AN 4 DE L’INSURRECTION POPULAIRE : Au-delà de la colère légitime des insurgés

Le Burkina Faso a commémoré ce 31  octobre 2018, le 4e anniversaire de l’insurrection populaire d’octobre 2014. Plusieurs activités ont été organisées aussi bien par le gouvernement que par des organisations de la société civile et des partis politiques pour marquer cet anniversaire. Dépôts de gerbes et cérémonie officielle commémorative,  marche-meeting, déclarations publiques, conférences de presse, bref, des manifestations de diverses portées par des acteurs tout aussi divers, boycottées par les parents des victimes (ou leur association), ont ponctué cette commémoration. Une fois de plus, les Burkinabè ont étalé leurs divergences ou leur incapacité à saisir le sens de l’histoire, à répondre à l’appel du peuple désemparé ; chacun ou chaque groupe voulant tirer les dividendes politiques, sociales et même économiques de cette insurrection. Les martyrs doivent sans doute se retourner dans leur tombe, au regard de toutes ces scènes d’hypocrisie, d’indignité et de mascarade en leur nom.  4 ans après l’insurrection populaire, qu’en reste-t-il ? Quels sont les acquis ? Où sont passés les insurgés ? Le message des insurgés a-t-il été  entendu  ?

Il y a un an, nous écrivions : « A quand la fin de la politique spectacle mettant en scène des acteurs de peu de talents mais qui hypothèquent dangereusement la vie de la nation ? A quand le sursaut d’orgueil des juges non acquis pour laver l’honneur de leur institution souillée par des pratiques nauséabondes de quelques brebis galeuses ? Jusqu’à quand certains citoyens, organisés ou non, vont-ils continuer à mettre à mal la fragile stabilité du pays au nom des intérêts égoïstes de quelques politiciens décidés à reconquérir, conquérir ou conserver le pouvoir par tous les moyens ? Que d’interrogations ! Tant le quotidien devient de plus en plus une succession de spectacles de désolation. Une fois de plus, le président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, est interpellé. C’est lui et lui seul qui détient la clé qui peut ouvrir les portes de l’espoir. Mais encore faut-il qu’il se décide enfin à prendre ses responsabilités ». C’était dans Le Reporter N°225 du 1er au 14 novembre 2017,  à l’occasion du troisième anniversaire de l’insurrection populaire. Et nous ajoutions : « Le Burkina Faso a commémoré le troisième anniversaire de l’insurrection populaire dans un contexte d’incertitude quasi généralisée. (…) Presque toutes les conditions sont en train d’être réunies pour rendre le pays ingouvernable. Trois ans après, les espoirs de changement et de renouveau deviennent de plus en plus minces ».

Un  an  après,  les choses ne font que s’empirer. Le Burkina Faso sombre progressivement dans les abîmes des querelles politiciennes et de l’incivisme rampant, le tout dans une atmosphère sécuritaire des plus préoccupantes. Ce ne sont plus les seules régions du Sahel et du Nord qui font l’objet d’attaques terroristes. Plus de la moitié des 13 régions, soit au moins 8 ont déjà été le théâtre d’attaques le plus souvent meurtrières. A cela s’ajoute un nouvel esprit d’insurgés permanent, pour ne pas dire d’indiscipline et d’incivisme aggravés, qui consiste à tout contester et à défier systématiquement l’autorité de l’Etat.

L’espoir d’un jour nouveau, porteur d’espoirs de renouveau politique, institutionnel et socioéconomique, né de la chute de Blaise Compaoré avait fait place à la hantise de lendemain douloureux. Car, comme l’a si bien dit Laurent Bado sur Radio Oméga le 28 octobre dernier, « Blaise Compaoré a laissé derrière lui un peuple d’affamés, une paysannerie abandonnée à elle-même, une administration arnaqueuse, une jeunesse culturellement déboussolée, une loi qui n’est plus la même pour tous, une justice du plus fort, du plus riche, du bras le plus long avec bien des juges et des avocats immoraux et incompétents, une caste de milliardaires enrichis par les faux marchés publics et les fausses factures, une médecine qui rend malade, une école qui rend bête, des transports qui immobilisent ou qui conduisent droit au cimetière, des télécommunications exploiteuses, inefficaces et qui rendent sourds et muets, un chômage endémique qui accule nos bras et cerveaux valides à la drogue, au banditisme et à l’exil dans le ventre des requins en mer méditerranée».

