SOCIETES DE TRADING AU BURKINA : 26 milliards FCFA gelés dans une quinzaine de comptes bancaires

Des érudits du système financier et des questions boursières, à travers le monde, ont créé un système financier consistant à faire des dépôts d’argent auprès de sociétés qui, à leur tour, les font fructifier au profit des «déposants» appelés investisseurs dans le jargon des traders. Les sociétés de  trading placent, à leur tour, les fonds dans le circuit de la bourse et se font  de l’argent. Puis, elles reversent des pourcentages aux  investisseurs. Avec ce système, les investisseurs peuvent se retrouver avec plus de 200% du montant de leur investissement. La pratique n’est pas très nouvelle au Burkina Faso. Elle se faisait dans des cercles restreints. Les premières sociétés de trading au Burkina ont été créées il y a quelques années. En 2016, de nouvelles sociétés sont nées avec des offres alléchantes. Des dizaines de milliards FCFA y ont été injectées par des milliers de  personnes. Malheureusement, les «traders» sont aujourd’hui en conflit avec la loi. L’activité a été  déclarée illégale par le ministère des Finances et  les banques ont bloqué les comptes des sociétés des traders, avec plusieurs milliards FCFA des investisseurs, apprend-on. L’affaire est entre les mains de la Justice.

Elles sont sept grandes sociétés de trading au Burkina. A côté d’elles, il existe d’autres, peu connues mais qui exercent dans la vente des devises avec les souscriptions de leurs membres. Environ quinze sociétés exercent sur le territoire national. C’est en 2016 qu’elles ont véritablement pris leur envol au Burkina Faso. Depuis lors, elles ont réussi le pari de rassembler autour d’elles, des milliers et des milliers de souscripteurs, chacun s’étant inscrit selon ses ambitions et ses moyens. Selon un souscripteur, qui  y est depuis des années, «avant, le trading était réservé à une minorité et il était également pratiqué par les banques». Puis un autre de renchérir, «ce n’est pas nouveau mais c’est maintenant qu’on arrive à avoir véritablement des informations sur le fonctionnement  du  trading».

Toute chose qui fait croître le nombre de sociétés et d’investisseurs. Dans toutes les couches de la société, on retrouve des souscripteurs : des fonctionnaires en activité ou retraités, des cadres de banques, des militaires, des commerçants, des hommes d’affaires, des religieux, jeunes et vieux, etc. Ça rapportait. Mais aujourd’hui, sociétés et investisseurs sont dans la galère et le désarroi total. Un souscripteur de la société Global business management institute (GLOBUMI), l’une des plus grandes que nous avons rencontrées, n’arrive pas à comprendre la situation qui lui est arrivée. «Quand GLOBUMI s’est installée il y a trois ans, on nous a fait comprendre que le patron est un génie en ingénierie financière qui  arrive à se faire  des milliards FCFA» dans le trading. Voilà comment les gens se sont laissé intéresser par l’affaire. «Au début, en tout cas, ils payaient», précise notre interlocuteur.

Des dégâts de grande ampleur

C’est au début de l’année 2019 que les investisseurs vont commencer à émettre des doutes et des interrogations. Courant Mars 2019, certains investisseurs avaient commencé à sentir des retards dans leurs paiements. «Ils ont commencé à nous dire que ce sont les banques qui ne sont pas d’accord avec leur activité. Effectivement, quand on regarde, quelqu’un qui propose des taux allant de 100% à 300%, par rapport aux banques, il n’y a véritablement pas match», confie un investisseur. Les sociétés de trading engagent alors, chacune de son côté, une course pour donner des informations à leurs membres. Il faut vite sauver l’activité et rassurer les souscripteurs. «Au regard d’un certain nombre de soucis techniques rencontrés, des perturbations pourraient être observées dans l’exécution des paiements. Nous mettons en ce moment tout en œuvre pour honorer nos engagements dans les plus brefs délais possibles». Voici ce que dit GLOBUMI à ses investisseurs dans un communiqué. Nous sommes en fin avril 2019. Les difficultés vont se confirmer, car quelques jours plus tard, le Conseil régional de l’épargne publique et des marchés financiers    (CREPMF) de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) va sonner l’alerte générale. Il va rendre public un communiqué suffisamment salé qui va faire trembler les sociétés de trading burkinabè.

