Norbert Zongo

A LA MEMOIRE DE NORBERT ZONGO: « Le vernis »

L’enveloppe, la couverture, l’emballage, bref, le vernis. Une société de vernis. La nôtre ! Nous tenons au vernis, à l’emballage. A tous les niveaux et sur tous les plans. Sur le plan moral, par exemple, nous sommes nombreux à vitupérer contre les détourneurs de deniers publics. Nous sommes légion à fermer nos narines au passage des tenants du pouvoir et à hurler que le régime est pourri, corrompu, voleur et népotiste. Mais, au fond de l’enveloppe, en grattant le vernis, nous nous découvrons rasant les murs des couloirs, hantant les bureaux de ces pourris et de ces corrompus pour solliciter un bon d’essence ou un billet de banque… ou tout simplement pour demander de couvrir un détournement ou d’enrayer une action en Justice contre un parent, un ami ou un complice.

Une fois satisfaits, nous revêtons l’emballage, nous ressortons brillant de tout notre vernis, pour dénoncer les pourris et les corrompus qui pillent et tuent le Burkina. A l’analyse de la situation de notre pays, il faut s’interroger sur notre comportement général. En effet, tout le monde crie au vol, au pillage, aux détournements impunis et aux méfaits de la politique des feuilles. Mais le régime corrompu jouit-il seul des fruits de la corruption, des vols et des détournements ? Le pouvoir choisit-il tout seul d’être népotiste, d’être corrompu de consciences ? Envoie-t-il la police ou la gendarmerie remettre les dons, aides et enveloppes ? Questions. Chacun de nous présente un emballage propre, un vernis de qualité. Nous constituons une société de théâtre et de cirque. Sur le plan économique, l’emballage brille de mille et un feux. Malgré la situation économique désastreuse, voire catastrophique pour les salariés et les non- salariés, nous ne constatons pas de grands changements dans les comportements de beaucoup de Burkinabè des villes.

Malgré la dévaluation du francs CFA et ses conséquences, les « pagnes » Wax hollandais font d’excellentes affaires et les « au revoir la Belgique » continuent d’affluer. Les brochettes et la bière à 10 heures gardent la même chaleur et la même fraîcheur. « Les choses sont devenues très dures », mais la fumée des maquis et des buvettes, avec ses forts relents de piment et d’huile brulés, continue à envoyer ses mêmes volutes dans les airs, annonçant les carpes de la Kompienga. Cette politique de vernis ou de l’apparence est encore plus développée au niveau de nos responsables. La seule chose qui tienne chez eux, c’est le désir (disons, la passion) de régner et de mourir au pouvoir. Leurs discours, qui rappellent de temps en temps au peuple qu’il a des dirigeants, ne sont que du vernis, un emballage solide pour leur propre préoccupation : vivre ! Leurs soucis : le sexe, les boissons rares et le calcul de leur fortune tout en se gavant de mets pantagruéliques. A leur décharge : notre cirque à nous, notre théâtre, notre vernis, notre emballage. Aujourd’hui, rien ne peut faire croire réellement à nos responsables que la majorité est très mécontente et découragée par le pouvoir en place.

Rien ne peut les convaincre que la situation est explosive. Rien ! Absolument rien ! Quand un régime arrive à se convaincre que tout ce qu’un peuple a de plus représentatif (intellectuels, artistes, religieux) peut s’acheter comme de la banane, il est illogique de lui demander une autre chose que de régner dans le vernis. Pour gagner le salut de ce pays, quittons notre emballage, abandonnons l’enveloppe, ayons le courage de nous dire : nous sommes tous complices dans ce vernis. »

Norbert Zongo, in L’Indépendant n°112 du 26 septembre 1995


NB: C’est en la mémoire du journaliste d’investigation et Directeur de publication du journal L’Indépendant et pour son combat pour un Burkina Faso digne que nous vous avons proposé son éditorial digne d’intérêt du 26 septembre 1995 intitulé: Le vernis. Cela fait 22 ans que le Burkina Faso et tous les hommes épris de justice et de paix réclament, exigent et se battent pour que justice soit faite dans cette affaire de l’ignoble assassinat de Norbert Zongo le 13 décembre 1998. Cette justice est encore si loin si proche.

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