La  victoire est  « batarde » et l’échec est orphelin

4 ans après, la crainte que demain soit pire hante les nuits de bien des patriotes qui assistent la destruction progressive du vivre ensemble par des acteurs plus préoccupés par leurs ambitions et leurs égos parfois surdimensionnés. Aujourd’hui encore, l’on en est encore à débattre des acquis de l’insurrection populaire. La majorité présidentielle tente de prétexter de l’héritage catastrophique légué par Blaise Compaoré pour justifier son immobilisme et son incapacité à oser la rupture. Le Burkina Faso a toujours du mal à sortir de la mal gouvernance et du règne de la corruption, de la politisation de l’administration publique, de l’armée et des questions stratégiques comme la sécurité, le népotisme, bref, de toutes les tares de la gouvernance de Blaise Compaoré. Le Président Compaoré a fui mais son système de prédation demeure et continue de gouverner le pays. La vérité est que les acteurs politiques actuels, surtout ceux qui gouvernent, ne sont pas capables de changer leur approche du bien commun et de sa gestion. C’est donc trop leur demander de changer. C’est finalement la conclusion à laquelle l’on parvient quand on analyse froidement les attentes déçues depuis 2016.

Pour cacher leur incapacité à rompre avec leurs habitudes et leurs pratiques sous l’ère Compaoré, ils ont commencé à s’en prendre à la Transition, comme pour lui reprocher d’avoir mis la barre trop haut pour eux. Du pouvoir post-Transition, l’on peut affirmer  péremptoirement et au risque de susciter le courroux des gourous du moment et leurs courtisans qu’il n’est pas à la hauteur des attentes et des espérances nées de l’insurrection populaire comme l’a si bien relevé Yacouba Isaac Zida dans son livre autobiographique paru en ce mois d’octobre. Dans tous les cas, nous l’avions écrit à maintes reprises avant la parution de ce livre.

Dans le même temps, certains qui y avaient joué les premiers rôles semblent maintenant regretter leur participation à l’insurrection ou du moins semblent avoir du mal à digérer le fait qu’elle ne fut pas l’escalier tant rêvé pour accéder au pouvoir d’Etat. On les retrouve dans un jeu d’équilibrisme pitoyable pour contenter à la fois les insurgés et leurs nouveaux partenaires politiques. Ceux-là qui traitent les tenants du pouvoir  d’être des insurgés de la dernière minute (comme s’il y en avaient de la première) sont devenus des alliés de ceux dont les écarts de conduite ou la forfaiture ont été à la base de l’insurrection. Ces derniers semblent avoir déjà oublié ce qui s’est passé hier. Ils qualifient l’insurrection de coup d’Etat d’erreur.

D’autres encore qui s’étaient refusés de participer aux manifestations ayant conduit à l’insurrection populaire sont devenus aujourd’hui, « les défenseurs authentiques » de ses acquis. Comme s’ils en veulent aux vrais insurgés d’avoir réussi là où eux ont toujours lamentablement échoué des décennies, ils s’érigent en véritables pourfendeurs des hommes et des femmes qui ont risqué leur vie pour contribuer à la réalisation de ce mouvement historique d’octobre 2014. Ils accusent le pouvoir de trahir l’esprit de l’insurrection et de remettre en cause ses acquis. Certains vont même jusqu’à dénoncer un recul démocratique et une remise en cause des acquis et des libertés individuelles et collectives. Personne ne dénonce les libertés excessives que certains Burkinabè se permettent aujourd’hui avec les principes et règles de droit. On veut un Etat de droit où l’on peut se permettre toutes les dérives sans risquer la moindre sanction.

L’on est en plein dans le Burkina Faso des paradoxes où chacun prétend être pour ce qu’il  n’est pas et ne peut pas être, où tout est politique et où les uns prennent les autres pour ce qu’eux sont au fond d’eux-mêmes. Fort heureusement, plus les années passent, plus les imposteurs se démasquent eux-mêmes. Le peuple n’est pas dupe. De plus en plus, une grande majorité de ce peuple sait distinguer ses dignes fils de ceux qui se battent pour leurs intérêts égoïstes et abusent de son nom et usent de tous les moyens y compris des activités criminelles ou des entreprises de déstabilisation des institutions pour y parvenir.

Finalement, en dehors du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) et ses alliés d’avant insurrection, tout le monde est devenu défenseur des acquis de l’insurrection et s’en réclame la paternité. C’est la preuve que la  victoire n’a pas de père. Tout le monde s’en revendique. Par contre, l’échec est orphelin. Le procès du  coup d’Etat en est l’illustration parfaite. Même le chef des putschistes refuse d’accepter son rôle premier dans ce coup foiré. Personne ne veut assumer le putsch manqué parce qu’il a échoué. Du reste, tous ceux qui revendiquent la paternité de l’insurrection en font de même pour la résistance victorieuse à ce putsch idiot et inopportun.

