ONEA/SAABA : Des dealers dans les tuyaux !

L’Office national de l’eau et de l’assainissement (ONEA) propose, depuis un certain temps, ses services dans les quartiers irréguliers encore appelés non lotis qui entourent la ville de Ouagadougou. Son système de gestion n’étant pas compatible avec ces quartiers non lotis, l’ONEA a donc opté pour la délégation en confiant à de petits exploitants privés, la charge d’assurer en ses lieux et places le service public de l’eau et de l’assainissement. Plus précisément ces exploitants payent l’eau en gros à l’ONEA et la redistribue aux populations en respectant le tarif national. Aussi, ils sont tenus d’effectuer les branchements particuliers à prix subventionnés pour permettre l’accès au service par ces populations cibles. Quoi de plus normal que la joie qui anime ces populations de ces zones dites précaires qui payaient un prix fort élevé pour avoir l’eau! A Saaba, l’enthousiasme a vite fait place à la déception. La gestion de ce service public confiée au groupement d’entreprises ACD/SO.CO.GES est un concentré de duperie et d’escroquerie. Pire, ce climat d’affairisme semble organisé et  entretenu avec la bénédiction de certains responsables de la Nationale des eaux.

Les usagers de la Nationale des eaux des zones non loties de Saaba sont en colère en ce moment. Ce mécontentement est dû au fait qu’ils sont brimés et grugés par le délégataire du service public de l’ONEA, le groupement d’entreprises ACD/SO.CO.GES. En principe, le délégataire a l’obligation d’appliquer le tarif national de l’ONEA en ce qui concerne aussi bien la distribution de l’eau à travers les bornes fontaines que les branchements particuliers. Ces derniers sont effectués dans les ménages moyennant la somme de 30.500FCFA. Un prix subventionné pour permettre aux ménages à revenus faibles d’avoir de l’eau. Dans le format actuel de la délégation, une fois que le ménage s’inscrit à 30.500FCFA, l’entreprise fait le branchement et se  fait rembourser ensuite par l’ONEA. Cette manière de faire n’est visiblement pas du goût du délégataire ACD/SO.CO.GES, en quête effrénée d’un profit. Pour cela, il a mis en place un système qui frise l’arnaque des populations. Une véritable mafia essentiellement construite autour du manque d’informations justes des usagers de la zone sur le service public de l’eau et sur les conditions de la délégation.

Le demandeur est souvent amené à casquer dans l’ombre plus d’argent que le montant officiellement arrêté et convenu avec l’ONEA. Au début, selon des témoignages concordants, il se contentait des dessous de table qui varient non seulement en fonction du pouvoir d’achat mais aussi de la détermination du demandeur à avoir les branchements. Ce qui fait qu’en plus du montant de 30.500 FCFA, il fallait désintéresser coûte que coûte les employés du délégataire pour être sûr d’avoir une goutte d’eau pour sa famille. C’est à croire que dans cette structure délégataire, c’est le montant total de l’argent déboursé qui détermine le rang du demandeur dans l’ordre des inscrits pour les branchements particuliers. Une situation discriminatoire qui brime les ménages pauvres, principales cibles pourtant du projet des branchements sociaux. Ces ménages sont obligés, par la force de l’argent et de la cupidité, d’attendre, durant des mois, voire des années, avant d’espérer un branchement bien qu’ils aient payé. Pendant ce temps, les plus nantis, ceux qui arrivent à soudoyer les agents du service délégataire, peuvent avoir leur branchement le plus vite qu’ils voudront.

Cette stratégie a atteint actuellement sa vitesse de croisière. La structure est passée à une autre phase d’arnaque dans le même registre. Le montant du branchement est revu à la hausse. Il est passé à 130.500 FCFA pour un branchement particulier. A ce prix, beaucoup comme A.S., habitant du quartier Djikofè, ont préféré renoncer au branchement et supporter la corvée d’eau parce qu’estime-t-il, on risque de chasser ses enfants de l’école pour défaut de paiement de scolarité. Même la somme de 30.500F CFA déboursée lui ont valu des sacrifices et voilà que la corvée d’eau continue depuis neuf mois maintenant. Rien a changé ! Il fait toujours la même distance pour aller chercher l’eau. Ils sont nombreux à être inscrits au prix de 30.500f CFA comme A.S. pour espérer avoir un branchement ONEA dans leur ménage. On parle d’environ 900 personnes enregistrées qui attendent dans les zones non loties de Saaba. Et pour cause, il n’y a pas de matériel, chantonnent chaque fois les employés du délégataire.

Selon certains témoignages, de nouveaux demandeurs, en moins d’une semaine, ont pu avoir leurs branchements avec du matériel de l’ONEA. Tout se sait dans cette zone de Saaba. Nous avons cherché à comprendre. Les premiers témoignages que nous avons recueillis dégagent une forte odeur de frustrations teintées d’une volonté de révolte. La population est dépassée par l’ampleur de la discrimination. De nombreux ménages inscrits depuis des mois, voire des années, rongent leur frein, obligés de supporter le fait que leurs voisins ayant plus de moyens qu’eux les devancent pour avoir des branchements alors qu’ils ont fait la demande longtemps après eux. Leur seul péché est de refuser de payer un surplus du tarif officiellement en vigueur à l’ONEA.

