CONFLIT FONCIER DANS LA BOUCLE DU MOUHOUN : Loguin et Kassan, deux villages au bord de l’affrontement

L’heure n’est pas du tout à la sérénité entre les villages de Loguin et Kassan dans la région de la Boucle du Mouhoun. En plus du terrorisme qui  menace la paix dans la région, Loguin et Kassan, relevant respectivement de  la Commune de Yaba dans la province du Nayala et de celle de Tougan, dans la province du Sourou, vivent sous une hantise d’un affrontement inter-communautaire. L’attitude de l’administration publique dans la résolution du conflit foncier est loin de favoriser le dégel de la situation de tension permanente. L’affaire a pris un tournant sanglant. Des affrontements ont eu lieu; il y a eu mort d’homme. La Justice est entrée dans la danse en procédant à l’interpellation de 5 habitants de Loguin, depuis plus de 4 ans. Les deux villages crient chacun à l’injustice. Dans un camp comme dans l’autre, la tension est perceptible. L’explosion de la colère n’est pas loin. Enquête !

Loguin et Kassan sont deux villages liés par l’histoire et la géographie. Aujourd’hui, il y a dans l’air une haute tension entre les habitants des deux localités. Ce qui les divise, c’est la terre. Aujourd’hui, chacun de ces deux villages revendique la propriété de deux espaces d’une superficie totale de 14 hectares, situés à la frontière des deux villages. A écouter les propriétaires terriens de chaque bord, le conflit tire ses origines depuis la période coloniale. Mais chaque village a sa version de cette histoire. Cette perception discordante sur le plan historique a fini par mettre le feu aux poudres.

L’on est parti de petites disputes pour aboutir à un conflit ouvert qui, malheureusement, a déjà causé la mort d’un habitant de Kassan en 2016, amenant l’Administration à prendre des mesures qui ne vont pas produire les effets escomptés. Le conflit a germé au fil des années pour devenir sanglant en 2016.

Au début, un premier affrontement entre habitants fera des blessés, les Hauts-commissaires des deux provinces ont alors pris un arrêté portant suspension de l’exploitation des terres litigieuses. Il s’agit de l’arrêté conjoint n°2005-005/MATD/RBMH/PNYL/PSUR/HC portant suspension d’exploitation de terre. Pour le respect de cet arrêté, un autre arrêté conjoint fut également pris pour instituer un comité interprovincial qui devra non seulement procéder à la délimitation et au marquage des zones litigieuses, mais aussi veiller au respect de la mesure de  suspension d’exploitation en tout genre.

En dépit de cette suspension, lesdites zones sont aujourd’hui exploitées. Les habitants de Loguin accusent ceux de Kassan d’exploiter leurs terres malgré l’interdiction. L’Administration reste sourde. Selon des témoignages concordants, les habitants auraient même averti à plusieurs reprises, les membres du comité interprovincial des différentes violations de l’arrêté, mais rien n’a été fait. Fatigués de dénoncer, les habitants de Loguin décident d’aller eux aussi exploiter la terre. Et c’est là que le pire est survenu. L’affrontement a fini par avoir lieu, faisant un mort et deux blessés graves le 21 juillet 2016.

L’Administration se dérobe et file la patate chaude aux Maires

La ligne rouge a été franchie avec une perte en vie humaine. Cette fois-ci, c’est le Gouverneur qui monte au créneau en 2017, en prenant un arrêté portant interdiction d’exploitation de la zone litigieuse. Cet arrêté reprend pour l’essentiel, les termes de  l’arrêté de 2005. Comme innovation, il va désigner les deux Maires comme les acteurs clés de la résolution du conflit et ériger la zone litigieuse en propriété intercommunale. Les deux Maires doivent travailler à baliser le terrain pour en faire une forêt intercommunale, conformément à l’arrêté. Cet arrêté aussi ne servira à rien. Les zones vont continuer à être exploitées et ce, malgré les multiples dénonciations et autres plaintes faites à l’Administration par les populations.

