SCANDALE DE VENTE ILLEGALE D’ENGRAIS A LA SOFITEX : L’auditeur interne licencié

Dans notre précédente édition, nous révélions que des intrants appartenant à la région cotonnière de Dédougou avaient été vendus à des particuliers en violation flagrante des procédures en la matière. Le montant total de cette vente s’élève à plus d’un milliard FCFA. La situation, mise au grand jour au sein de la société, a fait courir pas mal de personnes afin de sauver la face de la maison et de l’auteur de ce scandale. La Direction générale depuis Bobo-Dioulasso, informée que l’affaire a «pété», s’est également mise dans la danse. Après plusieurs tentatives d’étouffer l’affaire, des investigations jamais faites en interne, l’agent incriminé, Sylvestre Yaméogo, a finalement été traduit en Conseil de discipline afin de s’expliquer. Les carottes étaient déjà cuites. Le Conseil de discipline va sceller le sort du directeur de l’audit interne et du contrôle de gestion : Sylvestre Yaméogo est licencié. La Direction générale n’a eu d’autres choix que de décider de son licenciement pour faute lourde. Mais l’affaire est-elle pour autant pliée ? Visiblement non !

«Ça ne sent pas bon actuellement au sein de la Société burkinabè des fibres textiles (SOFITEX) de la région de Dédougou. Il y a du feu en l’air. Il nous est revenu que dans le dernier trimestre de l’année 2019, les travailleurs ont été surpris de constater des convois d’intrants transportés hors des magasins. Alertés donc, ils tenteront de comprendre ce qui se passe. Mais visiblement, de nombreux camions avaient déjà réussi à quitter les lieux avec des tonnes d’engrais. En allant aux nouvelles, l’on s’est vite rendu compte qu’il s’agissait d’une vente clandestine de plusieurs milliers de sacs d’engrais. On évoque plus de 70.000 sacs sortis de façon frauduleuse avec des stratégies pas très commodes. La valeur de cette sortie frauduleuse : plus de 1.086.000.000 FCFA.

L’affaire va très vite embarrasser les responsables de la SOFITEX de Dédougou et même jusqu’à la Direction générale à Bobo-Dioulasso. Les tractations pour étouffer cette affaire qui sent la fraude aux engrais n’aboutissent pas. Le deal est trop gros pour passer. L’agent indélicat et auteur de cette fraude devrait passer devant un simple Conseil de discipline. La sanction qui était envisagée serait la mise à pied. Même là, l’on sent une main extérieure qui tente de sauver les meubles. Mais l’affaire est plus grave qu’une mise à pied ne saurait se justifier. Les auteurs et complices de cette affaire devraient rendre compte». Voici ce que nous écrivions pour alerter sur une affaire qui sentait la fraude et le détournement d’engrais. C’était dans Le Reporter n°282. Et vlan !

Les manœuvres…

Le 18 octobre 2019, des camions de particuliers ont pris d’assaut les magasins internes et externes de la SOFITEX de Dédougou et procédaient à l’enlèvement d’intrants agricoles. Pour ce faire, les manutentionnaires ont été invités à effacer les logos de la SOFITEX sur les emballages avec du dissolvant, une offre qu’ils vont refuser d’ailleurs, car sentant des bizarreries. Néanmoins, c’est cette supercherie qui sera finalement utilisée par les preneurs venus d’ailleurs pour effacer toute trace de la SOFITEX et embarquer les sacs dans les camions. Selon nos informations, pour les traces d’un seul sac effacé, l’auteur empoche 250 FCFA. Très vite, ce fait inhabituel va intriguer les travailleurs. Ils vont aux informations. Les premières explications font cas d’une vente diligentée par la Direction générale. Mais ce n’est pas sûr. Des suspicions de fraude existent. Les travailleurs vont intensifier la pression dès le lendemain, 19 octobre 2019. Ça commence à sentir le roussi.

