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5 ANS APRES L’INSURRECTION POPULAIRE : Le Burkina Faso a mal à sa gouvernance et à ses citoyens !

Les 30 et 31 octobre 2019, les Burkinabè ont commémoré le 5e anniversaire de l’insurrection populaire qui a mis fin à 27 ans de pouvoir absolu de Blaise Compaoré. 5 ans après, le Burkina Faso est dans l’impasse, défiguré par des dirigeants pas du tout à la hauteur des défis, une classe politique et des citoyens à la limite de l’insouciance et de l’irresponsabilité collective. La commémoration de cet anniversaire a encore donné d’observer que les Burkinabè d’aujourd’hui ont perdu totalement le sens réel de la patrie et du devoir. Les égos et les conforts personnels sont devenus plus importants que tout. Pire, ils deviennent champions de l’hypocrisie et de  la méchanceté gratuite.

Le 5ème anniversaire de l’insurrection populaire intervient dans un contexte sécuritaire, sociopolitique et économique des
plus inquiétants. Depuis son accession à l’indépendance en 1960, le pays ne s’est jamais retrouvé dans une situation aussi dramatique. Le pays à mal à ses gouvernants et à ses citoyens. L’intégrité du territoire est menacée, avec près d’un tiers qui échappe au contrôle de l’Etat. Pendant ce temps, le gouvernement, la classe politique, les syndicats et les autres organisations de la société civile, les citoyens organisés ou non se comportent comme si l’on était dans une situation normale. 

Le moins que l’on puisse dire est que  le  Burkina  Faso  post-insurrection est loin du rêve des insurgés de 2014. Beaucoup d’entre eux avaient cru effectivement que plus rien ne serait comme avant. Mais à leur grand désarroi, presque tout est pire qu’avant. Ils se sont trompés sur toute la ligne. A qui la faute ? Sans doute au pouvoir issu des premières élections post-insurrection, avec à sa tête, le Président Roch Kaboré et son gouvernement, mais aussi à la transition, à l’ensemble de la classe politique, à la société civile, aux citoyens pris individuellement et collectivement. Bref, à tout le monde et à personne ! 5 ans après donc l’insurrection, la déception est presque généralisée. Le pays va très mal ! Sur tous les plans.

L’espoir fait place au désenchantement. Certains commencent même à regretter l’insurrection. Ceux qui ont été à la base de la colère populaire narguent aujourd’hui les insurgés. Ils prétendent même que l’insurrection a été une erreur et tentent de faire regretter Blaise Compaoré dont ils exigent le retour. Ils veulent même imposer leur réconciliation nationale. Pour autant, faut-il croire que l’insurrection fut une erreur ? L’échec du pouvoir actuel est- il celui des insurgés ? L’insurrection populaire a-t-elle été trahie ? Par qui ? Les prétendus authentiques défenseurs des acquis de l’insurrection ne sont-ils pas plutôt des usurpateurs qui croient s’y appuyer pour se relancer politiquement ? Bref, bien des Burkinabè s’interrogent aujourd’hui sur ce qui arrive à leur pays.

D’autres veulent faire porter à l’insurrection tous les malheurs que le pays connaît. Pour eux, tout cela est la conséquence logique de la chute de leur « Dieu » Blaise Compaoré. Malheureusement, il se trouve des insurgés, qui par dépit de ce qu’ils subissent aujourd’hui, leur donnent raison.

Mais une chose est certaine. Pour les vrais insurgés, si l’insurrection était à refaire, ils le referiont. C’est une question de principe et d’engagement pour la démocratie et la justice. La construction d’une nation n’est jamais une ligne droite mais un chemin sinueux, parsemé d’embuches et d’obstacles de tous genres. C’est une lutte de longue haleine. Comme dirait le Président Thomas Sankara, «là où s’abat le découragement s’élève la victoire des persévérants ». L’insurrection des 30 et 31 octobre 2014 n’était qu’une victoire d’étape dans la marche vers le renouveau politique, institutionnel, social et économique. Après l’insurrection, les forces révolutionnaires doivent prendre le relais  et veiller à ce que le rêve du renouveau devienne une réalité.

Les erreurs des insurgés qui ont conduit à la continuité

Ce qui arrive au Burkina n’est pas la faute de l’insurrection. L’insurrection a révélé la vraie réalité du pays. L’Etat et ses institutions ont été pendant longtemps déstructurés au profit du pouvoir personnel de Blaise Compaoré. La corruption et la mal gouvernance ont gangréné tous les segments de la société, y compris les Forces armées nationales. tout a été mis en place pour préserver le pouvoir personnel.

