RATTACHEMENT DES VILLAGES ARTISANAUX AU SIAO : Le dossier rejeté par le Conseil des ministres

L’affaire est sur toutes les lèvres des responsables du ministère du Commerce, de l’industrie et de l’artisanat (MCIA). Des rencontres et autres réunions de travail ont été organisées pour se pencher sur une proposition de rattachement des villages artisanaux (VA) du Burkina au salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO). Dans notre édition n°288 du 15 au 30 juin 2020, nous relevions comment le processus était conduit et comment les responsables du ministère s’étaient convaincus du bien-fondé de cette idée. L’affaire semble ne plaire à tout le monde. Pourquoi ? N’a-t-elle pas été bien expliquée ou n’est-elle pas très convaincante ? En tous les cas, il nous est revenu que le Conseil des ministres a rejeté le dossier soumis à son appréciation.

Il y a encore des choses à revoir; certainement ! Le projet de rattachement des villages artisanaux (VA) du Burkina au Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO) a connu un coup de frein majeur. Initié depuis quelques années par le ministre du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat (MCIA), ce projet peine à se concrétiser. Un rapport a été récemment introduit en Conseil des ministres afin qu’il soit procédé à la validation du projet de rattachement. Mais le dossier n’est pas passé.

Selon certaines informations, ce n’est pas la première fois que pareille situation se produit. Le Conseil des ministres de fin juillet 2020 a demandé à ce que le projet soit revu. Il n’a donc pas autorisé, du reste, pour l’instant, le rattachement. Comme relevé dans le premier article, au cours de l’entretien avec la Directrice générale de l’artisanat (DGA), l’information majeure qui nous avait été communiquée est qu’il s’agit tout simplement d’une réflexion engagée : la question de la fusion ou du rattachement n’était encore réglée.

En plus, cela entre dans le cadre de la mise en œuvre du PNDES. Et pourtant! Au même moment, les informations dignes de foi faisaient cas d’un dossier prêt à être soumis à l’appréciation du Conseil des ministres. Un mois après la parution de l’article, les informations se confirment : le dossier a été transmis mais rejeté par le Conseil des ministres. Des sources très proches du Conseil sont formelles : le texte doit impérativement être revu. En l’état actuel, il n’est pas bon ! Le ministre Harouna Kaboré a dû remballer son dossier. Ses techniciens devront le «retravailler», si tant est que la pertinence du projet n’a pas été également remise en cause.

Mais que s’est-il donc passé en réalité ?

Le dossier présenté aux ministres avait pour titre «projet de décret portant modification des statuts particuliers du Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO)». Il n’était donc pas directement question de rattachement des VA au SIAO. Mais, il faut aller dans le corps de la proposition de modification pour se rendre compte qu’il s’agit de rattachement des VA au SIAO. Pourquoi ?

Tout a commencé en 2016. Après une étude, il a été suggéré de faire du Village artisanal de Ouagadougou (VAO) un établissement public de l’Etat à caractère économique (EPEC), mais il fallait définir un statut juridique pour l’ensemble des VA. Cela n’a pas prospéré au ministère en charge de l’artisanat malgré les rappels du partenaire financier de l’époque, la Coopération luxembourgeoise. Puis viens en 2018, l’idée de trouver enfin le statut juridique avec comme solution : rattacher les VA au SIAO. Le ministère mettra en place alors un groupe de travail en excluant le Cadre national de concertation des acteurs. Ce groupe s’est  mis au travail. A l’issue des travaux, trois schémas se dégageaient.

D’abord, il était envisagé la création de l’Agence de gestion des villages artisanaux du Burkina Faso (AGVA-BF). Ensuite, il y avait le rattachement des villages artisanaux à la Chambre des métiers de l’artisanat du Burkina et enfin, le rattachement des villages artisanaux aux Conseils régionaux.

Finalement, il a été retenu de créer l’Agence de gestion des VA. Nous étions en 2018. Puis encore, plus rien ne sera fait. En 2019, le chef du gouvernement, à travers un décret, invite ses ministres à suspendre tout projet de création de nouvel établissement public de l’Etat (EPE). Le ministère du Commerce va alors abandonner son projet de création de l’AGVA-BF. La nouvelle proposition soumise aux acteurs est le rattachement des VA au SIAO et non à la Chambre des métiers comme il a été suggéré. Le groupe était maintenant «chargé de réfléchir sur les modalités de rattachement des villages artisanaux au SIAO».

La Chambre des métiers dit niet

Le groupe de travail a effectué plusieurs séances, rencontré les acteurs concernés. Les travaux ont conclu effectivement au rattachement avec des recommandations comme le renforcement de l’accompagnement de l’Etat au SIAO, la poursuite des investissements pour achever les villages artisanaux de Bobo et de Kaya, la réhabilitation des infrastructures du village artisanal de Ouagadougou et le recours vers les PTF pour les financements des autres villages dans les régions.

Cependant, ce rattachement projeté des VA au SIAO comporte quelques faiblesses et même des menaces. Les personnes conviées à la réflexion ont estimé, entre autres, que le reversement du personnel du VAO ainsi que la nécessité de recruter pour faire fonctionner tous les VA augmenteront les charges du personnel du SIAO. Toujours dans le même élan, ces actions entraîneront une dégradation du ratio charge de personnel et recettes propres du SIAO ainsi qu’un risque de désengagement de l’Etat et des PTF en termes d’appui aux investissements pour la réalisation des VA. Le groupe de travail ajoute que cela pourrait impacter négativement l’efficacité du rattachement.

