rock

PANDEMIE DU CORONAVIRUS : Apaiser le front social et politique pour engager la mobilisation générale

Le Burkina Faso fait face, depuis le 9 mars dernier, au péril du Coronavirus (Covid-19). Il est touché au plus haut niveau avec des membres du gouvernement (6 cas confirmés officiellement), des élus (nationaux et locaux), des leaders religieux (pas des moindres) et politiques testés positifs. Chaque jour apporte son lot de mauvaises nouvelles. Le pays compte ses morts. Les mesures prises par les autorités ne parviennent pas encore à ralentir la propagation de la maladie. Plus de 260 cas confirmés en moins d’un mois, 9 régions sur 13 (plus d’une dizaine de villes) touchées. Sans doute que des cas anonymes et asymptomatiques vivent dans les communautés avec tous les risques de contamination à grande échelle. A l’instar d’autres pays africains, le Burkina Faso doit se donner les moyens du meilleur ou se préparer au pire comme le recommandent d’ailleurs l’OMS et l’ONU. Il faut urgemment repenser et adapter le plan de riposte, qui doit être multidimensionnel. L’heure est grave. Le président du Faso doit personnellement prendre les choses en main. Depuis son message du 20 mars, on ne le sent plus. De nouvelles mesures plus fortes s’imposent, à commencer par celles d’apaisement du front social et politique et de rassemblement des forces vives face au péril.

Dans notre précédente édition, nous relevions que le Burkina Faso risque d’être le pays africain le plus touché par le Coronavirus. Nous fondions notre analyse d’une part, sur la faible réactivité et l’absence d’initiatives coordonnées des pouvoirs publics, et d’autre part, sur l’indiscipline généralisée et cette propension libertaire qui s’est emparée de bien des Burkinabè. Deux semaines après, nos craintes demeurent toujours encore plus fortes, au regard de la propagation de la maladie mais surtout de la persistance des comportements à risques. L’on est donc sur la voie d’y arriver, si rien de robuste n’est engagé. Le Burkina parade en tête en Afrique de l’Ouest. Sur le plan continental, il occupe le 5e rang après l’Afrique du Sud (avec plus de 2000 cas), l’Egypte (environ 500 cas), l’Algérie (près de 400 cas) et le Maroc (près de 350). En deux semaines, il a devancé ainsi la Tunisie (environ 250 cas) et le Sénégal (moins de 150 cas). Bien de ces chiffres évoluent rapidement et le rang peut être bouleversé à tout moment.

A l’instar donc des autres pays, le Burkina Faso fait désormais face à ses réalités. Comme les autres, il va devoir porter sa croix, même si elle paraît trop lourde pour lui. En effet, sur le plan sanitaire, il a un système complètement dépassé, même en temps ordinaire, avec des formations sanitaires sous-équipées ou pas du tout équipées, des personnels soignants qui manquent du minimum requis pour accomplir leurs tâches quotidiennes et presque toujours en grève. C’est la résultante d’une politique sanitaire désastreuse depuis de longues dates. Nonobstant les discours et autres promesses, rien n’a véritablement changé dans le système sanitaire burkinabè.

A cela s’ajoute un environnement socioéconomique caractérisé par la précarité et la paupérisation quasi généralisées. La santé et l’éducation sont les deux faces hideuses du sous-développement, pour ne pas dire l’arriération de ce pays. Malheureusement, depuis la fin de la révolution démocratique et populaire qui avait pourtant amorcé une réelle politique sanitaire, les gouvernants semblent se complaire dans le saupoudrage et le mimétisme aveugle et inopérant des systèmes dont ils n’ont pas les moyens. Ils ont plutôt trouvé comme alternative de soigner le moindre bobo des membres de leurs familles dans les pays qui disposent de réels systèmes sanitaires. Aujourd’hui, avec le Covid-19, même ces pays sont dépassés. Si bien que les hautes personnalités touchées par le virus sont contraintes de se faire soigner chez eux.

