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KOUDOUGOU : Le Procureur et un Commissaire soupçonnés de protéger un présumé délinquant

L’histoire est invraisemblable. Le Procureur du Faso près le Tribunal de grande instance (TGI) de  koudougou et le commissaire de police, chef du Service régional de la police judiciaire (SRPJ) du Centre-Ouest, sont soupçonnés d’avoir protégé un homme présenté comme étant un véritable délinquant dans la localité. C’est, en tout cas, la conviction de nombreuses personnes, se recrutant surtout dans les rangs des commerçants de ladite ville. Arouna Zougrana Alias Député, c’est le nom du présumé délinquant en question. Un nom qui évoque toujours des souvenirs douloureux chez beaucoup de commerçants dans la cité du Cavalier rouge. L’homme serait passé maître dans l’art de l’escroquerie. Ses victimes sont vraisemblablement nombreuses, même très nombreuses. Mais impossible de mettre fin à la sinistre chevauchée de l’homme. Et la liste de ses victimes continuerait de s’allonger vertigineusement. La raison, l’homme aurait réussi à s’accoquiner avec ceux qui pourraient l’inquiéter. Mais un cas récent d’escroquerie d’un jeune commerçant semble être une goutte qui a fait déborder le vase.

Le début de l’histoire remonte à la mi-octobre 2018. Pendant qu’il venait de prendre place dans sa boutique au grand marché de Koudougou, ce matin-là, Alassane Kaboré, jeune commerçant de son état, reçoit la visite d’Arouna Zougrana. Un client, dit le jeune commerçant, dont il avait fait la connaissance il y avait quelque temps. L’homme était déjà venu, explique Alassane, faire quelques achats dans sa boutique, et avait tout fait pour créer une certaine proximité avec lui. Arouna Zoungrana annonce au jeune commerçant qu’il est en partance pour Tenkodogo où il aurait perdu son beau-frère décédé la veille. Alassane est quelque peu intrigué. C’est vrai que les deux hommes se connaissent depuis un moment mais la nature de leur relation, encore assez précoce, aux yeux d’Alassane, ne permettait pas qu’Arouna vienne lui donner une telle information. Mais qu’à cela ne tienne, Alassane ne s’en préoccupe pas outre mesure. Il présente ses condoléances à son visiteur et ce dernier prend congé de lui pour poursuivre son chemin.

Quelques jours après, Alassane reçoit un coup de fil d’un monsieur qui se présente comme étant un douanier. L’intéressé lui propose une affaire qui, dit l’appelant, doit être «très intéressante» pour le jeune commerçant. En résumé, l’appelant fait comprendre à Alassane Kaboré qu’il se trouve au poste de Douanes de Bitou, où le service des Douanes aurait saisi d’importantes quantités de marchandises avec des trafiquants. En cette période de fin d’année, la Douane serait en train de céder ces marchandises qui seraient stockées dans un grand magasin là-bas, à certains commerçants qui le désireraient à des prix très bas. Alassane n’a pas le temps d’hésiter que le prétendu douanier lui dit que s’il est intéressé, il peut lui faire venir les marchandises dans un camion jusqu’à Koudougou et même s’il n’a pas les moyens pour payer au comptant, il pourrait lui faire la faveur de lui laisser le temps d’écouler les produits avant de verser l’argent. Alassane reste toujours méfiant et refuse la proposition de son inconnu bienfaiteur.

Manège bien  ficelé !

Par la suite, Alassane reçoit encore un autre coup de fil lui demandant s’il sait que son ami Arouna Zoungrana est à Tenkodogo. L’homme au bout du fil lui dit que s’il doute de la proposition, il pourrait envoyer son ami Arouna qui n’est pas si loin de Bitou pour venir constater la présence des marchandises. Alassane se laisse tenter sur ces entrefaites. Il appelle Zoungrana Arouna qui lui avait effectivement dit, quelques jours auparavant, qu’il partait à Tenkodogo, pour lui expliquer la situation. Celui-ci lui dit de patienter un instant, le temps pour lui d’aller faire les vérifications nécessaires. Peu après, témoigne Alassane, Arouna le rappelle. Il lui dit que c’est «du propre». C’est une très bonne affaire qu’il lui suggère de ne pas laisser passer, lui aurait-il dit. Comme pour le convaincre définitivement, Arouna envoie même par WhatsApp à Alassane une photo d’un gros camion bien chargé et recouvert d’une bâche, qu’il présente comme étant le camion de marchandises. Face à toutes ces «évidences», Alassane finit par mordre à l’hameçon. Il venait ainsi de prendre un ticket pour l’enfer. Le douanier rappelle pour lui dire que le camion est en train d’être chargé et ne tarderait pas à prendre la route pour Koudougou. Dans un premier temps, il est juste demandé à Alassane de transférer la somme de 60 000 FCFA pour les gens qui  sont en train  de charger le camion. Les marchandises lui seront livrées et il pourra les écouler avant de procéder au payement. Alassane, ne se doutant de rien, n’hésite pas à envoyer cet argent, vu ce qu’il pourrait gagner par la suite. Selon le prétendu douanier en effet, le chargement qui lui sera livré aurait une valeur avoisinant 20 millions FCFA, mais on le lui cède seulement à 7 millions FCFA. Pour une «bonne affaire», c’en est vraiment une. Plus tard, Alassane est encore appelé ; on lui dit que pour sortir, il devrait payer certains frais, notamment de transit et de prise en charge du chauffeur de camion. Pour cela, il doit encore envoyé une certaine somme, près de 400 000 FCFA. Alassane s’exécute. Le camion aurait enfin pris la route et serait aux environs de Zorgho, mais il aurait eu une panne. Alassane doit encore transférer environ 300 000 FCFA. Déjà engagé, Alassane pense qu’il faut poursuivre. Il envoie encore l’argent. Et encore, et encore, pour telle ou telle dépense.

