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REELECTION DE ROCH KABORE: Que fera-t-il de sa victoire?

Les élections présidentielle et législatives 2020 sont déjà derrière nous. La fièvre est en train de retomber progressivement. Place maintenant à la froide réflexion dans les états-majors politiques. Chaque camp en tirera les
leçons. La plus grande inconnue est désormais de savoir ce que Roch Kaboré fera de sa victoire. Se décidera-til enfin à gouverner avec toute la poigne et la rigueur qu’exige le contexte socio-économique actuel du pays ?
Ou persistera-t-il dans les louvoiements, les tergiversations, les indécisions plongeant le pays chaque jour un peu plus vers le chaos ? Saura-t-il éviter au Burkina Faso le scénario malien ? On le saura dès la formation de
son premier gouvernement.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets dans les mêmes conditions. Une fois de plus, le Burkina Faso est sur les traces du Mali. En effet, en fonçant tête baissée vers les élections du 22 novembre, la classe politique burkinabè est en train de reproduire exactement le même schéma qui a conduit le Mali à la crise sociopolitique et militaire actuelle. Comme au Mali, le président du Faso a de fortes chances d’obtenir un deuxième mandat. Mais, à l’image de son ex-homologue et ami, Ibrahim Boubacar
Keita (IBK, le président déchu du Mali), il lui sera très difficile de le gérer et de le terminer. Et tous les signes indiquent un scénario à la malienne. Les politiques vont peut-être échouer à le déboulonner par les urnes. Mais la rue risque de reprendre du service et faire le boulot. Sauf si après sa réélection, il se décide enfin à gouverner en commençant par donner un
coup de pied dans sa fourmilière de prédateurs de toutes sortes qui continuent de s’amuser avec les deniers sans mouiller le maillot pour sortir
le pays de sa descente vers les abîmes. » Ainsi écrivions-nous dans notre édition N°294 du 15 au 30 septembre 2020.

Et nous ajoutions ceci : « C’est presqu’exactement la situation au Mali en 2018. En effet, comme IBK en août 2016, Roch Kaboré est parti pour se faire réélire en novembre 2020 dès le premier tour. Il pourrait même améliorer son score de 2015 (53,49% des suffrages), contrairement à IBK qui avait perdu 10% en 2018. Tout comme IBK, il sera élu par une partie des Burkinabè. Certes, rien n’est encore totalement joué et tout peut basculer d’ici le 22 novembre. Mais en analysant froidement (sans passion) l’état actuel des forces politiques, c’est le scénario le plus probable. Il est vrai que certains politiques ne veulent pas entendre parler de victoire de Roch Kaboré dès le premier tour, mais en retour, ils ne font rien pour l’empêcher.

Bien au contraire, par leur stratégie d’émiettement des suffrages, à travers des candidatures qui défient toute logique et tout bon sens et des égos parfois trop démesurés, ils vont accompagner le Président Kaboré à une nouvelle victoire qui risque malheureusement de plonger le pays dans une crise encore plus profonde. En effet, le premier mandat de Roch Kaboré a largement entamé la capacité d’encaissement et la patience des Burkinabè qui ont subi les conséquences néfastes du terrorisme et de la mal gouvernance. Le second risque de leur paraître trop long à supporter si les mêmes pratiques devraient se poursuivre. Une chose est donc de remporter la présidentielle de novembre prochain et une autre est de pouvoir conduire le mandat à son terme. Roch Kaboré et ses soutiens doivent se rendre à l’évidence. Ça n’arrive pas qu’aux autres.

S’il est réélu au soir du 22 novembre, il n’aura d’autre choix que de travailler, de gouverner le pays. Il va devoir assainir la gestion publique et mettre hors d’état de nuire tous les prédateurs qui pensent que pour avoir mis quelques millions de francs CFA dans sa campagne ou pour s’être investi dans sa réélection, ils doivent avoir un retour sur investissement. Les Burkinabè ne pourront plus assister au règne des délinquants à cols
blancs qui pillent impunément les ressources publiques et narguent les honnêtes citoyens. »