Quels sont ceux qui continuent toujours d’exploiter le terrain ? Nous y avons été et avons constaté de visu des défriches. A Loguin, l’on  indexe Kassan. Un conseiller du village de Loguin, Toni Elisée, nous confie avoir écrit à tous les membres du comité pour dénoncer ces violations ; mais là aussi rien. Fatigué, il s’est résolu à s’adresser au Haut-commissaire du Nayala. Ce dernier se chargera tout simplement de le renvoyer aux deux Maires qui pilotent le comité de suivi. Le 18  septembre 2017,  il adressera une correspondance au Gouverneur de la région de la Boucle du Mouhoun pour une fois de plus dénoncer. Que du vent ! Le Conseiller villageois de développement (CVD) de Loguin, plus que jamais révolté, ne comprend pas cette attitude de l’Administration. «Si tu viens pour séparer tes enfants, tu dois les séparer et être honnête envers eux. Et quand tu sépares tes enfants et que tu prends parti souterrainement pour l’un d’entre eux, ce n’est pas normal». S’insurge-t-il.

Pendant ce temps, à Kassan, le Conseiller municipal, Drabo Lassina, et les chefs de terres disent ne pas connaître ceux qui violent la décision du Gouverneur. Ils précisent n’avoir pas de champs dans la zone, qu’ils ont d’ailleurs attribuée, depuis longtemps, aux familles Sanguisso et Yamba pour en faire des champs. Et les ingrédients qui ont conduit à la précédente situation déplorable sont en train d’être réunis.

Pour le Maire de la Commune de Yaba, co-président du comité de suivi de la mise en œuvre de l’arrêté de 2017, les deux Maires ont été laissés à eux-mêmes, mis face aux problèmes. A l’écouter, les Maires ne peuvent que faire de la médiation dans cette affaire, ils ne peuvent pas aller au- delà. Pour lui, l’Administration doit s’assumer : «Dans une localité, si l’Administration ne s’affirme pas, si elle ne fait pas prévaloir ses prérogatives, si son pouvoir ne se manifeste pas, tout s’estompe», se désole Paré B. Jean André Maire de Yaba.

A Tougan, l’on semble ne pas être trop préoccupé par la situation des deux villages. Le Maire de la Commune dit «ne pas très bien maîtriser le dossier». Il suggère de se référer à un  de  ses conseillers. Quant au  Haut-commissaire de  la province du Sourou, il dit être nouveau et ne maîtrise pas non plus le dossier. Le Préfet de Tougan, Zoungrana Adissa, dit ne pas être au courant de cette situation de violation de l’arrêté. Visiblement satisfaite de ce calme précaire, elle s’inquiète du fait que nous venions réveiller une vieille histoire. Et pourtant, la tempête gronde. Les habitants de Loguin appellent l’Administration à prendre ses responsabilités, parce qu’il n’est pas question de laisser Kassan exploiter leurs terres.

En attendant, le Maire de la Commune de Yaba dont relève Loguin, inquiet de cette situation, dit avoir fait tout son possible pour éviter de nouveaux affrontements. N’eût-été son intervention répétée pour calmer les habitants de Loguin, il y aurait eu déjà de nouveaux affrontements, plus sanglants, confie-t-il. Mais jusqu’à quand pourrait-il les retenir d’aller aussi exploiter ces terres ? Si rien n’est fait, la situation pourrait être hors de contrôle.

La Justice, l’autre frein au dénouement de cette affaire

Aux premiers moments de l’affrontement ayant entraîné un mort, 5 suspects, tous du village de Loguin, dont trois sont de la même mère, ont été interpellés et sont détenus, depuis maintenant 4 ans, sans procès. Le Procureur du Faso près le Tribunal de Grande instance (TGI) de Tougan, Gnoumou Hikotti, fait savoir que l’affaire est toujours en instruction, avant d’ajouter que le dossier est très avancé en ce moment. Les 5 suspects ont été inculpés. Cependant, il précise qu’à  la fin de l’instruction, soit le juge rendra une ordonnance de non-lieu, soit une ordonnance de règlement qui entraînera le renvoi du dossier devant la Chambre criminelle de la Cour d’appel de Bobo-Dioulasso.