Désolation totale chez Alassane.

Entre-temps, à court d’argent, il va même s’endetter auprès d’autres amis commerçants pour poursuivre la prétendue «très bonne affaire». Au bout de plusieurs jours, le camion n’est toujours pas à Koudougou. Mais quand Alassane fait un petit décompte, il a déjà engagé beaucoup d’argent dans l’affaire. Près de 4 millions FCFA, c’est ce qu’il dit avoir injecté au total dans l’affaire et ne voit toujours pas le bout du nez du camion poindre à l’entrée de Koudougou. Il commence à s’inquiéter. Quand il s’ouvre à son «ami» Arouna Zoungrana, avec qui il est resté en contact tout ce temps, celui-ci ne manque jamais de le rassurer. Ça va finir par s’arranger, lui aurait dit Arouna chaque fois. Entre-temps même, pendant qu’il s’impatientait de voir son camion à Koudougou et commençait à douter tout en mettant la pression sur son «ami» Arouna et le prétendu douanier, on lui fait savoir que le camion était en Douane à Ouagarinter, et qu’il pouvait, s’il le voulait, faire le déplacement à Ouagadougou pour le constater. Alassane fit le déplacement de Ouagadougou.  Au bout de deux jours, passés à poiroter à Ouagarinter, il ne verra aucune trace du camion. Il sera même victime de vol, une nuit pendant qu’il dormait sous les  gros engins de Ouagarinter. Des petits délinquants lui ont subtilisé son sac à main, contenant de l’argent et divers documents. Pendant ce temps, le prétendu douanier et Arouna  continuent toujours d’entretenir son espoir au téléphone. Finalement, il retourne à Koudougou les mains vides.

Entre-temps, il va s’ouvrir à certains camarades commerçants de ce qui lui arrive. C’est en ce moment qu’il se rend compte qu’il a été arnaqué. D’autres commerçants témoignent qu’ils ont été victimes du même type d’escroquerie, avec exactement le même mode opératoire. Alassane est désemparé. C’est la désolation chez le jeune commerçant. Il manque de peu de sombrer dans une dépression. Indiquent certains témoins. D’autres soutiennent même qu’il a failli être tenté par le suicide, tant il était atteint. Il est endetté jusqu’au coup. Que va-t-il devenir ? Ses créanciers commencent à lui mettre la pression. Impossible pour lui de mettre pied à sa boutique. Finalement, il se rend au Service régional de la police judiciaire (SRPJ) de Koudougou et dépose une plainte contre Zoungrana Arouna. Au regard des éléments qu’il apporte pour étayer sa plainte, la police se met au travail, puis au bout de quelques jours, elle met le  grappin sur Arouna Zoungrana. Le présumé délinquant est cueilli par une équipe de policiers du SRPJ, un matin très tôt à l’un de ses domiciles à Koudougou. Nous sommes le 25 octobre 2018. Cette action, à ce qu’on dit, est très saluée à Koudougou. Certains sont très surpris d’apprendre la nouvelle. Arouna Zoungrana alias Député  aux arrêts? Ceci est un grand évènement à Koudougou. Qui l’eut cru? Certains  témoins disent même que le quartier est sorti ce jour-là pour ovationner les policiers venus interpeller le présumé escroc. Tant l’évènement était inimaginable, dit-on. L’homme, à ce que disent certains, était très redouté, même par ses victimes, dont certains n’osaient même pas aller se plaindre. Mais, comme il fallait s’en douter, le soulagement sera une fois encore de très courte durée.