Sur le plan politique, l’on assiste, la mort dans l’âme, à l’éternelle difficulté des gouvernants à anticiper à travers des décisions  et des mesures structurantes prenant en compte toutes les exigences du contexte, des citoyens tout aussi incapables de se détacher de leurs conforts et intérêts égoïstes et personnels, un incivisme rampant, des jeunes sans aucune culture politique, parfois mal éduqués (n’ayons pas peur des mots), lancés sur les réseaux sociaux par des politiques qui ne savent qu’insulter, fabriquent des fausses nouvelles, rivalisent d’irrévérence et ne ratent aucune occasion pour étaler leur impolitesse.

Dans un tel contexte, il est difficile de réussir la lutte contre la propagation du Covid-19. Cette ambiance sociopolitique a fragilisé le pays face au terrorisme. Elle risque aussi de saper les efforts dans la lutte contre le Covid-19. La situation exige une bonne dose d’intelligence collective, de courage et de clairvoyance politiques, mais surtout d’initiatives innovantes, coordonnées et adaptées aux moyens et capacités de l’Etat et des communautés.

Le PF doit prendre la direction des opérations

Si certains pays multiplient les mesures et les efforts qui traduisent une certaine volonté de se donner tous les moyens de vaincre le mal, bien des Burkinabè ont le sentiment que leurs gouvernants n’ont pas encore pris la vraie mesure du danger. Et l’histoire semble se répéter. Autant l’on s’était trompé en misant sur la solution militaire comme la panacée contre le terrorisme, autant l’on risque de refaire la même erreur stratégique en concentrant toutes les énergies et les ressources à la réponse sanitaire au Covid-19 ou dans des réponses éparses et sans réelle coordination sur le terrain. Depuis le début, l’on assiste à des réactions sectorielles alors qu’il faut des réponses stratégiques et globales. En effet, le ministère de la Santé, à travers le CORUS, s’occupe de la réponse sanitaire; le ministère du Commerce veille à réguler les prix pour éviter la surenchère des commerçants ; le ministère de la Communication gère l’information et sa diffusion ; le ministère de la Sécurité veille au respect du couvre-feu, de la mise en quarantaine des villes touchées, de la fermeture des marchés, yaars, maquis et bars dans plusieurs localités ; le ministère de la Défense poursuit la lutte contre le terrorisme…  Les autres départements ministériels sont au chômage en attendant.

Pendant ce temps, la pandémie ne fait que gagner du terrain : plus de 250 cas, une quinzaine de décès contre une trentaine de guérisons, plus d’une dizaine de villes touchées. Et les projections ne sont pas bonnes. Selon des chercheurs, si les mesures actuelles ne sont pas renforcées, l’on risque d’être parti pour de longs mois (environ 6 mois) dans cette crise sanitaire avec des risques «de millions de personnes infectées», et «des milliers de morts». Ces prédictions ne concernent pas exclusivement le Burkina Faso mais presque toute l’Afrique. Les institutions  internationales comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation des Nations unies (ONU) semblent croire à ces tendances apocalyptiques. Elles ont d’ailleurs attiré l’attention des dirigeants africains sur la grave menace qui pèse sur leurs pays en les invitant à se préparer au pire.

Fort heureusement, ces scénarios alarmistes ne sont pas irréversibles. Ils peuvent être inversés si les mesures de prévention, surtout de distanciation sociale sont appliquées rigoureusement en vue de rompre la chaîne de contamination.

Pour ce qui est du Burkina Faso, la question de fond est surtout de savoir si les gouvernants et les citoyens sont capables du sursaut indispensable pour inverser la courbe de progression de la pandémie. Les moyens sont à leur portée. Pour peu que les gouvernants prennent toute la mesure de leurs responsabilités et des exigences en termes d’actions aux plans politique, sanitaire, économique et social. Il y a urgence à adopter un plan d’action global prenant en compte des préalables au plan sociopolitique et économique avec des mesures strictes, rigoureuses et fermes.