En contrepartie, ceux qui sont dans les rangs jouissent des prébendes qu’offre le système, tandis que ceux qui osaient s’écarter des rangs subissaient la colère du prince. Les courtisans qui avaient pignon sur rue tenaient l’administration publique et les secteurs stratégiques de la vie nationale. Ce n’est pas pour rien aujourd’hui encore, que certains s’accrochent de toutes leurs forces à un hypothétique retour du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) au pouvoir. C’est leur assurance-vie.

La première erreur des insurgés était de croire que le départ seul de Blaise Compaoré suffisait pour changer le Burkina Faso. D’ailleurs, si au soir du 29 octobre 2014, Blaise Compaoré  avait renoncé à la modification de l’article 37, il n’y aurait pas eu d’insurrection. L’on se serait félicité d’avoir contraint Blaise Compaoré à la sagesse et l’on aurait vanté une victoire de la démocratie et des démocrates sur les velléités de pouvoir personnel. En s’entêtant, Blaise Compaoré a été victime de ses propres turpitudes, de son manque de sagesse. Il a été sacrifié par le système qui l’a maintenu au pouvoir pendant de si longues années. Le système a sacrifié Blaise Compaoré pour survivre à travers Roch Kaboré.

La deuxième erreur des insurgés qui est la conséquence directe de la première, est d’avoir raté la transition politique. Blaise Compaoré parti, la transition mise en place avait pour principale mission d’organiser des élections pour un retour rapide à l’ordre constitutionnel. La refondation et la réhabilitation de l’Etat et de ses institutions, notamment la Justice et l’armée, les réformes de l’administration publique, la traque des biens mal acquis, le traitement diligent des grands dossiers de crimes impunis et pendants en Justice ont été relégués au second plan parce que les politiques qui ont participé à l’insurrection n’y avaient pas tous intérêts et étaient pressés d’aller aux élections. Bon an mal an, la transition a réussi cette mission principale.

Accessoirement, quelques lois révolutionnaires comme la loi anti-corruption, la réorganisation de la Justice, les lois portant régime juridique de la presse, etc. ont été adoptées comme des bonus. Avec le recul, en dépit de ce qu’on peut dire de la gouvernance de la transition, il aurait fallu au moins une transition de deux à trois ans, avec une mission claire de redresser le pays sur le plan moral, économique et politique. L’on aurait pu commencer par écarter les militaires du pouvoir de transition, réhabiliter l’armée et son commandement. On aurait eu le temps de solder l’essentiel des contentieux en Justice, créant ainsi les conditions de la catharsis indispensable à un nouveau départ, et surtout d’instaurer l’ordre et la discipline nécessaires à l’avènement et à l’ancrage d’une gouvernance vertueuse et efficace.

Mais les calculs politiques ont piégé la transition. Aucun des partis politiques ne voulait d’une longue transition de peur que le temps ne joue contre leurs projets électoralistes. Toutes les difficultés relatives à la gestion de la transition sont liées à cette erreur stratégique et à ces calculs politiques qui ont permis d’accepter que le Régiment de sécurité présidentielle (RSP) s’invite dans la gestion de la transition. Certains dirigeants de la transition ont largement contribué à étouffer une telle dynamique pour assouvir des ambitions personnelles. Ils n’étaient que des opportunistes qui ont même tenté de l’empêcher.

Le Lieutenant-Colonel Yacouba Zida en fait partie. Jusqu’au 30 octobre, avant la prise de l’Assemblée nationale, il était le numéro 2 du RSP. Quand on lit son livre, l’on se rend compte que pour son ambition, il est prêt à inventer l’histoire. En confiant la gestion du pouvoir post-insurrection à des non insurgés sans un projet et un agenda politique clair, l’on a créé les conditions pour le chaos que le pays connaît aujourd’hui. L’on a ouvert la porte à tous les imposteurs et les ambitieux de tout acabit.

Pendant les 13 mois qu’elle a duré, la transition a dû faire face aux chocs des ambitions de certains de ses dirigeants mais aussi des dignitaires politiques. D’ailleurs, il faut espérer que le Président Michel Kafando publiera ses mémoires afin que ce qu’il a dû endurer et gérer durant cette transition soit connu.