Roch Kaboré, un parcours exceptionnel pour un homme presqu’ordinaire

Le Président Kaboré est assurément un homme à qui la providence a pratiquement tout donné. De l’histoire du Burkina Faso, aucun homme politique n’a pu réaliser son parcours. Il avait raison lors de la campagne, lorsqu’il affirmait à répétition que c’est Dieu et le peuple qui donnent le pouvoir. Dieu et le peuple du Burkina lui ont donc tout donné. Directeur général de banque à moins de 30 ans, ministre, Premier ministre, vice-président puis président de l’Assemblée nationale, président du Faso élu et réélu dès le premier tour. C’est un parcours exceptionnel pour un homme presqu’ordinaire mais au caractère tout aussi exceptionnel. Son parcours
indique, contrairement à ce que les esprits simplistes peuvent penser, un homme politique fin, bon calculateur et capable de fédérer et de concilier des réseaux de toutes sortes. Il sait se positionner comme celui qui est capable de consensus entre des centres d’intérêts antagoniques.

Sa réélection est à la fois un signe d’espoir mais aussi d’énormes inquiétudes quant à la préservation de la paix et de la stabilité politique et
institutionnelle. Au regard de ce qu’il a pu montrer au cours de son premier mandat, les inquiétudes prennent le pas sur l’espoir. Car, si l’élection a permis d’éviter le vide institutionnel comme l’affirmaient les politiques pour justifier leur entêtement à y aller vaille que vaille, elle n’est pas pour
autant une garantie pour la paix et la stabilité sociale et politique. D’autant plus qu’elles se sont déroulées dans un contexte sécuritaire et de désaffection du processus électoral par une grande partie du peuple burkinabè qui n’a pas pu ou n’a pas voulu exercer son droit de vote.

Avec le faible taux de participation, l’on peut s’interroger sur la légitimité des élus issus du double scrutin législatif et présidentiel du 22 novembre 2020. Mais, il faut en convenir, c’est la règle du jeu. Si la majorité refuse d’exprimer, la minorité décidera pour elle. Ainsi, sur un potentiel électoral estimé à plus de 9 millions d’électeurs, seulement 1 654 892 votants ont choisi celui qui va présider aux destinées des 20 millions de Burkinabè. Moins de 3 millions ont choisi les députés qui vont représenter le peuple
en siégeant à l’Assemblée nationale. On pourrait dire également que sur un potentiel de 9 millions d’électeurs, seulement moins de trois millions ont pris leurs responsabilités. D’ailleurs, ce n’est pas nouveau, ça a toujours été ainsi depuis l’avènement de la 4e République. La faute à la faible qualité des acteurs et de l’offre politique qui emballent très peu de citoyens.

Certes, dans certaines parties du territoire national, l’opportunité n’a pas été donnée aux populations d’exercer leur droit de vote, du fait des menaces terroristes. Mais dans la grande majorité, les Burkinabè ont boudé les urnes. Beaucoup d’entre eux ne croient plus en la possibilité de changer le cours de l’histoire à travers les urnes. Ils ne croient plus aux hommes politiques. Bien d’entre eux ont une image abjecte de l’homme politique. La scène politique est considérée comme le terrain de jeu d’hommes et de femmes de peu de foi, de peu de talents, de prédateurs de tous genres.

La politique a perdu ses lettres de noblesse. Et tous ceux qui s’y lancent, même de bonne foi, sont assimilés aux prédateurs. Pour bien des Burkinabè, il n’y a plus d’engagement politique désintéressé. Aussi, certains d’entre eux ont décidé de s’inscrire dans une logique marchande de la politique. Pour ceux-ci, autant les leaders politiques veulent accéder à des mandats électifs pour s’enrichir, autant eux aussi ont décidé de se saisir des campagnes électorales pour vendre leurs voix aux plus offrants. Parfois, ils
les vendent à tous et sans finalement voter. Des jeunes se sont organisés dans les centres urbains pour le commerce des voix et le business de la mobilisation pour meubler les meetings et autres rencontres politiques. Bref, une fois de plus, les élections ont été l’occasion de marchandages et autres trafics de tous genres. Elles ont livré leur verdict. Roch Kaboré est réélu dès le premier tour. Il dispose d’une majorité écrasante à l’Assemblée nationale. Maintenant, que va-t-il faire de sa victoire ?