Rompre avec les demi-mesures

Les mesures prises jusque-là se révèlent de plus en plus insuffisantes et peu adaptées aux dures réalités de la majorité des Burkinabè. Elles seront vite dépassées. L’Etat se retrouve face à un dilemme infernal. Il doit concilier les mesures de barrière les plus efficaces (mise en quarantaine, confinement total, état d’urgence, etc.) dans la rupture de la chaîne de transmission du Covid-19 à l’impératif de sauver le système de survie de la majorité des citoyens. La situation commande une mobilisation de la communauté nationale, du moins le peuple de bonne foi et de bonne volonté, pour faire face au péril. Les autres seront contraints de ranger les armes. Le président du Faso doit prendre personnellement la situation en main. Il ne peut pas sous-traiter la gestion de cette crise à quelques ministres, qui plus est, peinent à rassurer. L’on ne peut pas continuer dans ce ping-pong au sommet de l’Etat.

Pour une fois, le président du Faso doit s’entourer d’hommes et de femmes de bonne foi, désintéressés, des experts dans plusieurs domaines (santé, économie, sociologie, communication, sciences politiques, etc.). Il ne doit pas écouter seulement les faucons de son régime qui lui font perdre bien des occasions d’affirmer son leadership national et de porter sa touche particulière dans la gestion des menaces qui pèsent sur la nation. Il a mis en place un Conseil scientifique. C’est déjà bien. Ce Conseil réunit-il toute l’expertise et l’expérience nécessaires pour lui permettre de prendre les bonnes décisions ? Si non, il faut l’élargir et ne s’en tenir qu’à l’expertise, la probité, l’engagement et la détermination des membres. Pas de récompense politique ni de copinage.

Face à cette situation qui exige l’union sacrée de tous les filles et fils du pays, Roch Marc Kaboré doit se vêtir de sa tunique de chef de guerre, descendre dans l’arène et prendre toutes les mesures visant à construire cette intelligence collective et à créer cette dynamique nationale autour du défi de sauver le pays du pire. Il faut apaiser le front social et politique par des mesures courageuses et appropriées permettant de mobiliser tous les acteurs dans la double bataille contre le terrorisme et la pandémie du Covid-19. Il faut sauver d’abord le pays et son peuple. Ensuite, l’on pourra discuter des questions qui divisent.

Au titre des préalables, il peut suspendre courageusement l’application de la loi de finances relativement à l’application de l’IUTS sur les primes et indemnités des travailleurs, le processus électoral dans son ensemble, réduire les charges de fonctionnement des institutions (toutes sans exception) et des départements ministériels et réaffecter les économies faites dans la lutte contre la pandémie et le terrorisme. Du reste, plusieurs voix s’élèvent déjà pour lui suggérer cette démarche. Il devrait les écouter. Ce ne sera pas une faiblesse d’y donner une suite favorable. Bien au contraire.

Il faut également suspendre toutes les sanctions de quelque nature que ce soit contre des agents publics par certains départements ministériels, sauf pour des manquements avérés à l’éthique du bien public. Il faut aussi tendre la main à l’opposition politique, à la société civile, aux communautés religieuses et coutumières. Il faut engager l’ensemble de ces acteurs dans la sensibilisation sur les mesures de distanciation sociale, les mesures d’hygiène ; l’auto-confinement quand cela est nécessaire. S’il le faut, l’Assemblée nationale peut être exceptionnellement convoquée pour adopter une loi permettant à l’Exécutif de décider par ordonnance sur toutes les questions concernant la gestion de cette pandémie avec obligation de transparence totale.