Comment comprendre cette lenteur de la Justice ? Pour certains, la Justice est en train de satisfaire de manière détournée, les exigences d’une partie qui aurait souhaité que les suspects fassent cinq ans en prison avant de sortir. Mais le Procureur trouve que 4 ans d’instruction dans une affaire criminelle est tout à fait possible. Dans la foulée, nous apprendrons que les trois prévenus de même mère ont perdu cette dernière et ils n’ont pas eu la permission d’aller aux funérailles. Cette situation étonne plus d’un dans la région. Mais le Procureur du Faso dira dans un premier temps, qu’il n’était pas au courant de cette situation. Ensuite, tente-t-il d’expliquer, que s’il est arrivé que la permission ne soit pas accordée, le droit des inculpés est différent de celui des incarcérés. Et l’une des raisons pouvait être le fait que ces derniers avaient besoin d’être escortés et que cela n’était pas possible.

A Loguin, l’on est dépassé par les évènements. D’aucuns trouvent cette situation révoltante. Ils soutiennent même que la Justice s’est simplement basée sur les dénonciations pour procéder aux arrestations, parce que dans le groupe des 5 personnes détenues, deux n’auraient pas été sur les lieux de l’affrontement.

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Revenir à la paix, un casse-tête

Pour désamorcer de cette bombe en retardement, bon nombre d’observateurs pensent que l’Administration doit prendre ses responsabilités et cesser de louvoyer. Les populations de Loguin réclament leurs terres et trouvent insupportable que l’Administration  laisse d’autres personnes venir exploiter ces terres malgré l’arrêté. Mais pour les propriétaires terriens de Kassan, à partir du moment où il y a eu mort d’homme, l’Administration devra décider de leur donner la zone litigieuse; à défaut, il n’y aura pas de retour à de la paix possible entre les deux villages. Cette proposition de retour de la paix est soutenue par les blessés et la famille du défunt à Kassan. Mais en attendant, la décision franche de l’Administration visant à ériger la zone litigieuse en une forêt intercommunale n’a pas été attaquée et l’Administration doit veiller à son respect strict. Il est désormais impératif de passer aux actes concrets et aux mesures urgentes pour faire face à la menace permanente de la paix entre ces localités frontalières.

SZ

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Même l’histoire les divise

La zone objet de la guéguerre a pour nom Zoron. A en croire les témoignages recueillis à Loguin, Zoron est un ancien village abandonné par ses habitants, contraints de trouver refuge à Loguin et à Kassan à cause d’une guerre à l’époque. Malgré qu’ils aient laissé leurs terres en  fuyant  la guerre, ceux ayant trouvé refuge à Loguin continuaient d’aller cultiver sur ces terres, tandis que ceux installés à Kassan ne pouvaient plus quitter Kassan et revenir cultiver à Zoron. Leur tuteur de Kassan va donc leur trouver des terres sur place à Kassan. Selon le chef du village de Loguin, Zoron a même un chef de terre qui continue d’y faire des sacrifices. Ce dernier, Ki Yarba, fera savoir, sans détours, que les portions de terres querellées appartenaient à leur grand-père. Il dit ne pas comprendre l’entêtement à nier ce droit de propriété sur lesdites zones, avant d’ajouter que si c’étaient leurs parents installés à Kassan qui revendiquaient ces deux portions de terres, cela ne poserait pas de problème, parce qu’ils sont de la même famille.

Mais à Kassan, l’on donne un autre son de cloche. L’histoire est contée différemment. Pour les chefs de terre de Kassan, Drabo Ousmane et Drabo Boukary, c’est un chef de canton du temps colonial qui est à la base de ce conflit. Ce dernier ayant pris de force leurs terres pour donner à Loguin. En effet, expliquent-ils, ce chef de canton aurait été sommé par le commandant (un Blanc) de payer le mil qu’il avait retiré de force à un habitant de Kassan pour payer l’impôt. Ne sachant pas quoi faire, il alla à Loguin expliquer le problème à ses oncles maternels, parce que s’ils ne le remboursaient pas, il courrait le risque de voir le commandant confier la destinée du canton à une autre personne. Ses oncles de Loguin lui conseillèrent de retirer les terres présentement  querellées pour cultiver et rembourser le mil. Et c’est ainsi qu’il aurait retiré les portions de terres de Zoron à Kassan pour cultiver et rembourser le mil. Après la récolte, comme le chef de canton a vu que lesdites terres étaient très fertiles, il les a retirées de force à Kassan pour donner à ceux de Loguin. Et depuis cette époque, les gens de Kassan n’ont pas été d’accord avec cette décision. Voici brièvement des éléments d’histoire que chaque village évoque pour revendiquer la propriété des portions de terres.

S.Z

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Simplice Zongo
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