Rien de nouveau sous le soleil au Burkina Faso

La troisième erreur, c’est d’avoir été absent du processus électoral post-transition, non seulement en termes de candidatures, mais surtout de mobilisation populaire autour d’un candidat, avec un projet alternatif. Après l’insurrection populaire, les vraies forces de changements qui ont contribué auraient dû développer des initiatives pour construire un cadre fédérateur autour d’un projet alternatif et faire émerger un certain nombre de personnalités, jeunes, qui ont du cran et de la vision, capables de le porter. Ainsi, ils auraient pu avoir des candidatures à la présidentielle et aux législatives de 2015. Ils n’auraient, certes, pas remporté les élections, mais ils auraient pu contribuer à faire naître une nouvelle élite politique, capable de porter des espoirs, de faire rêver tout un peuple et qui allait au moins jouer les faiseurs de roi. Ils auraient pu au moins avoir un second tour à la présidentielle et un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale.

La quatrième erreur, c’est de refuser de tirer les leçons des limites de l’insurrection et de continuer de croire qu’elle suffisait pour redresser le Burkina Faso, avec les mêmes acteurs politiques. Si le MPP et le Président Kaboré sont au pouvoir aujourd’hui, c’est sans doute parce que c’est le parti qui s’est le mieux préparé pour tirer profit de l’insurrection populaire. En démissionnant du CDP dans la dernière ligne droite du processus insurrectionnel, ils ont non seulement apporté le renfort nécessaire pour le succès de la lutte, mais ils ont surtout planifié leur projet électoral avant, pendant et après l’insurrection. Au regard des forces et des moyens en présence, la victoire du MPP était plus que logique.

En réalité, c’est l’alternance qui devait s’opérer à l’intérieur du CDP qui s’est réalisée avec le MPP. Pendant longtemps, bien des Burkinabè avaient cru, en effet, que Roch Kaboré était le dauphin de Blaise Compaoré. Il lui aurait fait élégamment la passe comme attendu que l’on en serait pas là. Si le MPP est né, c’est justement pour rétablir ses dignitaires dans «leurs droits», c’est-à-dire assurer la succession de Blaise Compaoré. Or, avec le MPP et ses dirigeants, ce serait utopique d’espérer le changement. Beaucoup d’insurgés avaient cru, avec raison, qu’à défaut du changement, Roch Kaboré et ses camarades allaient oser la rupture d’avec les pratiques et les cultures institutionnelles auxquelles ils avaient coutume durant leur aventure avec Blaise Compaoré.

Mais après 4 ans de pouvoir,  le constat est là, amer. Ils ne peuvent pas faire mieux que ce que l’on a vu jusque-là. Ils ne savent pas faire autrement la politique et n’ont pas d’autres approches du bien et de l’action publics. Les  nombreux dérapages et les approximations dans la gouvernance l’attestent chaque jour. Malheureusement, au lieu de tirer leçon des conséquences de leur inaction et des limites de leurs actions, les insurgés et tous les opposants au régime Kaboré se contentent de dénoncer les tares que tout le monde connaît. Ils ne préparent aucune alternative. Naturellement, en dépit de toutes les tares et toutes les insuffisances, le Président Kaboré a de fortes chances d’être réélu en 2020. 

Au risque de frustrer les acteurs politiques opposés au pouvoir en place, le constat est qu’il   n’y a pas encore une force politique capable d’inverser la tendance. Ça viendra peut-être d’ici l’échéance électorale. Pour le moment, rien de nouveau sous le soleil du Burkina Faso.

La  commémoration des 5 ans devrait être l’occasion de faire une réflexion profonde sur les acquis à consolider mais aussi des insuffisances de l’insurrection, de la gestion de la transition et du positionnement politique des acteurs. Mais hélas, l’on s’est retrouvé dans des débats presque stériles où de présumés défenseurs de l’insurrection se sont livrés à leur sport favori, à savoir accuser les autres de trahison,  d’incompétence, de corruption, etc. Se trompant une fois de plus de priorités et surtout des exigences du Burkina d’aujourd’hui, ces prétendus défenseurs des acquis de l’insurrection se satisfont d’un narcissisme enfantin et ridicule et se présentent comme les défenseurs authentiques de la cause des vrais insurgés qu’ils vouent pourtant aux gémonies. 

Cette animosité maladive et inexplicable n’est que la traduction du complexe et de la honte de faux héros d’avoir raté une occasion historique de faire valoir leur engagement pour la patrie. Mais on ne refait pas l’histoire en rendant les autres responsables de ses mauvais choix. Il faut en tirer courageusement leçon et avancer. Il y a encore d’autres combats plus importants à gagner.