Le 7 mai 2019, «le Conseil met en garde le public de l’Union et spécifiquement celui du Burkina Faso, contre la récurrence d’offres de placement aux promesses de rendements élevés. En effet, certaines structures procèdent à la collecte irrégulière des fonds auprès du public contre des titres de capital, des placements financiers, des biens (immobiliers ou des véhicules) avec des promesses de rendement allant parfois de 100% à 500% de la mise initiale. A cette date, les structures identifiées sont : la Nationale d’identification et de sécurisation du Faso (NIS-FASO), Global business management institute SA (GLOBUMI), Ontega trading finance, Avatrade finance, Société Faso tomate (SOFATO). » Et la liste n’est pas exhaustive, précise le Conseil de l’UMOA qui rappelle en outre qu’il s’agit de «campagnes frauduleuses de collecte de fonds du public en violation de la législation en vigueur qui stipule que les opérations d’appel public à l’épargne sur le marché financier régional de l’UMOA sont sou- mises, au préalable, au visa du Conseil régional.»

De lourds soupçons de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme

Les investisseurs commencent à paniquer et se retournent vers leurs sociétés de trading. Une fois de plus, les sociétés vont tenter de jouer la carte de l’assurance envers leurs investisseurs en faisant savoir que la situation devrait se décanter très vite. Pourtant, dès le communiqué du Conseil régional de l’épargne publique et des marchés financiers, les sociétés n’avaient plus le contrôle de la suite des événements. C’est dans ce contexte que le ministère de l’Economie, des Finances et du Développement, dans un communiqué daté du 14 juin 2019, va enfoncer le clou en qualifiant le trading d’activités illégales. «J’invite les promoteurs des structures concernées ou impliquées à mettre immédiatement fin à leurs activités illégales et prendre attache avec les autorités compétentes aux fins de se conformer à la réglementation en vigueur sous peine de sanctions », martèle le ministère des Finances.

Après le Conseil de l’UMOA et le ministère des Finances, la Cellule  nationale de traitement de l’information financière (CENTIF) s’est invitée dans l’affaire. Elle ordonne le gel administratif des comptes des sociétés. Les responsables de sociétés ont été sommés de clôturer leurs comptes dans les banques de la place. Selon une source bien au parfum de cette affaire, les choses n’ont vraiment pas traîné pour avoir la peau des sociétés. On apprend que les premiers gels administratifs ont été effectués le 19 mai 2019. Dès le 22 mai 2019, l’on est passé au gel judiciaire. Toujours selon la même source, la Cellule nationale de traitement de l’information financière (CENTIF) a été saisie avec des plaintes avec pour argument que les sociétés sont soupçonnées de délit d’apparence, de blanchiment de capitaux, de financement du terrorisme, etc. Depuis le gel, le dossier a été confié à un premier cabinet d’instruction du Tribunal de grande instance (TGI) de Ouagadougou, puis retiré au profit d’un autre cabinet, au moment où ce dernier fermait bureau pour des congés annuels. «Pourquoi confier un dossier aussi urgent à un juge d’instruction qui va en congé», s’interroge un investisseur. Pour lui, il y a anguilles sous roche.

«Alors  que nous étions déjà dans une lancée de régularisation de notre situation, nous avons été informés par voie de notre conseil du fait que GLOBUMI SA et bien d’autres structures font l’objet de poursuite en Justice. Sujet que nous ne pouvons pas approfondir dans le présent communiqué, vu que le dossier n’est pas encore ouvert par le juge d’instruction », annoncent les responsables de GLOBUMI. Une autre société de trading, Royale Finance, se fera encore plus explicite à l’endroit de ses investisseurs. «Dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, en connexion avec le blanchiment d’argent, la Justice burkinabè a cru devoir ordonner  en mai 2019, le placement sous séquestre des comptes des sociétés de trading. (…) Depuis lors, toutes les sociétés de trading sont tenues de cesser leurs activités de placement et de rentabilisation des capitaux au risque de poursuites judiciaires. (…) C’est pourquoi elle tient, par le présent avis, à rassurer tous ses investisseurs en leur précisant qu’ils seront couverts de leurs fonds dès que les blocages tant administratifs que judiciaires seront levés ». Les investisseurs commencent alors à avoir des informations plus précises sur ce qui les attend. Mais certains restent tout de même  confiants quant à la suite.