Par ailleurs, parmi les menaces, selon le groupe de travail, le rattachement pourrait faire courir le risque d’abandon des artisans à leur propre sort en année d’édition du SIAO. Aussi, le VAK (Village artisanal de Kaya) et le VAB (Village artisanal de Bobo) ne fonctionnant pas réellement, ils ne génèrent pas de recettes et seront des coûts supplémentaires pour le SIAO, si rattachement il y a.

La plus grande insuffisance du rattachement, selon le rapport transmis aux ministres, est le non-accompagnement de la Chambre des métiers de l’artisanat dans la mise en œuvre de cette réforme. En effet, au cours des rencontres, les artisans installés au village artisanal de Ouagadougou ont exprimé leur opposition à ce projet.

L’Etat les a abandonnés, estiment-ils. Pour améliorer leur situation, l’Etat n’a point besoin de rattacher le VAO au SIAO qui, selon eux, se préoccupe plus d’autre chose. Quant à ceux de Bobo et de Kaya, leur préoccupation demeure la viabilité de leur secteur. S’il n’y a pas d’opposition ouverte de la part de certains artisans, leur structure faîtière qu’est la Chambre des métiers a marqué son opposition au rattachement. Par contre, ils sont favorables à un rattachement des VA à la Chambre des métiers de l’artisanat.

Et curieusement, le ministère en charge de l’artisanat voit que les limites du rattachement à la Chambre des métiers sont tout aussi nombreuses : le coût financier que requièrent les investissements et le fonctionnement des VA, la nécessaire réhabilitation du VAO. Et d’ailleurs, toujours selon le ministère, les VA sont des incubateurs et non des entreprises marchandes et la Chambre de métiers ne fonctionne que sur la subvention de l’Etat. C’est au regard de tout cela que le ministère a introduit le projet de modification des statuts du SIAO pour y intégrer la gestion des VA du Burkina.

Le VAO, plus grand perdant ?

A travers cette réforme, il y a des choses à voir dans le rétroviseur. Le Village artisanal de Ouagadougou (VAO), le premier et le plus grand du pays, pourrait être le plus grand perdant dans cette affaire. Pourtant, ses initiateurs avaient pris les précautions. En effet, le 14 juin 1996, les partenaires du Burkina dans la création du Village artisanal de Ouagadougou (VAO) s’étaient accordés à travers un procès-verbal sur la création et le fonctionnement du VAO. A l’issue de ladite rencontre, d’importantes décisions ont été consignées dans ledit PV.

Extrait : «En conséquence, c’est autour de cet acquis et en conservant l’état d’esprit SIAO (créativité, ouverture, exportation) que devrait se développer un projet comprenant, notamment : la construction d’un village sur le terrain adjacent au site du SIAO. Les deux entités seraient autonomes mais une forte synergie s’établirait entre elles.» Mais aujourd’hui, il n’est plus question de cela au ministère du Commerce. L’on voit les choses autrement. Affaire à suivre !

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Historique du VAO

En 1994, le président du Faso visitait le Village artisanal de Wadata à Niamey (Niger). Il avait à l’époque apprécié l’idée et a souhaité que le partenaire nigérien (Grand-Duché du Luxembourg) soit également partenaire pour la réalisation d’une telle structure au Burkina. En juin 1996, une mission luxembourgeoise a séjourné au Burkina et a rencontré plusieurs dizaines de personnes et d’entités à Ouagadougou, à Bobo, à Koudougou et à Kaya.

A la fin de la mission, une réunion de synthèse a été organisée et conclue par la signature d’un procès-verbal par les représentants de Lux-Development, le ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat et celui des Affaires étrangères du Burkina Faso. Ce procès-verbal marque l’accord des parties sur un regroupement géographique et juridique d’artisans innovateurs dans un village construit sur un terrain adjacent au site du SIAO. Pour ce faire, le VAO a été réalisé. Un terrain de 2,925 ha a été octroyé par la Chambre de commerce du Burkina au VAO. Avec le partenaire luxembourgeois, une étude réalisée par un notaire avait conclu à une concession du VAO avec sa future transformation en établissement public à caractère économique (EPEC).

En faisant des villages artisanaux, notamment celui de Ouagadougou, un incubateur, l’esprit et la lettre de l’accord entre les deux pays volent en éclats avec le non-respect de ses engagements par le Burkina. Conséquences : le partenaire luxembourgeois a quitté le secteur de l’artisanat au Burkina, préférant s’investir ailleurs.

AKN

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Ce que dit le règlement

Extrait Article 73 : «La Chambre des métiers est un établissement public à caractère professionnel doté de la personnalité morale et de l’autonomie financière. Elle est, auprès des pouvoirs publics, l’organe représentatif des intérêts généraux de l’artisanat au niveau du découpage administratif le plus élevé de l’Etat. A ce titre, elle assure pour les artisans, les apprentis et les organisations professionnelles de l’artisanat, une mission de formation, de conseil, d’immatriculation des entreprises et de représentation auprès des pouvoirs publics… »

AKN

Aimé NABALOUM
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