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MORT DE SALIF DIALLO : Deux ans après, ses compagnons effacent ses traces

Le 19 août 2017, le Burkina Faso se réveille sous le choc (certains auraient sauté le champagne pour se réjouir ou jouir de l’évènement, a-t-on appris plus tard). Salif Diallo, président de l’Assemblée nationale, a tiré sa révérence au petit matin à Paris, en France. Pendant pratiquement une semaine, toute la République était mobilisée sur sa dépouille. Après des funérailles nationales inédites, il repose, depuis le 25 août 2017, dans son domicile au secteur 10 de Ouahigouya, sa ville natale. Deux ans après, que reste-t-il du Gorbatchev national ? Le parti (le Mouvement du peuple pour le progrès -MPP-) qu’il a conçu et mis en route est-il resté fidèle à la trajectoire politique qu’il rêvait de lui donner ? Y a-t-il des héritiers politiques de Salif Diallo ? Son projet politique de construction du grand parti de la gauche est-il mort avec lui ? Qu’est-ce qui a changé après la mort de celui qui était présenté comme le vrai détenteur du pouvoir politique de la fin de la Transition et donc de l’élection de Roch Marc Christian Kaboré à la Présidence du Faso ?

Au risque de frustrer certains caciques du MPP d’aujourd’hui, ce parti est l’œuvre de Salif Diallo. En fin stratège politique, il savait que son projet prospèrera mieux en association avec Roch Marc Christian Kaboré, Simon Compaoré et bien d’autres. Avec réalisme, il a su convaincre ces derniers que le temps était venu de s’émanciper de Blaise Compaoré qui s’était progressivement recentré autour de la famille et des copains. Du reste, après Salif Diallo, Roch Kaboré et Simon Compaoré avaient eu, eux aussi, leur dose d’humiliation lors du congrès du CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès) de 2012, au terme duquel le président du Faso a fait le choix de les écarter de la Direction du parti. Tous les trois et leurs lieutenants avaient senti que le vent changeait progressivement de direction. A défaut donc de conserver la Direction du CDP et d’espérer une alternance organisée à l’interne, ils savaient au moins qu’en faisant défection, ils fragiliseraient certainement le pouvoir qui faisait face à une vague de contestations de plus en plus forte contre ses projets de mise en place d’un Sénat et de modification de l’article 37 de la Constitution.

L’offre de Salif Diallo était plus qu’une opportunité. En fin 2013, les discussions étaient bouclées. Le scénario était bien monté. Dès le 4 janvier 2014, les dés ont été jetés. Trois semaines plus tard, ils portent sur les fonts baptismaux, le MPP, qui rejoint l’opposition politique. Celle-ci avait déjà engagé, en coalition avec diverses forces sociales, la bataille contre la modification de l’article 37 et la mise en place du Sénat. La suite, on la connaît. Ils ont apporté un renfort dans la marche vers l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014. A la fin de la Transition, ils ont surclassé les autres partis politiques et remporté les présidentielle et législatives couplées. Roch Kaboré se retrouve à Kosyam, Salif Diallo au perchoir de l’Assemblée nationale, et Simon Compaoré, ministre d’Etat, ministre de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité intérieure. Le trio venait ainsi de prendre sa revanche sur Blaise Compaoré. Le pays est de fait dirigé par un triumvirat.

Mais, la création du MPP n’était qu’une étape du projet politique de Salif Diallo. Si le MPP leur a permis de conquérir le pouvoir, ils ont dû faire des alliances pour le gérer. Pour Salif Diallo, pour conserver le pouvoir, il fallait élargir la base politique : mobiliser la grande majorité des forces de gauche dans une seule et même formation politique. Le grand parti de la gauche burkinabè, c’était son rêve. Il a alors engagé les consultations secrètes avec plusieurs partis de gauche, notamment certains de la majorité présidentielle, de l’opposition, des personnalités restées CDP et même certains militants ou anciens militants du PCRV (Parti communiste révolutionnaire voltaïque), ce parti clandestin le plus populaire de l’histoire du Burkina Faso.