En termes de plan d’action, il y a d’abord, le volet sanitaire dans sa double dimension de prise en charge des personnes contaminées et de recherche scientifique. Sur la prise en charge, les efforts doivent être davantage déployés pour mobiliser tous les personnels de santé, surtout du public mais aussi du privé si nécessaire, pour faire face à la pandémie. Les mesures d’apaisement pourraient permettre de mobiliser les militants des syndicats en lutte dans le secteur de la santé.

Il faut, en outre et rapidement, décentraliser les mesures de prise en charge des cas confirmés, suspects ou contacts. Tous les Centres hospitaliers régionaux (CHR) et progressivement les centres médicaux doivent être mis à contribution. Il faut également accélérer l’opérationnalisation du centre de dépistage de Ouagadougou et se doter de moyens de tests rapides qui seront déployés dans les régions. Du reste, ce sont là, une partie des recommandations de la coordination de la riposte.

En ce qui concerne la recherche scientifique, l’on peut dire qu’elle avance, à travers les essais cliniques en cours avec la chloroquine et avec l’aspirine. C’est vrai que l’annonce de ces essais intervient le même jour où la France a autorisé l’utilisation de la chloroquine en milieu hospitalier. L’on espère seulement qu’ils aboutiront à des résultats concluants qui permettront au moins de soigner les cas confirmés avec certitude.

Activer tous les leviers

Ensuite, ces efforts sur le volet sanitaire doivent s’accompagner d’une mobilisation sociale et communautaire jusqu’au niveau village. Sur ce point, l’Institut Free Afrique a déjà fait plusieurs propositions que l’on peut retrouver sur son site. En plus des organisations de la société civile, l’on peut mobiliser les fameux agents communautaires de santé qui ont été recrutés en 2016 en application du programme présidentiel. L’Ecole étant fermée, les enseignants peuvent également être mis à contribution. Pour rendre cette chaîne opérationnelle, il faut impliquer et responsabiliser les collectivités territoriales et les élus locaux qui sont au moins deux dans chaque secteur et village du Burkina Faso. On peut y ajouter les Conseils villageois de développement. Bref, il existe déjà une chaîne d’acteurs qu’il faut savoir activer et mettre en branle.

Il se posera, sans doute, la question des moyens. Pour y faire face, le gouvernement doit instruire les ministères en charge de la mobilisation des ressources et la bonne administration des finances publiques d’engager sans attendre une réflexion visant à réduire drastiquement les charges de fonctionnement des institutions de l’Etat, y compris les caisses noires pour réinvestir les économies faites dans la lutte contre le Covid-19. Par ailleurs, la suspension de l’application de l’IUTS peut aider à «résoudre les problèmes de réseaux» dans  les régies de recettes et remettre certains agents au travail à 100%. De même, certaines lignes d’investissements non encore exécutées dont les crédits sont déjà disponibles peuvent être réorientées dans cette bataille pour la survie.

Bref, le ministère de l’Economie, des Finances et du Développement dispose de toutes les compétences pour faire des propositions concrètes d’arbitrages budgétaires pour donner plus de ressources au ministère de la Santé. Il faut seulement que le politique donne les instructions appropriées.

En tout état de cause, le Burkina dispose de leviers pour relever le défi. Il faut savoir les activer et se donner les moyens de les rendre opérationnels. Le président du Faso ne doit pas rater l’opportunité de stimuler et d’expérimenter cette dynamique nationale multidimensionnelle. Il sauvera son pays du péril sans rien perdre au plan politique. Bien au contraire, il en sera le premier bénéficiaire. Par contre, s’il persiste dans les demi-mesures, le Covid-19 risque d’ensevelir avec les morts, ses ambitions d’un deuxième mandat.

Boureima OUEDRAOGO
Ecrit par
Boureima OUEDRAOGO

Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Nunc rhoncus sagittis tortor, a posuere tellus cursus suscipit. Pellentesque euismod aliquam lectus vel aliquet.

Voir tous les articles
Ajoutez votre commentaire

Boureima OUEDRAOGO Ecrit par Boureima OUEDRAOGO

Nous suivre sur…