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BOYCOTT DE CERTAINS SERVICES AU MINEFID : L’Etat et les contribuables otages des fonds communs

Il se passe des choses extraordinaires au Burkina Faso. Après l’entrée en vigueur du plafonnement des fonds communs, les  agents du ministère de l’Economie, des Finances et du Développement (MINEFID) sont entrés en résistance. Et tous les moyens sont bons pour faire plier le gouvernement et le contraindre à restaurer ces gratifications injustes et injustifiables dont ils bénéficiaient alors que d’autres agents publics de mêmes niveaux ou de catégories supérieures doivent à se contenter d’un salaire de misère et des indemnités tout aussi dérisoires. Face à ce mouvement d’humeurs qui bloque l’accès à un certain nombre de services, l’Etat doit assumer ses responsabilités : soit prendre toutes les dispositions légales (si elles existent) pour restaurer son autorité sur ses agents en service au ministère de l’Economie et des Finances, soit négocier un accord pour sortir rapidement de cette situation qui n’a que  trop duré.

Après les grèves perlées de 2017 et la relative accalmie de 2018, voici venue l’ère de nouvelles tensions entre le gouvernement et certains agents publics qui ont fait le choix du «sabotage» comme moyen de pression sur les autorités. Cette fois- ci, les agents sont au bureau mais refusent de travailler. A peine a-t-on fini avec les misères infligées aux citoyens usagers de leurs services par les agents de la Police nationale que les contribuables doivent encore souffrir d’un autre mouvement d’humeurs d’agents publics. Conscients sans doute de l’incapacité des autorités à imposer le strict respect du bien commun et du service public, les agents du ministère ont entamé un mouvement dont les conséquences sur le pays seront sans aucun doute très désastreuses. En effet, comme par une extraordinaire coïncidence, les services des régies de recettes de ce ministère ont perdu le réseau depuis l’entrée en vigueur du plafonnement des fonds communs à 25% des salaires des bénéficiaires. Bien des contribuables usagers de ces services ont dû, à plusieurs reprises, rebrousser chemin sans pouvoir s’acquitter de leurs obligations fiscales, faute de réseau.

Certains agents sont devenus comme des automates : ils sont présents à leur poste. Mais ils n’ont pas de réseau (connexion Internet) pour effectuer le travail pour lequel ils sont payés en tant qu’agents de la Fonction publique. Parmi les griefs, certains d’entre eux auraient contracté des prêts sur la base de leurs fonds communs et ne sont plus capables d’assurer le remboursement avec le plafonnement desdits fonds. Des banquiers menaceraient de bloquer les salaires sans paiement des crédits conformément aux traites contractuelles. Aussi par des directives à l’allure de tracts qui ont circulé sur les réseaux sociaux et à travers des messages téléphoniques (SMS), les agents ont-ils décrété un mouvement d’humeur. Le ministre a dû écrire aux banques pour négocier un moratoire de 6 mois afin de trouver une solution définitive à cette situation. Mais apparemment, ces démarches ne semblent pas calmer les ardeurs, voire l’intransigeance des agents qui persistent dans la prise en otages des administrations fiscales et autres.

Difficile conciliation entre les intérêts individuels et l’intérêt supérieur de l’Etat

Finalement, le contribuable et l’Etat sont pris en otages par les agents. D’autres agents publics risquent aussi de faire les frais de ce mouvement d’humeurs des financiers qui semblent jouer leur va-tout et sont prêts à tout. En plus de n’avoir pas de réseaux pour permettre aux contribuables de s’acquitter de leurs obligations, de ne pas participer aux processus de passation des marchés publics, ils refusent également, entre autres, de faire les corrections et mises à jour des éléments de salaires.

Ce qui se passe au ministère de l’Economie et des Finances est symptomatique de la difficile conciliation entre les intérêts individuels ou de groupes et l’intérêt supérieur de l’Etat. Décidément, plus rien ne sera vraiment comme avant au Burkina Faso. L’Etat est réellement en faillite. Dans ce pays, des agents publics peuvent désormais se permettre tout, au nez et à la barbe du gouvernement. Ce ne sont plus les syndicats qui lancent des mots d’ordre de grève avec préavis. Les mots d’ordre de boycott des services sont lancés à travers des directives précisant les services à boycotter. Elles  semblent scrupuleusement suivies dans beaucoup de services du ministère. Ça fait déjà des semaines, voire des mois que ça dure. Pendant ce temps, le gouvernement louvoie et montre des signes inquiétants d’incapacité notoire à assurer ses missions régaliennes, dont le fonctionnement minimal des services publics. Certains acteurs semblent s’y complaire et y trouvent les moyens de  résoudre leurs préoccupations personnelles ou de groupes.

