et voix. D’ailleurs, des membres mêmes de la crème du parti au pouvoir le disent, sans ambages ! Le Président Kaboré doit éviter le pas suspendu. Ou c’est un pas ou ce n’est pas un pas.

Les partisans de Biaise Compaoré semblent rebondir et déterminés à revenir sur la scène sans solder leurs comptes avec leurs compatriotes. Qu’est- ce qui explique ce soudain réveil ?

Je crois que c’est de bonne guerre. Chacun a son agenda. Souvenez-vous que Salif Diallo que l’on dit être un adepte de la vio­lence en politique et des coups tordus, etc. n’est plus et, ce n’est pas un non-évè­nement ! Le pouvoir tricé- phale est devenu bicéphale pour ne pas dire monocé- phal. Ce décès « inespéré » peut être une opportunité politique à saisir pour remettre les pendules à l’heure ! Enfin, d’un point de vue timing, nous allons vers la fin 201 7 et l’élection sera dans deux ans si tout va bien, de sorte que ces partis qui avaient tous suspendu de fait leurs acti­vités peuvent se dire qu’il est temps de commencer à dérouler leur organisation pour espérer répondre aux futurs appels d’offre poli­tiques, surtout qu’il n’y a plus d’exclusion en 2020.

A votre avis, comment res­taurer l’Etat et ses institu­tions et donner une chance au pays de retrouver la sta­bilité indispensable au retour de la sérénité à tous les niveaux ?

Vous me posez là une question difficile. De mon point de vue, il est illusoire de restaurer ce qui n’existe pas. Avons-nous bâti un État ces dernières années ? Il ne suffit pas d’avoir des institutions çà et là pour conclure en l’existence d’un État. Avons-nous foi dans les institutions ? Les pre­miers responsables qui animent ces institutions y croient-ils vraiment ?

Nous avons à bâtir l’État d’abord, à le faire vivre ensuite en donnant à chaque institution l’image et la force qu’elle doit incarner. C’est à cette seule condition que nous pou­vons restaurer durable­ment l’État dont la quête est une volonté du peuple burkinabè. Sinon, il ne faut pas se chatouiller pour rire, en croyant que les institutions gadgets créées ici et là pour contenter des amis politiques et des cour­tisans, sans y avoir foi, tien­nent lieu d’État.

Aimé NABALOUM
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