Malgré tout, l’opération d’enlèvement ne va pas s’interrompre pour autant. Même les explications données par le responsable SOFITEX de la région de Dédougou ne vont pas convaincre les travailleurs. C’est alors que ces derniers décident d’entrer en résistance et refusent maintenant la sortie des camions. Mieux, ils portent plainte à l’Inspection du travail le 4 novembre 2019 pour sauvegarder leur outil de travail et exigent que tous les documents ayant autorisé l’enlèvement des intrants leur soient remis ; des éléments que le responsable régional de la SOFITEX n’arrive pas à fournir. Les travailleurs, sous la houlette de la Confédération générale du travail du Burkina (CGT-B) section régionale de Dédougou, vont insister.

Pour le chef de la région cotonnière de Dédougou, il faudrait une autorisation de sa hiérarchie, à savoir la Direction générale. C’est finalement le 6 novembre que lesdits documents seront transmis aux travailleurs. Et là, les travailleurs commencent à comprendre ce qui a été tramé. Les tractations se poursuivent en parallèle. Le 12 décembre 2019, les travailleurs s’entendront dire par le président du Conseil d’administration qu’il s’agit d’une opération de vente diligentée par la Direction générale et que tout est mis en œuvre pour trouver une solution à l’incident. Et là, selon les propos du PCA, l’on comprend qu’aucune action n’est prise au niveau de la Direction générale pour investiguer sur l’affaire. Puis les choses recommencent à traîner.

Selon les informations dignes de foi, il existe dans des magasins de la SOFITEX, des stocks d’intrants à problème. C’est alors qu’il a été décidé par la Direction générale de procéder à leur «liquidation» d’une manière ou d’une autre. Mais comment ? Le directeur de l’audit interne et du contrôle de gestion ayant été désigné pour apurer cette affaire, il n’a pas tourné en rond. Il s’est engagé, par son propre chef, à vendre lesdits intrants. Ce qui l’a conduit à l’opération frauduleuse de Dédougou et qui lui a éclaté à la figure.

Une procédure floue

En effet, deux commerçants avaient été identifiés par le directeur de l’audit interne et du contrôle de gestion, Sylvestre Yaméogo, sans qu’on ne sache par quelle procédure l’opération de vente devrait être menée. Selon des documents signés par Sylvestre Yaméogo et dont nous avons pu avoir des copies, la première autorisation d’enlèvement du premier commerçant, Ouédraogo Daouda, fait ressortir 5.560 sacs d’engrais NPK d’un montant de 39.000.000 FCFA, soit plus de 7.000 FCFA le sac. Quant au second, Gnessien Kalfara, sur l’une de ses autorisations d’enlèvement pour 20.141 sacs d’urée et de NPK, aucune mention du montant payé ne ressort sur l’autorisation d’enlèvement n°001/DAICG/2019. On peut déduire sur la base du coût du sac, à savoir 7.000 FCFA vendu à Ouédraogo  Daouda, que  les  20.141  sacs de Kalfara ont été vendus à 140.987.000 FCFA.

Pourtant, selon les prix standards de la SOFITEX, le sac coûte 14.000 FCFA. Pourquoi  le directeur a vendu l’engrais à moitié prix ? Selon des informations à l’intérieur de la SOFITEX, Sylvestre Yaméogo a prétendu que les engrais étaient avariés. Les mêmes  sources qui travaillent à la SOFITEX prétendent le contraire. Les engrais vendus sont de bonne qualité. Et ce n’est pas tout. Le stock prévu pour la vente est estimé à 208.178 sacs. Si l’on consière alors les prix standards de la SOFITEX, le directeur de l’audit interne et de contrôle de gestion avait, dans ses petits papiers, la vente des 208.178  sacs. Ce qui lui reviendrait à 2.914.492.000 FCFA à encaisser. Quelle affaire !

Le Conseil de discipline a-t-il eu toute la vérité ?