Certains avaient pointé un doit accusateur sur l’ancienne ministre, Rosine Coulibaly, d’être à la base de leurs malheurs. Ce n’était peut-être pas faux. Elle est partie et ils ont dû applaudir à tout rompre. Mais la réalité est toujours là. Quand on personnalise les problèmes institutionnels, l’on se trompe de combat, d’adversaire et naturellement de résultats à atteindre. Bref, les agents du MINEFID font face à une réalité : l’impossibilité pour l’Etat de continuer à verser des dizaines de milliards pour les fonds communs.

Au-delà de cette incapacité et des normes communautaires qui fixent le seuil à ne pas franchir de la masse salariale sur les recettes annuelles des pays membres, il y a aussi une question d’équité et de justice entre les agents publics. Plusieurs voix ont d’ailleurs dénoncé, à plusieurs occasions, les nids d’iniquité dans l’administration publique burkinabè. Le gouvernement a entrepris de corriger ces injustices à travers le processus de mise à plat des rémunérations des agents publics de l’Etat. Dans la foulée, il a été décidé du plafonnement des fonds communs à 25% du salaire des bénéficiaires. C’est donc cette mesure qui suscite des grincements de dents et des résistances farouches au ministère de l’Economie et des Finances. Comme tout changement, ce plafonnement a sans doute des conséquences importantes chez les bénéficiaires des fonds communs. Humainement donc, la colère de ces agents est compréhensible.

Une question de justice sociale

Cependant, peut-on raisonnablement décider de bloquer le fonctionnement des services publics pour exiger des avantages. A-t-on le droit de prendre en otages l’Etat et les contribuables au nom des intérêts individuels ou de groupes ? Les préoccupations des agents du MINEFID trouveront-elles des réponses dans des pertes de recettes de l’Etat et des pratiques frustrantes pour les contribuables ? Quelles peuvent être les conséquences de  ce mouvement d’humeurs sur l’économie nationale et son impact sur les entreprises privées, l’exécution des marchés publics, etc. ? Qui paiera  les conséquences et les manques à gagner résultant de ce mouvement de boycott de certains services vitaux ? Ce sont autant de questions qui doivent interpeller d’abord le gouvernement, ensuite, les agents et enfin, l’ensemble des Burkinabè.

L’on entend certains agents qui crient à la jalousie et à l’aigreur lorsque l’on tente de les interpeller sur les dérives de leurs mouvements d’humeurs. Mais c’est se méprendre sur le sens des interpellations qui leur sont adressées. La question fondamentale est de savoir si dans un pays comme le Burkina Faso, il est juste que quelques citoyens s’offrent le luxe de se distribuer des milliards quand des millions de leurs compatriotes ont du mal à s’assurer un seul repas décent par jour, à se soigner et à éduquer leurs enfants. Est-il juste que les financiers s’octroient des trains de vie princiers quand des centaines d’autres agents publics de mêmes niveaux et catégories, voire de catégories supérieures, vivotent avec des salaires qui ne leur permettent même pas d’assurer le minimum vital à leurs familles ? En quoi les agents du MINEFID sont-ils plus méritants que les enseignants (du primaire à l’université), les médecins et infirmiers, les ingénieurs et autres techniciens dans divers domaines qui servent la nation dans des conditions de précarité ?

Sans vouloir dénier aux financiers le droit de revendiquer de meilleures conditions de vie et de travail, l’on ne peut s’empêcher de les interpeller sur le sens des valeurs du vivre ensemble, de l’équité et de la justice sociale. Ce mouvement d’humeurs risque, à terme, de ternir plus leur image auprès de l’opinion.

En tous les cas, plus que les agents frondeurs, c’est la responsabilité du gouvernement qui est ici engagée. On ne peut pas louvoyer face à une situation aussi grave avec des conséquences énormes sur l’économie nationale et le vivre ensemble. Le gouvernement doit assumer toutes ses responsabilités avec toute la rigueur qu’impose la situation et conformément à la loi et aux exigences républicaines. Il doit trouver une solution par tous les moyens à cette situation et dans de meilleurs délais. Son silence est le signe d’une certaine incapacité à prendre en charge les problèmes soulevés par les agents frondeurs. Il doit sortir de ce silence et de cette inaction pour sauver le pays d’une crise plus profonde.

 

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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