Après le 2e congrès du parti en mars 2017 qui l’a confirmé patron du MPP, il a multiplié les initiatives. Finalement, il n’aura pas le temps de boucler ce projet avant son rappel à Dieu. Le projet est-il toujours d’actualité ? Salif Diallo a-t-il fait des héritiers politiques à même de porter et de conduire ce projet à son terme ? Tout porte à croire que non. Le projet du grand parti de gauche semble bien mort avec Salif Diallo. Mieux, dans les rangs de ses anciens camarades, certains semblent travailler à effacer ses traces. Certains de ses protégés au gouvernement ont été progressivement débarqués moins de deux ans après sa mort. Ceux qui n’avaient pas eu de promotion avant sa mort, sont pour la plupart abandonnés, oubliés et se cherchent. D’autres dont Salif s’était catégoriquement opposé à leur nomination ont été promus ministres. Dans les régions et provinces, certains de ses lieutenants ont été mis à l’écart lors du renouvellement des structures du parti. Ceux qui ont réussi à se maintenir font face à des frondes et des tentatives de déstabilisation.

Sur le plan politique, ce sont ses propres compagnons qui se chargent d’effacer les traces de Salif Diallo, quitte à fragiliser le MPP et à consolider d’autres partis de la mouvance présidentielle. Tout porte à croire que le Président Kaboré lui-même ne veut plus être prisonnier d’une puissante force politique. Il préfère se faire adouber par plusieurs partis et formations qui vont certainement redoubler chacun plus d’efforts pour sa réélection en 2020. Déjà, Simon Compaoré, président par intérim du MPP, peine à affirmer son leadership et sa légitimité, face à certains jeunes loups aux dents bien longues qui veulent récupérer l’appareil du parti. Deux ans après la mort de Salif Diallo, le parti n’arrive pas à organiser un congrès, au risque de voir les divergences s’exprimer violemment.

Réhabiliter le pouvoir législatif

En ce qui concerne la gouvernance, l’Assemblée nationale, sous la présidence de Salif Diallo, avait lancé deux enquêtes parlementaires sur le foncier et la gestion des ressources minières. Ces rapports avaient établi des dysfonctionnements et d’importantes malversations. Le  gouvernement avait promis des suites. Mais il semble avoir abandonné après la mort de Salif Diallo. Curieusement, depuis sa mort, l’Assemblée nationale n’a fait aucune enquête parlementaire et ne semble pas se préoccuper du sort des rapports des précédentes. Pire, aujourd’hui plus que jamais, le foncier et les mines sont devenus des secteurs où règnent des réseaux mafieux qui pillent allègrement les ressources du pays en toute impunité.

En 20 mois, Salif Diallo avait donné une âme à l’Assemblée nationale. Même si des voix commençaient à s’élever pour dénoncer ses méthodes, parfois cavalières et populistes, il n’en demeure pas moins qu’il tenait à réhabiliter le pouvoir législatif face à l’Exécutif qui en avait sa caisse de résonance sous l’ancien régime. Que reste-t-il de Gorba à l’Assemblé nationale, en dehors de sa photo parmi les anciens présidents ?

Enfin, en tant que président du parti au pouvoir, Salif Diallo se donnait le droit d’avoir un regard sur la conduite des affaires de l‘Etat par l’Exécutif. Selon certains de ses proches, il n’hésitait pas à s’inviter dans certaines décisions concernant la vie de la nation. Et à ce titre, il influençait positivement ou négativement certaines décisions. Ce qui faisait dire à certains qu’il était le véritable détenteur du pouvoir politique. L’autorité de l’Etat ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui, pratiquement défiée systématiquement, même parfois bafouée par certains citoyens et même par ceux qui doivent l’incarner, en toute impunité.

Bref, deux ans après sa mort, les traces de Salif Diallo sont en train d’être effacées sur le plan politique. Pouvait-il en être autrement ? Il était seul à maîtriser la science de son art. Comme nous l’écrivions au lendemain de sa mort  (Cf. Le Reporter N°221), «l’on peut en trouver qui soient plus doués que lui et qui offriront une autre façon de faire la politique, d’autres rapports aux institutions. Mais il sera difficile de trouver un Salif Diallo. Car lui seul avait le secret et les moyens de sa démarche et de ses choix». Il n’était ni un ange, ni un démon. C’était un homme politique qui, contrairement à beaucoup d’autres, savait se donner tous les moyens d’atteindre ses objectifs. Ces moyens peuvent être critiquables, contestables, voire détestables. Mais ils lui ont permis de s’affirmer comme l’une des personnalités qui ont marqué la vie politique du Burkina au cours des 20 dernières années. Comme lui, toute la génération d’hommes politiques qui a animé la scène politique depuis l’assassinat de Thomas Sankara, à l’exception de Joseph Ki-Zerbo, risque de disparaître sans laisser des traces d’un héritage politique qui pourrait inspirer la jeune génération.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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