TEMPETE AU CDP : Choc des ambitions ou prémices d’un deal politique entre Ouagadougou et Abidjan ?

La perspective de la présidentielle de 2020 révèle la réalité au sein du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). Ce parti, comme d’autres, est plus un regroupement d’hommes et de femmes unis plus par les opportunités que par des convictions idéologiques. Jusqu’au 30 octobre 2014, Blaise Compaoré était le seul garant de son unité. Aujourd’hui réduit au statut flatteur de président d’honneur à vie, Blaise Compaoré ne semble plus en mesure de concilier les ambitions de ses ouailles qui entendent désormais se livrer à une bataille sans merci pour le choix du candidat du parti pour la présidentielle de 2020. Pour l’instant, trois camps s’affrontent sans concessions : celui du président du parti, Eddie Komboïgo, qui ne cache pas son intention d’être candidat, les soutiens de Kadré Désiré Ouédraogo, candidat déjà déclaré, et enfin, le groupe de Mahamadi Kouanda, qui soutient la candidature de Juliette Bonkoungou. Autant le dire, la candidature du CDP se disputera âprement. A cette allure, le CDP peut définitivement faire une croix sur ses chances de revenir au pouvoir. Et si finalement, cette crise n’est que les signes visibles d’un jeu qui cache un deal politique entre Blaise Compaoré et ses anciens bras droit au pouvoir aujourd’hui?

Bien avant l’insurrection populaire et l’exil de son fondateur Blaise Compaoré, nous avions, à plusieurs reprises, écrit dans ces mêmes colonnes que le CDP n’est pas un parti politique mais un regroupement d’individus aux intérêts et ambitions divergents, unis par la crainte d’un homme et d’un système politique qui les maintient sous une chape de plomb tout en leur offrant des opportunités de réussites personnelles. Depuis sa création en 1996, c’est la première fois que le choix du candidat du parti  à une présidentielle fait l’objet de débats. Jusqu’à la fuite de Blaise Compaoré, c’est lui qui était le candidat naturel du parti. Et d’ailleurs, le parti l’a accompagné dans son entêtement à se maintenir au pouvoir malgré la vague de contestations qui montait et qui a fini par l’emporter. Mais comme le dit si bien un adage mossi, «quand le foyer incandescent se refroidit, même les chiens en font leur couchette » (traduit littéralement du mooré).

Aujourd’hui, le CDP et ses militants découvrent la démocratie interne. Ils peuvent même oser se porter ou choisir des candidats sans attendre la décision du congrès qui investissait toujours le président fondateur. Aujourd’hui que le président fondateur a d’autres soucis, tous ceux qui ont des ambitions ou estiment avoir plus de droit que les autres avancent à visages découverts. Ainsi donc, à un peu plus d’un an de la présidentielle, le parti est divisé autour de trois candidatures (pour le moment). L’une est clairement annoncée en dehors des cadres et instances du parti mais avec le soutien de certains caciques. Il s’agit de celle de Kadré Désiré Ouédraogo, portée par un mouvement dénommé KDO 2020 et soutenue par des vieux briscards du CDP tels que Léonce Koné, actuellement poursuivi devant le Tribunal militaire pour son implication présumée dans le putsch manqué de septembre 2015 ; Salia Sanou, ancien Maire de Bobo-Dioulasso et pendant longtemps responsable régional du CDP dans les Hauts-Bassins, qui retrouve un nouveau souffle après une longue traversée du désert suite à l’insurrection populaire ; Boureima Badini, candidat malheureux à la présidence du parti, battu lors du dernier congrès par Eddie Komboïgo qui semble tenir à sa revanche. Bien d’autres militants et cadres avec ou sans bases réelles ont également accouru à l’appel de Kadré Désiré Ouédraogo. Des élus, notamment des députés, manifestent publiquement leur soutien total à l’initiative KDO 2020.