Une opportunité unique de marquer définitivement l’histoire de son pays

Comme relevé plus haut, une chose est de remporter les élections, une autre est de pouvoir gérer le mandat jusqu’à son terme. En lui octroyant ce second mandat, le peuple électeur a également donné l’opportunité à Roch Kaboré de rattraper le gâchis du premier mandat. Nous l’avons toujours répété, le Président Kaboré et son régime avaient tout pour réussir mais ils ont tout fait pour échouer. Cependant, au premier mandat, il avait l’excuse d’avoir été cueilli à froid par le terrorisme et la fronde sociale. Cette fois-ci, il ne peut nullement invoquer l’impréparation face à la situation socio-sécuritaire précaire pour justifier l’inaction et l’ancrage de la mal gouvernance dans le pays. Il est désormais condamné à l’action pour répondre aux attentes de ses concitoyens. Pour cela, il doit commencer par nettoyer ses écuries d’Augias. Son entourage immédiat, son gouvernement et bien d’autres appelés aux hautes sphères de l’administration publique ont brillé par un manque criard du sens de l’Etat, du don de soi et de la responsabilité qu’exige le contexte de leur accession aux affaires.

Bien d’entre eux ont préféré faire les affaires en lieu et place du sacrifice attendu. Mais l’entourage du chef est à son image. S’il est efficace et à la hauteur des enjeux, c’est tout à l’honneur du chef. S’il est mauvais, c’est l’image d’un mauvais chef qu’il donne. Autant le dire tout de suite et au risque d’être taxé de partisan de la critique facile, le premier mandat de Roch Kaboré n’a pas du tout été à la hauteur des défis. Le deuxième doit être une occasion de se racheter et de montrer qu’il est capable d’entendre le cri de détresse de ses compatriotes du Sahel, de l’Est, du Nord, du Centre et de la Boucle du Mouhoun, en proie à la terreur des groupes armés sans foi ni loi. Il doit se montrer à la hauteur de l’espérance attendue par les
élèves, les étudiants, les sansemplois, les paysans, les femmes et tous ceux qui souffrent dans leur chair du fait d’un quotidien des plus précaires et de l’absence de perspective d’avenir qui hante leurs esprits.

Après les promesses électorales, Roch Kaboré doit faire taire le brouhaha des rassasiés de son camp pour écouter les échos des complaintes de la grande majorité de ses compatriotes affamés, malades ou perdus dans le
désespoir. Il doit enfin se décider à gouverner tout simplement le pays. C’est la seule manière de rentrer définitivement dans l’histoire des grands hommes d’Etat de ce pays. Il faut engager des réformes en profondeur pour
rationnaliser les institutions, lutter contre la corruption et le pillage organisé des ressources publiques, oser des politiques transformatrices à même de créer de la plus value sur les plans économique, social, politique.

Il faut restaurer l’ordre et la discipline indispensables au renouvellement de la pensée et de l’action publique. S’il ne le fait pas, il court le risque de plonger le pays durablement dans une crise profonde. Car, les Burkinabè
qui ont boudé les urnes en majorité ne tiendront pas pendant 5 longues années dans cette situation. Si rien n’est fait pour susciter l’espoir à travers
des politiques publiques efficaces dans la réponse aux attentes immédiates et qui offrent des perspectives d’avenir ou tout au moins, l’espoir, il faut craindre que les difficultés du quotidien ne fédèrent les frustrations et provoquent des vagues incontrôlées. Il ne faut pas se voiler la face. Il n’est
point possible de continuer à gouverner ce pays comme Roch Kaboré l’a fait au cours de ces 5 dernières années. Ce qui est arrivé au Mali d’Ibrahim
Boubacar Keita (qui soit dit en passant, a pratiquement le même parcours politique extraordinaire) peut et risque d’arriver au Burkina de Roch Kaboré.

Tous les signaux semblent y conduire. Mais il est encore possible de changer la trajectoire de l’Histoire. Saurat-il avoir le courage et la clairvoyance nécessaires pour remettre son pays au travail ? Espérons-le, pour son bien et pour celui de tout un peuple !

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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