Coup de tonnerre !

Conduit au sein du SRPJ, Député n’y restera pas longtemps. Alassane Kaboré explique que suite à l’interpellation, la police l’a appelé pour l’en informer et il aurait même fait le déplacement pour constater la présence de son présumé escroc. Pendant qu’il avait commencé à espérer que son dossier allait connaitre un coup d’accélérateur à partir de cette arrestation, coup de tonnerre : le même jour, aux environs de 19h, soutient Alassane Kaboré, l’un des policiers ayant conduit l’expédition d’arrestation de Député dans la matinée l’appelle au téléphone. D’une voix désemparée, explique Alassane, le policier lui dit qu’il est vraiment navré mais son présumé délinquant vient d’être libéré. Selon lui, poursuit Alassane, c’est le Procureur qui aurait instruit de le relâcher.

Selon certains témoins, le même soir, le présumé délinquant a été aperçu aux côtés du Procureur dans un maquis en train de festoyer. La désolation est à son comble. Beaucoup sont scandalisés et outrés. Lorsque Alassane retourne au SRPJ, pour chercher à comprendre, on aurait fini par lui dire, témoigne-t-il, qu’il gagnerait à oublier l’affaire et de retourner voir sa banque pour contracter un autre prêt afin de reprendre ses activités. D’autres personnes auraient perdu énormément plus d’argent  que lui, dans les mêmes circonstances, mais ils n’ont pas pu avoir gain de cause, lui aurait-on dit en plus. Aussi, lorsque Alassane demande à retirer sa plainte afin d’aller voir ailleurs, notamment à Ouagadougou, le paton du SRPJ  serait rentré dans une colère noire. S’il veut retirer sa plainte, soutient Alassane Kaboré, le commissaire lui aurait dit qu’il  devrait d’abord renoncer à toutes ses prétentions à l’encontre d’Arouna Zoungrana.

Le commissaire nie en bloc

Nous sommes allés à Koudougou pour chercher à comprendre cette affaire. Le moins qu’on puisse dire, c’est que dans les rangs des commerçants, ils sont nombreux à témoigner contre Arouna Zoungrana. L’homme est voué aux gémonies. «Un homme borgne mais très dangereux», voilà comment beaucoup le présentent. Si tu as affaire à lui, considère que tu as perdu à l’avance, car l’affaire n’ira nulle part ; Député ayant tous ceux qui pourraient l’inquiéter dans sa poche. Soutiennent à l’unissons certains. Au SRPJ, le commissaire ne reconnait pas les allégations d’Alassane Kaboré. Pour lui, l’arrestation d’Arouna Zoungrana, qu’il a essayé, dans un premier temps, de refuser de qualifier comme telle, n’était qu’une erreur de la part de lui et ses hommes. Selon lui, après avoir auditionné  Arouna Zoungrana, ils se seraient rendu compte qu’ils n’avaient pas d’éléments suffisants pour le garder à vue. Le commissaire dit savoir que  l’homme est un proche du Procureur, mais dément formellement que ce dernier ait demandé sa libération, qui n’est qu’une décision interne et souveraine à son service.

Mais comment les fins limiers que sont le commissaire et ses hommes ont-ils bien pu commettre une erreur aussi grossière? Procéder à une arrestation aussi bruyante d’une personne qui, de surcroît est une relation du Procureur, leur supérieur hiérarchique, sans prendre le soin de s’assurer qu’ils avaient des preuves suffisantes pour le faire ? Comment cela est-il possible ? S’il n’y avait vraiment pas d’éléments suffisants, pourquoi n’avoir pas tout simplement convoqué, ou même appelé l’intéressé pour l’entendre ? Autant de questions que nombre de témoins de l’affaire  se posent. Et le commissaire se garde d’y répondre. Se contentant de nous dire que la libération du présumé délinquant n’est nullement synonyme de la fin de l’affaire, car l’enquête suit son cours et tôt ou tard, elle aura un dénouement. Des réquisitions auraient été introduites auprès des compagnies de téléphonie mobile afin de vérifier certaines informations, mais celles-ci ne sont pas toujours réactives aux sollicitations des officiers de police judiciaire. Toute chose qui retarderait énormément la procédure. Il ne reconnait pas non plus avoir dit à Alassane Kaboré qu’il devrait renoncer à ses prétentions vis-à-vis de son présumé escroc avant de retirer sa plainte. Selon lui, Alassane Kaboré ne comprendrait rien à la procédure en cours.