Tout sauf Eddie Komboïgo

Le deuxième camp a pour porte-voix attitré ou autoproclamé, Mahamadi Kouanda, membre fondateur de l’Organisation pour la démocratie et le progrès, Mouvement du Travail – (ODP/MT, qui a fusionné avec d’autres pour donner naissance au CDP en 1996) et ancien député. Celui-ci refuse que des militants de la 25e heure portent le flambeau du parti. Il affirme soutenir la candidature de Juliette Bonkoungou (qui ne s’est pas encore personnellement prononcée sur la question). Ce camp accuse le président du parti de vouloir usurper la candidature et se dit prêt à tout pour l’en empêcher. «Si le CDP doit éclater pour que Eddie ne soit pas candidat, il éclatera. Ma position est très claire. » A affirmé Mahamadi Kouanda, dans une interview accordée à notre confrère, le quotidien Le Pays. Plus que l’adversité, l’inimitié et la rancœur tenace à l’encontre du président du CDP sont clairement manifestes. Au passage, il tacle Kadré Désiré Ouédraogo, qui a abandonné le CDP au moment où il avait besoin de lui. Toutefois, sa candidature peut passer dans le camp de Mahamadi Kouanda. A condition bien sûr qu’il accepte de se soumettre aux instances du parti et à des primaires. «Je ne suis pas contre Kadré. S’il arrive à battre Juliette aux primaires, je le soutiendrai», soutient l’ex- député Mahamadi Kouanda. Assurément, seuls les ouvriers de la première heure ont du mérite à ses yeux.

Enfin, le troisième camp est celui du président du CDP, depuis 2015, reconduit en mai 2018, soutenu par d’autres caciques (comme Mélégué Traoré et Achile Tapsoba) et de jeunes loups aux dents bien longues qui croient que leur heure a sonné. Contesté par les deux camps et accusé d’user de pratiques déloyales et irrégulières pour imposer sa candidature, Eddie Komboïgo n’entend pas pour autant se laisser compter. Face à ses détracteurs qui revendiquent désormais sa démission, il rétorque que non seulement il ne démissionnera pas, mais compte bien faire valoir son droit à la candidature. En clair, il sera candidat à la candidature du CDP pour la présidentielle.Il ne sera pas étonnant que d’autres candidatures ou d’autres camps émergent d’ici la présidentielle de 2020. Certains militants et leaders du CDP semblent déterminés à jouir jusqu’au bout de la démocratie interne retrouvée. C’est aussi possible que par le jeu de cette démocratie interne, des alliances se construisent par la suite entre candidats à la candidature. Les deux premiers camps pourraient se liguer contre Eddie. Mais lui aussi avec ses moyens peut se constituer de solides clientèles pour le pousser jusqu’au bout. Il semble être déjà allé trop loin pour reculer. Mais Eddie est un homme d’affaires. Avec lui,  rien n’est donc impossible. Tout dépendra des intérêts en jeu.

Pas question de rajeunissement ou de renouvellement de l’élite au CDP

En tous les cas, le CDP est déjà mal parti. Ce n’est pas dans ces conditions qu’il réussira à reconquérir le pouvoir perdu en 2014. Déjà, même uni autour de l’une  des trois candidatures (Kadré, Juliette et Eddie), il n’est pas évident que le CDP ait une chance de revenir aux affaires. Plusieurs candidatures dans ses rangs ne feront donc que précipiter l’éclatement du parti et sa disparition progressive, avec la retraite forcée de certains de ses animateurs. L’on avait espéré que le parti allait tirer au moins la leçon de l’échec de la génération Blaise Compaoré et compagnie et tenter un renouvellement de son  élite. Malheureusement, le chien ne change jamais sa manière de s’asseoir. Les vieux briscards s’accrochent et refusent de céder la place. Si Eddie qui est un pur produit du système et devrait donc être plus proche d’eux est autant combattu, quel serait le sort que subirait quelqu’un d’autre, plus jeune et n’ayant été ni député, ni Conseiller municipal sous Blaise Compaoré ? Le rajeunissement ne semble pas à l’ordre du jour au CDP. Pouvait-il en être autrement quand on sait que bien des militants se convainquent que leur salut réside exclusivement dans la marchandisation de l’engagement politique ? Beaucoup d’entre eux ont tout eu parce qu’ils sont militants du parti et ne se sentent pas capables de gagner autrement leur vie sans les rentes politiques. Ce n’est pas au soir de leur carrière qu’ils peuvent voir les choses autrement.