Au regard de la forte pression faite par les travailleurs regroupés au sein de la CGT- B, les responsables de la SOFITEX ne pouvaient que se rendre à l’évidence : il faut entamer une procédure disciplinaire. Le Conseil de discipline que nous annoncions a alors été convoqué le 10 mars 2020, dans la salle de réunions du Conseil d’administration. L’heure de la vérité devrait sonner et tout devrait se savoir. L’homme au cœur de ce scandale est Sylvestre Yaméogo, un agent de la SOFITEX et pas des moindres : le directeur de l’audit  interne et du contrôle de gestion de la SOFITEX. Pendant plus de trois heures, le sieur Yaméogo Sylvestre va s’expliquer devant ses collègues et membres du Conseil de discipline. Selon le président du Conseil de discipline, des demandes d’explications avaient été envoyées au sieur Sylvestre Yaméogo à propos de la vente sans autorisation préalable de sa hiérarchie. 

Mais cela n’a pas suffi. L’incriminé a alors expliqué que courant 2019, «un stock de 1.600 tonnes d’engrais avariés a été déclaré à Diébougou et il a été instruit de trouver une solution». Puis, il lui sera également signalé des stocks importants d’engrais avariés dans toutes les régions. «Il a alors demandé à la Direction des intrants et du crédit agricole de lui faire le point complet des avariés», dit-il. C’est à l’issue d’une mission d’audit qu’il a été décidé de céder les engrais à un tiers pour exportation, mais cette option sera abandonnée plus tard au profit d’une simple cession et la Direction générale lui aurait donné l’autorisation de procéder à la vente. Cette dernière option, à savoir la vente, selon l’incriminé, a été demandée par le Directeur général et partagée avec d’autres responsables dont le Secrétaire général, qui a apporté des amendements ainsi que le directeur financier et comptable de la SOFITEX.

Ping-pong entre le SG de la SOFITEX et l’agent indélicat

Mais le Secrétaire général n’en est pas si sûr. Il prétend le contraire. Pour lui, il s’est opposé à cette procédure de vente. Ses explications étaient telles qu’il n’a jamais donné son accord. Il a poursuivi en disant avoir effectivement porté juste des amendements en indiquant «son opposition pour les modalités de vente proposées. Il fera remarquer que les intrants appartiennent à l’entreprise et de fait, le choix des acheteurs et la fixation des prix de cession ne sauraient être du ressort d’une seule personne. En l’absence du DG en mission, le projet de procédure n’a jamais été approuvé par la hiérarchie». Mieux, le Secrétaire général dit avoir interpellé Sylvestre Yaméogo quand les rumeurs de la vente avaient commencé à circuler, en lui indiquant «qu’il ne devrait pas prendre une initiative quelconque sans l’avis préalable du Directeur général». Hélas !

Plus loin, l’on apprend que le Directeur général s’était également mêlé de l’affaire en voulant savoir avec Sylvestre Yaméogo, le niveau d’avancement de l’élaboration de la procédure de vente. C’est alors que le directeur de l’audit interne et du contrôle de gestion fera savoir que les choses n’étaient plus à l’étape de l’élaboration d’une quelconque procédure et que les ventes étaient déjà opérées. Coup de tonnerre ! Il reconnaîtra en plus, devant le Directeur général, au cours de ladite rencontre, avoir pris sur lui la responsabilité de la vente sans l’autorisation de qui que ce soit.

Les informations reçues et les réponses aux questions au cours du Conseil de discipline ont permis à ses membres d’opter pour la faute lourde commise par Sylvestre Yaméogo. Nous étions donc le 10 mars 2020. Puis le temps passe. Rien ne filtre de la Direction générale après la tenue du Conseil de discipline. Ce n’est que le 27 mars 2020 que le Directeur général va signer la lettre de licenciement pour faute lourde. Mais quelque chose cloche. Au cours du Conseil de discipline, en effet, il est ressorti que l’intéressé devrait être licencié avec des poursuites judiciaires. Chose à laquelle la Direction générale n’a pas accédé. Pourquoi ? Aurait-elle refusé de suivre les décisions du Conseil de discipline ? L’affaire n’est pas terminée !

Aimé NABALOUM
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  • Burkina Façon. Où allons-nous? Il va falloir revoir l’éducation pour le patriotisme dès la base. Car, sans nationalisme, aucune lutte ne vaincra cette mentalité d’être corrompu ou de corrompre pour briller.

Aimé NABALOUM Ecrit par Aimé NABALOUM

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