Le désordre, la malhonnêteté et l’insouciance deviennent des valeurs pour certains

Finalement, que reste-t-il de l’insurrection populaire, 5 ans après ? Le principal acquis de l’insurrection populaire, c’est d’avoir créé les conditions de l’alternance obligatoire à la tête de l’Etat. Ensuite, elle a jeté les bases de compétitions électorales ouvertes à toutes les échelles (présidentielles, législatives et locales). Elle a surtout consacré les libertés démocratiques que rien ni personne ne peut désormais remettre en cause. L’on pourrait même dire qu’il y a une excessive expression des libertés. En témoignent toutes les difficultés du gouvernement à instaurer l’ordre face à l’incivisme quasi généralisé. Il faut donc se garder de jeter le bébé avec l’eau du bain. L’insurrection a créé les conditions d’instauration d’une démocratie réelle et d’une bonne gouvernance à tous les niveaux. Mais les Burkinabè n’ont pas su saisir toutes les opportunités qu’elle leur offrait.

Pour paraphraser, Me Prosper Farama, le Burkina n’a jamais connu autant de records de médiocrités. Ce record de médiocrités ne concerne pas seulement les gouvernants. En effet, le record de médiocrités, ce sont effectivement tous ces manquements du pouvoir en place qui depuis quatre ans, brille par un manque criard de créativité et de capacités d’offre d’alternative à la détresse de la grande majorité des Burkinabè. Pire, il multiplie les incohérences et les tâtonnements là où il faut de la rigueur, de la vision et de la poigne. Ce pouvoir-là n’est assurément pas à la hauteur ni des espoirs de l’insurrection populaire, ni des défis et exigences de la situation sociopolitique et sécuritaire actuelle. Résultat, le pays sombre chaque jour un peu plus dans l’inconnu.

Mais les médiocrités, ce sont aussi tous ces actes d’incivisme et de défiance systématiques de l’autorité de l’Etat, tous ces efforts pour faire échouer et provoquer le chaos. Oui,  la médiocrité c’est cette course maladive aux conforts et avantages individuels ou de groupes, même au prix de la détérioration du climat socioéconomique national. La médiocrité, c’est aussi le refus de voir du bien dans l’action de l’autre, cette maladie de certains Burkinabè qui leur font croire qu’eux seuls sont capables de bien et plus patriotes que tous les autres. La médiocrité, c’est encore cette excuse bête selon laquelle le poisson pourrit par la tête et qui donne bonne conscience à tous ceux qui font le contraire de ce qu’ils  proclament en termes de rapport à la bonne gouvernance,  de respect du bien public, de l’intégrité. C’est vrai que le poisson pourrit par la tête ! Mais que vaut un poisson avec une tête saine quand tout le corps est pourri et gangrené ?

5 ans après l’insurrection populaire, quel Burkinabè brille aujourd’hui par son engagement  et son sacrifice pour la patrie, en dehors des discours ? Quel Burkinabè fait rêver ses compatriotes ? 5 ans après, l’insurrection reste comme une victoire orpheline dont les vrais géniteurs sont accusés d’infanticides par des pères adoptifs qui auraient préféré l’avorter mais crient hypocritement au crime contre leur bébé adoré. 5 ans après, le désordre, l’insouciance, la malhonnêteté intellectuelle, l’hypocrisie et la tentation de profiter par tous moyens de la faiblesse de l’autorité de l’Etat semblent devenir le trait commun à plusieurs groupes socioprofessionnels et politiques du  pays, des valeurs que défendent avec une extraordinaire insouciance, certains Burkinabè.

L’insurrection a peut-être été trahie. Mais les traîtres ne sont pas forcément ceux qui sont indexés. Il faut enfin arrêter avec ce gros mensonge. En tous les cas, l’histoire s’écrira et chacun sera rétabli dans la vérité de ses actes. Ça a commencé avec le livre «L’insurrection inachevée» de Bruno Jaffré, qui est pour le moment l’un des livres qui se rapprochent de la réalité de l’insurrection, avec une radioscopie de certains vrais acteurs de l’insurrection et leurs rôles. (Nous y reviendrons dans notre prochaine édition).

Il est plus qu’urgent de remobiliser les vraies forces de changement, retrouver les hommes et les femmes qui rêvent d’un Burkina de demain, qui transcendent tous les particularismes et autres gourmandises. Les Burkinabè doivent enfin avoir le sens de l’Etat, de la patrie, de l’honneur. Le jour où la majorité des Burkinabè seront sur cette lancée, n’importe quel politicien ne pourrait pas accéder au sommet de l’Etat. La politique ne sera pas non plus le terrain de jeu des menteurs, des voleurs et des sans-foi ni loi. Mais en attendant, la situation risque d’aller de mal en pis !

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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