50. 000 personnes dans le désarroi

Pour les uns, ils sont plus de 20.000 investisseurs au Burkina et pour d’autres, le nombre d’investisseurs devrait atteindre 50.000 personnes. Selon plusieurs personnes contactées, les comptes gelés contiennent plus de 26 milliards FCFA, un montant qui devrait être justifié par les sociétés et les investisseurs. Depuis, les investisseurs broient du noir. «Mon dépôt est arrivé à terme avant qu’on ferme les comptes et ils ne m’ont pas payé jusque-là ; je n’arrive pas à comprendre. Pourtant, j’avais besoin de mon argent pour la scolarité de mon enfant qui  étudie à l’extérieur du Burkina.» Cet investisseur n’est pas seul dans cette situation de désarroi. Et un autre d’ajouter : « Je viens d’apprendre qu’il y a un investisseur dont la sœur est décédée par manque d’argent pour la soigner. » Les conséquences  de cette situation sont énormes : des scolarités des enfants en attente de paiement ; des malades en quête d’argent pour les soins ; des hommes d’affaires dont les commerces sont fermés ; des domiciles et des parcelles  saisis pour cause d’hypothèque ; etc. Selon le témoignage d’un investisseur que nous avons recueilli, un retraité utilisait ses gains d’investisseurs pour s’acheter des médicaments comme compléments alimentaires. Ce dernier se trouve aujourd’hui dans l’incapacité de poursuivre son traitement, ses proches  étant également fatigués de l’aider. Des dialysés, des FDS qui sont en mission de sécurisation, ont injecté leurs primes dans le trading pour se soigner et pouvoir prendre en charge leurs familles. C’est aussi le cas de ce jeune commerçant qui, après avoir été briefé par son ami, a injecté près de 4 millions FCFA. Il n’a pas pu toucher son premier paiement avant que les comptes soient gelés, etc. A cette allure, «on se demande s’ils n’ont pas perdu nos sous, ou alors, c’est une arnaque et qu’ils ne veulent pas payer », proteste un autre investisseur.

Le ministère des Finances pourra-t-il y trouver une solution ?

Pour plaider leur cause, les investisseurs ont décidé de s’organiser autour de l’Association des investisseurs en trading (AIT). Il nous revient que le bureau de cette structure a entrepris des actions auprès de personnalités et des autorités gouvernementales pour expliquer leurs déboires afin d’y trouver des solutions rapides. Le ministère des Finances, la Cellule nationale de traitement de l’information financière (CENTIF), l’Agent judiciaire du Trésor, la Direction des affaires monétaires et financières (DAMOF) ainsi que d’autres personnalités ont reçu les investisseurs dans le cadre de la recherche d’une sortie de crise. Les premiers responsables du ministère des Finances auraient fait savoir que leur mise en garde ne concernerait que la collecte et n’interdisait pas les paiements des investissements déjà faits. Selon certaines informations concordantes, la Présidence du Faso aurait été saisie de la situation. A l’issue de nombreuses démarches et malgré les assurances, les choses restent en l’état. Même la tentative de main levée sur les gels par la Justice n’a pas donné satisfaction aux investisseurs. Seules les sociétés seraient fondées à demander une telle main levée, explique-t-on. Vont-elles le faire ?

Les investisseurs soupçonnent des magnats financiers et bancaires, surtout d’être de connivence avec la Justice pour bloquer une activité mondialement exercée et reconnue. Les sociétés de trading également  ne sont pas tendres envers les établissements bancaires. Pour les responsables  de GLOBUMI, par exemple, «tout allait pour le mieux jusqu’à ce que notre élan soit mis à mal d’abord, par certaines banques parte par exemple, « tout allait pour le mieux jusqu’à ce que notre élan soit mis à mal d’abord,
par certaines banques partenaires qui voyaient nos activités comme une menace pour leur survie et se sont ainsi mises à saboter la collaboration et il s’en est suivi les clôtures de nos comptes dans ces institutions financières. Et lorsque le Conseil régional de l’épargne publique et des marchés financiers (CREPMF) a publié son communiqué, toutes les autres institutions sont rentrées dans la danse, demandant également la clôture de nos comptes dans les délais  très courts.»

Pendant que certains investisseurs veulent tomber à bras raccourcis sur les banques, d’autres en veulent aux sociétés de trading sur qui ils font peser d’énormes soupçons. En effet, dès les clôtures des comptes bancaires, des sociétés ont organisé des rencontres avec leurs investisseurs sur l’ensemble du territoire national pour leur donner la «bonne information». Mais «quand ils nous ont réunis, les sociétés de trading n’ont pas voulu qu’on regarde les courriers de prêt», afin d’avoir les preuves de l’effectivité des gels.

En attendant l’ouverture véritable de l’aspect judiciaire de cette affaire, les investisseurs continuent de ruminer leur colère. Ils s’expliquent difficilement la non-réactivité des sociétés de trading frisant la complicité avec la Justice et aussi le silence de l’autorité qui devrait protéger les investisseurs. Nous avons tenté d’avoir des réponses avec les responsables de sociétés de trading. Certains se sont montrés disponibles mais n’ont pas répondu soit aux questions, soit au rendez-vous. Affaire à suivre !

Aimé NABALOUM
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