Confrontation pour la vérité

Face à ces positions contradictoires, et surtout à la gravité des accusations portées par le plaignant, en vue de nous faire une bonne religion de l’affaire, nous proposons au commissaire d’appeler l’intéressé devant lui, en vue d’une confrontation, afin de voir s’il pourrait avoir le courage de répéter ses propos en face du commissaire. Après moult hésitations et face à notre insistance, le commissaire finit par accepter notre proposition. Et voilà Alassane Kaboré qui arrive devant le commissaire en notre présence : il répète exactement et maintient tout ce qu’il nous avait déjà dit. En dépit des mises en garde  du commissaire quant aux éventuelles poursuites judiciaires en diffamation auxquelles il s’expose, Alassane dit en avoir marre et tient à crever l’abcès. Il se dit prêt à aller répondre par tout où on l’appellera car trop c’est trop pour lui. Des propos de l’agent ayant dit que c’est le Procureur qui aurait instruit de libérer le présumé délinquant, au propos du commissaire concernant le retrait de sa plainte, en passant par la proposition à lui faite de laisser tomber l’affaire, car d’autres auraient perdu plus que lui mais cela n’est allé nulle part, le jeune commerçant a tout répété devant  le commissaire sans sourciller. Autre aspect, nous avons proposé au commissaire lors de la confrontation, que l’agent accusé d’avoir dit à Alassane Kaboré que c’est le Procureur qui aurait instruit de libérer le présumé délinquant soit présent, afin d’avoir une confrontation entre les deux, mais il n’a pas accédé à cela.

Pour Alassane Kaboré, le commissaire ne peut le convaincre que le traitement réservé à son dossier est normal. Quand le commissaire dit qu’il n’a pas de preuves suffisantes, Alassane Kaboré dit ne plus rien comprendre. Arouna a-t-il  nié qu’il a communiqué avec lui au tout début de l’affaire, disant qu’il était à Tenkodogo et qu’il est allé à Bittou pour confirmer l’existence des marchandises? A-t-il aussi nié qu’il lui a envoyé la photo sur WhatsApp? A-t-il nié le fait que le premier jour, c’est à lui Arouna  Zoungrana que Alassane Kaboré a fait le transfert de la somme de près de 400 000 FCFA, pendant qu’il prétendait être à Bittou, soi-disant pour payer les frais de transit et  du chauffeur? Autant de questions que se pose Alassane. Aussi, parlant des réquisitions auprès des téléphonies, quelle autre information le commissaire cherche-t-il encore à ce niveau, après avoir déjà déclaré à Alassane  un jour, que suite à leur investigation, lui et ses hommes ont pu, sur la base des informations qu’il leur a fournies, identifier la personne qui a retiré l’argent et qu’en réalité, tous les retraits auraient été faits entre Koudougou et Ouagadougou? Se demande toujours Alassane Kaboré.

Le Procureur et Arouna si proches si éloignés

Nous avons aussi rencontré le Procureur. Naturellement, lui aussi ne se reconnait pas dans les allégations d’Alassane Kaboré. Il reconnait être proche d’Arouna Zoungrana tout en niant être son ami véritablement. Il dit le connaitre bien avant d’être affecté comme Procureur à Koudougou. Arouna aurait épousé une fille qui serait du même village que lui et c’est depuis lors qu’ils se connaissent. Cependant, au grand jamais, il ne peut interférer dans une procédure le concernant, au nom de leurs relations. A la question de savoir s’il ne fréquenterait pas souvent certains lieux publics en compagnie d’Arouna, comme plusieurs témoins le prétendent à Koudougou, il dit que certaines personnes font la confusion entre Arouna et son frère cadet du nom d’Abdoulaye Zoungrana, qui serait un vendeur d’oignons à Koudougou. C’est ce dernier qui est plutôt son meilleur ami à Koudougou et avec qui il fréquente certains lieux publics. Le Procureur a-t-il connaissance de quelques faits reprochés à Arouna dans la ville ? A cette question, il répond par la négative.

Nous avons voulu avoir la version des faits d’Arouna. Mais il était absent de la ville depuis un certain temps, apprend-on. Pendant que certains soutiennent qu’il se serait retiré à Ouagadougou, juste après son arrestation, d’autres disent qu’il serait hors du pays. Impossible de le joindre depuis un moment. Finalement, il est sorti du bois après notre passage à Koudougou et les entretiens que nous avons eus avec certaines personnes. Il nous a joint au téléphone dans la soirée du lundi 12 novembre dernier. Dans un premier temps, il était favorable pour que nous nous entretenions au téléphone. Mais il se rétractera par la suite et nous a renvoyé à son avocat que nous n’avons pas jugé utile de rencontrer à ce stade de l’affaire. Quel dénouement pour un tel dossier brûlant ? Affaire à suivre !

Y. Ladji BAMA
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Y. Ladji BAMA

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