Lorsque l’on pousse encore plus loin les interrogations, c’est là que l’on se rend compte que ceux qui ont des branchements ont dû débourser plus d’argent. Si certains confient avoir payé 80.000FCFA, d’autres par contre ont déboursé la rondelette somme de 132.500FCFA pour avoir l’eau et pourtant, sur sa quittance de paiement, il est mentionné 30.500FCFA. Même le branchement dans une mosquée d’un quartier de la zone a coûté environ 100.000FCFA. Un vieux de la localité nous confie s’être rendu à ACD/SO.CO.GES et est tombé sur une personne venue se plaindre parce qu’elle s’est inscrite depuis deux ans et n’a pas eu de branchement alors que son voisin qui venait d’en  faire la demande a eu le branchement. Le patron qui était sur place a vite trouvé des branchements au prix de 30.500FCFA et pour le plaignant et pour le vieux qui venait aussi pour les mêmes raisons. Il affirme avoir tout simplement eu de la chance.

Selon certains témoignages, un Conseiller de Djikofè a eu même un bras de fer avec le délégataire et menaçait de porter l’affaire plus haut parce qu’il ne pouvait accepter d’être brimé de la sorte. Une fois de plus, pour calmer la situation, tout a été mis en œuvre pour qu’il ait le branchement au prix officiel de 30.500FCFA. Aussi, récemment trois meneurs d’un groupe de demandeurs à Djikofè ont bénéficié avec célérité d’un branchement au prix de 30.500 FCFA pour désamorcer une révolte qui couvait.

Un branchement particulier coûte  132 500F CFA en ce moment

Un petit détour dans la structure délégataire et l’on se rend compte du degré élevé des deals et du réseau mis en place pour arnaquer la population. Nous voilà devant un guichet de paiement en train de demander les conditions pour avoir un branchement. Très vite, nous sommes orientés vers le bureau habilité à donner les renseignements. Deux agents sont face à nous. Ces agents nous feront savoir que le branchement coûte officiellement 30.500 FCFA, mais il y a manque de matériel, insiste l’un d’eux. Comme alternative, ils proposent, sans vergogne, de payer 130.500 FCFA si je veux le branchement. Pourquoi cette situation ? Ils justifient cette somme par le fait que le branchement ONEA coûte normalement 130.500F CFA, mais poursuivent-ils, une partie du montant est supportée par la Banque mondiale et c’est pourquoi les branchements sont réalisés au prix de 30.500 F CFA. Dans leur logique, le matériel étant en manque, eux ne peuvent pas forcer la Banque mondiale. Ils sont obligés d’attendre. Ainsi, avec cette somme, ils iront au marché payer le matériel et venir faire le branchement. Aussi, il y a un préalable de 2.000 FCFA à débourser pour que les techniciens se déplacent pour visiter le terrain et s’assurer que le ménage est dans le rayon de 50 mètres des tuyaux de l’ONEA. Pour résumer, confient-ils, s’il y a la somme de 132.500F CFA et que le ménage est situé dans le rayon de couverture, le branchement peut se faire en moins d’une semaine. Contrairement, s’il s’agit des 30.500 FCFA avec les 2.000 FCFA comme frais de terrain, précisent-ils, le rendez-vous sera fixé pour 2020. La situation  est intenable dans cette zone de Saaba. Cette arnaque se fait au vu et au su de tous. Il suffit de s’y rendre pour découvrir cette stratégie mafieuse.

L’ONEA au courant

A l’ONEA, l’on dit être surpris par de telles révélations malgré le contrôle consacré au service public des délégataires. Par la voix de son Directeur clientèle, monsieur Semdé, si tel est vraiment le cas, il y a un sérieux problème. Le responsable de la section Grand compte de l’ONEA, Zida Laurent, service chargé de contrôler la régularité du service public de cette délégation, confie aussi n’avoir pas rencontré ces problèmes sur le terrain. Selon lui, les problèmes se limitent au manque de tuyauterie et au faible régime d’eau dans la zone. Curieux tout de même que les montants payés pour avoir les branchements ne soient pas connus. Comment ces pratiques qui se font au nez et à la barbe de tous peuvent ne pas être découvertes par les contrôleurs de l’ONEA ? A cette question et face à notre insistance, le Directeur clientèle répond que même s’ils entendent des rumeurs, ils n’ont pas de preuves pour pouvoir sévir. Où sont passés les principes fondamentaux si chers au fonctionnement du service public ? Néanmoins, monsieur Semdé promet un renforcement du dispositif de contrôle de ces délégations.

Quant à la question du manque de matériel, l’ONEA pointe du doigt un fournisseur qui rencontrerait des difficultés à exécuter le marché. Mais à en croire monsieur Semdé, des dispositions sont prises pour un règlement rapide de cette situation.

Confronté aux faits, le chef de file du groupement d’entreprises ACD/SOCO-GES nie l’évidence. Pour lui, ces pratiques mafieuses ne se font pas dans sa structure. Ainsi, il affirme que ce sont des démarcheurs qui prennent des sommes colossales avec les ménages, sinon à leur niveau, ce sont les tarifs officiels de l’ONEA qui sont appliqués. Comme pour convaincre, il confie avoir attrait certains démarcheurs en Justice. A cette allure, le risque d’envoyer tout  son  personnel en Justice est très élevé parce que le deal se passe dans son service Renseignement. Mais hélas, les ménages pauvres  continuent de supporter ces deals  en attendant que l’ordre puisse être rétabli. Mais qui pour venir le rétablir ? L’ONEA ? Espérons mais rien n’est sûr. Selon des sources proches de l’ONEA, certains de ses responsables seraient mouillés dans ce deal. Nous y reviendrons !

Ecrit par
Frédéric YAMEOGO
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