Mais en fonçant tête baissée, ils risquent de tout casser. Tout porte à croire que l’éclatement du parti est irréversible. Toutes les conditions sont en train d’être réunies. Non content de laver son linge sale en public, le CDP se fragilise et risque d’être secoué dans ce qui lui reste de fondation : le nom et l’image de Blaise Compaoré. Si Blaise Compaoré ne peut plus incarner ou imposer l’unité, même de façade, alors, l’on peut se risquer d’inviter les militants à préparer le requiem du CDP. En effet, un parti comme le CDP peut difficilement tenir dans l’opposition. S’il perd toutes ses chances de reconquérir le pouvoir d’Etat, il n’y a aucun doute que la débandade sera générale. Les militants iront faire valoir leurs ambitions et intérêts particuliers ailleurs. D’autant plus que bien des leaders de ce parti sont dans leur ultime bataille de survie politique. Ils risquent d’être définitivement contraints à la retraite si en 2020, le CDP et ses candidats se font laminer.

Les prises de positions suspectes de Blaise Compaoré

Les regards sont donc tournés vers Blaise Compaoré dont tous se revendiquent. Peut-être que lui parviendra enfin à jouer un rôle de médiateur désintéressé et impartial pour ramener tout le monde au dialogue et à la raison. Mais, il faudra bien plus qu’un talent de médiateur. Seulement, peut-il y arriver ? Voudrait-il réellement le faire? Rien n’est moins sûr. Ses positions actuelles vis-à-vis des différents courants qui se battent sont pour le moins incompréhensibles. En effet, pendant qu’Eddie Komboïgo dit avoir son soutien à travers plusieurs rencontres et courriers, il n’en demeure pas moins qu’il reçoit des proches et soutiens de Kadré Désiré Ouédraogo. Certains de ses inconditionnels affirment d’ailleurs que Kadré est le choix de Blaise Compaoré. En tout cas, c’est dans les rangs de Kadré que l’on recrute les vrais zélateurs du Président Compaoré. Mahamadi Kouanda, quant à lui, ne cache pas sa surprise du soutien de Blaise Compaoré à Eddie Komboïgo. Il dit même ne pas reconnaître le Blaise Compaoré qu’il a longtemps servi. Certains observateurs se demandent si finalement tout ce beau monde n’est pas manipulé et si la crise n’a pas été suscitée et entretenue par Blaise Compaoré. C’est mal connaître l’homme. Ces observateurs suspectent d’ailleurs les tenants actuels de se rapprocher de Blaise Compaoré qui négocierait une paix des braves avec ses anciens bras droits. Entre eux, il n’y a ni divergence idéologique, ni opposition d’offre politique ou de vision pour le pays, encore une différence de perception et de rapport au bien public. C’est juste des questions subjectives de trahisons, d’inimitiés mal digérées, d’ambitions personnelles et de partage du pouvoir et de ses rentes, etc.

Du  reste, la gouvernance n’est qu’une continuité du pouvoir CDP. Le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) et le CDP sont les deux faces d’une même médaille. Ce sont  juste des instruments de conquête et de maintien au pouvoir. Ils peuvent aussi servir d’instrument de manipulations pour sauver les intérêts de leurs mentors. Si tel est le cas, le CDP et ses candidats ne seront que les victimes consentantes ou manipulées d’une farce. Blaise Compaoré a plus à gagner avec le pouvoir qu’avec un parti politique confronté à des contradictions internes qu’il risque de tirer comme un boulet à ses pieds. Depuis son exil abidjanais, il sait plus que quiconque que s’il compte sur le retour du CDP pour revenir triomphalement au pays, il risque de finir ses jours en belle famille.

Finalement, l’on peut se demander si ces dissensions et toute cette agitation du CDP ne sont pas provoquées et entretenues pour rendre service au pouvoir actuel. Est-ce réellement l’expression d’un choc des ambitions ou les prémisses d’un deal politique qui se trame entre Ouagadougou et  Abidjan? Affaire à suivre de très près !

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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  • Beau raisonnement. Nous avons des confirmations de nos préjugés . Le CDP était vraiment une attroupement des garibous de Blaise; pas un parti aux idées politiques affichées. Et voilà le bruit des plats quand on compte sur ses appétits pour faire de la politique. Ce qui est sûr, cette crise de consommateurs n’arrangera pas le MPP même s’il est encore voté par cette foule. Car la turbulence est déjà innée. Et bonjour le retentissement.

Boureima OUEDRAOGO Ecrit par Boureima OUEDRAOGO

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