L’insurrection n’était pas le changement

Beaucoup d’insurgés souffrent dans leur chair de voir leurs espoirs maigrir chaque jour un peu plus comme une peau de chagrin et pire, d’être traités de tous les noms par des courants opportunistes et d’avoir vendu une lutte qu’ils avaient refusé de mener. Mais autant le dire. C’est cela le prix à payer dans les luttes pour la liberté et l’émancipation des peuples. Les vrais insurgés doivent se rendre à l’évidence : l’insurrection n’était pas le changement. Elle n’était pas non plus une révolution. L’on pourrait dire qu’il n’y avait pas un esprit de l’insurrection populaire. Car, elle n’était portée ni par un projet politique, ni par un projet de gouvernement. Elle était l’aboutissement d’une forte convergence de vues de plusieurs groupes d’acteurs autour de l’impératif de défendre l’Etat de droit contre la patrimonialisation de l’Etat et du pouvoir par Blaise Compaoré et sa famille, contre un système de gouvernance. Les vagues déferlantes de manifestants qui ont envahi les rues de Ouagadougou et de plusieurs centres urbains du pays entre juin 2013 et octobre 2014 témoignaient de l’adhésion massive d’une grande partie du peuple à ce combat contre l’immobilisme et l’instauration de fait d’une famille régnante au Burkina Faso. Le succès de cette volonté populaire de mettre fin à l’imposture allait naturellement ouvrir la voie aux incertitudes. L’insurrection est le couronnement des luttes menées par le peuple burkinabè depuis 1987 contre cette imposture. Mais, elle n’est que le point  de départ de la longue « marche triomphale vers l’horizon du bonheur » comme le dit l’hymne national. Ceux qui sont déçus ont certes raison. Mais ils doivent se convaincre que comme le disait le Président Thomas Sankara, « là où s’abat le désespoir s’élève la victoire des persévérants ». Les autres feront tout pour les décourager et leur faire regretter leur engagement et leur combat. C’est à force de persévérer que l’on  parviendra à bout de la mal gouvernance.

La lutte pour le changement réel doit donc continuer, avec méthode et rigueur. L’insurrection n’était qu’une étape vers la reconstruction du pacte républicain après cette longue période de mise sous coupe réglée des institutions par le pouvoir patrimonial  de Blaise Compaoré. La lutte pour le changement ne peut aboutir sans l’émergence de nouveaux acteurs politiques moins gourmands, plus patriotes, plus soucieux des principes d’équité, de justice et porteurs des valeurs d’humanisme, d’humilité, d’intégrité et de sacrifice au service d’un vivre ensemble apaisé et prospère pour tous. Il faut donc œuvrer à consolider les acquis de l’insurrection.

L’un des grands acquis de l’insurrection populaire, c’est l’affirmation du principe de la limitation du nombre de mandats du président du Faso, et donc de la possibilité d’alternance heureuse des hommes à la tête de l’Etat qui est désormais acquis. Personne n’osera ouvertement remettre en cause ce principe, sauf bien sûr à vouloir tenter le diable. Un autre grand acquis que les acteurs politiques sont en train de vendanger, c’est l’ouverture d’une nouvelle ère d’espérance . Malheureusement, à force de louvoyer face aux fortes attentes de rupture, le pouvoir contribue largement à écourter cette ère d’espérance. L’opposition politique également, tentant par tous les moyens d’exploiter les tares et inactions du pouvoir, occulte son devoir de construire une alternative vertueuse et porteuse du rêve du renouveau. Et à ce jeu du « ôte-toi que je m’y  mette », les citoyens se retrouvent piégés par des batailles rangées pour conserver, conquérir ou reconquérir le pouvoir d’Etat. Ne se reconnaissant pas dans ces batailles entre acteurs formés à la même école et nourris de la même sève du système politique de la prédation, des coteries et de la concussion, certains replongent dans le désespoir.

Un autre acquis qui est menacé par les pratiques et les comportements des acteurs à tous les niveaux, c’est la liberté d’expression qui est devenue une réalité pour tous les citoyens. Mais certains Burkinabè confondent liberté et libertinage, liberté d’expression et irrévérence outrancière ou encore liberté d’injures et de calomnies.

L’on pourrait également ajouter le principe de l’indépendance de la Justice à travers les réformes entreprises sous la Transition. Aujourd’hui, tout magistrat doit pouvoir exercer sa profession en toute liberté et indépendance sans craindre pour sa carrière. Mieux, les magistrats peuvent compter sur l’opinion pour les soutenir dans l’exercice indépendant de leurs missions. Il leur appartient donc d’assumer leurs responsabilités.

En tous les cas, l’heure  n’est pas au découragement et à l’abandon. Les insurgés doivent assumer avec une légitime fierté, ce qu’ils ont réalisé. Mais le chemin pour parvenir au changement est encore long, même très long. Il faut s’armer davantage de courage et d’abnégation. Aussi longtemps que dure la nuit, le jour viendra.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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