ASSEMBLÉE NATIONALE : La station d’essence qui fait des gorges chaudes!

Une station d’essence vient d’être érigée au sein de l’Assemblée nationale.  A travers ce projet, en plus de la mise en place des installations, un contrat est passé avec une  société  privée pour la fourniture d’une partie du carburant de l’Assemblée via cette  station interne. A en croire les premiers responsables de l’institution, il s’agit d’un  projet réalisé pour une meilleure gestion de son budget carburant. Mais le projet ne  semble pas faire l’unanimité au sein de l’institution dirigée par Alassane Bala Sakandé. Le choix du prestataire privé pour la mise en œuvre du projet, effectué en dehors des exigences de la libre concurrence, ne manque pas de faire jaser.

Jusque-là, l’Assemblée nationale contractait avec deux entreprises de la place pour sa fourniture de carburant. Ces deux entreprises d’origine étrangère, mais bien connues de tous, sont les plus importantes dans le domaine et sont représentées sur l’ensemble du territoire. Ce qui fait que généralement, c’est avec elles que l’administration contracte en matière de carburant. Jusqu’à une date récente, l’Assemblée nationale ne dérogeait donc pas à cette règle. Sa fourniture de carburant était partagée en deux et assurée par ces deux fournisseurs.

Mais voilà quelques mois que le personnel a vu sortir de terre une station-service, aux couleurs d’une société privée, dans l’arrière-cour de l’institution. Entre surprise et curiosité, les uns et les autres ont observé d’un coin de l’œil le projet se mettre en place, jusqu’à ce que  certains constatent la mise en circulation de cartes rechargeables pour la consommation de carburant. Des cartes utilisables uniquement aux pompes de cette nouvelle station interne. Certains agents se voient octroyer ces nouvelles cartes avec lesquelles ils doivent apprendre à composer désormais pour leur dotation en carburant. Dans les coulisses, il se susurre que les députés aussi verront leurs dotations, jusque-là approvisionnées avec les cartes des deux fournisseurs traditionnels, partager par ce troisième fournisseur.

Du coup,  on  commence à se poser des questions. dans quelles conditions ce prestataire  encore  méconnu  du grand public a-t-il été recruté pour une telle prestation ? Quels critères ont prévalu à son choix. Est-il aussi présent sur l’ensemble du territoire comme les deux autres ? Quels sont les termes du contrat qui le lie à l’Assemblée nationale, pour qu’elle puisse venir s’installer de la sorte au sein de l’institution ? Les interrogations se bousculent dans les têtes, sans que la plupart ne trouvent de réponse, en l’absence d’une quelconque communication interne, encore moins externe sur le sujet.

Lorsque nous avons eu vent de cette situation, nous sommes allés à l’information afin de comprendre ce qui se passe au sujet de cette fameuse station qui commence à alimenter la polémique en sourdine. A l’Assemblée nationale, le service chargé de la gestion du carburant relève de la questure. Nous contactons le 1er questeur, le  député Nimayé Nabié. Il nous informe qu’il est en mission à l’intérieur du pays. Il nous met en contact avec son second, le 2e questeur, Issa Barry, qui nous a reçu le 31 août 2018 à ses bureaux de l’Assemblée nationale.

Il commence par faire une mise au point :  « ce n’est pas juste de dire qu’une station d’essence a été érigée à l’Assemblée  nationale… ». Selon lui, il ne s’agit pas d’une station mais d’un « dépôt de carburant qui est juste un stock de sécurité » destiné  à sécuriser l’Assemblée nationale en matière de carburant. Les installations  appartiennent à l’Assemblée nationale et non au prestataire privé. Précise-t-il.

« Elle était la seule  à proposer ses services »

Plusieurs raisons ont  prévalu à la mise en place de ce dépôt. Explique-t-il. Notamment  des  difficultés dans la  gestion du carburant au niveau de l’Assemblée nationale. Des difficultés qui existaient bien avant l’arrivée de l’actuelle questure. La consommation du carburant n’était pas maîtrisée, notamment en ce qui  concerne les missions. Surtout, ajoute-t-il, qu’il n’y avait pas de logiciel de gestion en la matière de  son point de vue, il était jusque-là difficile de savoir si les chiffres que le service chargé de la gestion du carburant fournissait sont exacts ou  pas. Les choses étaient, à la limite, gérées de façon archaïque, de sorte que souvent, lorsqu’il y a une mission et qu’on dit avoir donné une quantité de carburant, il est difficile de le vérifier. Si bien que la quantité réelle donnée peut être supérieure ou inférieure à celle déclarée.

A cela s’ajoute, poursuit-il, le fait que les fournisseurs habituels accusaient souvent des retards dans l’approvisionnement. Il fallait donc trouver un palliatif à ces difficultés. Et la mise en place de ce dépôt, couplée avec le logiciel de gestion, permet de remédier à tout cela. Laisse-t-il entendre. Si l’aspect logiciel de gestion ne souffre pas de commentaire, il n’en est pas de même pour celui du fameux stock de sécurité. Quelle différence y a-t-il entre le fait de faire prendre le carburant d’une mission dans une station quelconque en ville et celui de le prendre au niveau du dépôt interne, en dehors du fait qu’en interne, on concentre la consommation aux mains d’un seul et même fournisseur ?

Selon le député Barry, un contrat lie  l’Assemblée au prestataire privé dans le cadre de la réalisation de ce projet. Que prévoit ce contrat ? Quel  est le rôle exact du prestataire privé dans le projet ? A ces questions, il répond que le prestataire est chargé de livrer du carburant à l’Assemblée. Il devrait en outre accompagner l’Assemblée nationale dans la gestion du dépôt, le temps que celle-ci ait son propre personnel formé et à même d’assurer la relève. Est-il possible d’obtenir copie dudit contrat ? dans un premier temps, le député nous demande de lui laisser le temps de se référer à sa hiérarchie afin  de voir  s’il peut nous donner copie du contrat. Par  la  suite, il  est ressorti que nous ne pourrions pas obtenir copie du marché mais juste le consulter sur place à l’Assemblée (Nous y reviendrons). Comment s’est fait le choix de cette société pour la mise en place de ce dépôt ? Y a- t-il eu appel d’offres ou s’agit-il d’un gré à gré entre les deux parties ? A cette question, le député Barry laisse entendre que pour la fourniture de carburant au Burkina Faso, il y a deux sociétés connues de tous qui sont   représentées   partout dans le pays et c’est avec ces deux que l’on traite généralement en matière de carburant.

Au niveau de l’Assemblée, poursuit-il, avant même que ce projet de création du dépôt de sécurité, c’était seulement avec ces deux sociétés que l’on traitait. Cette société est venue présenter une  offre de service que l’Assemblée a  jugée  intéressante et  a décidé de contracter avec elle. Surtout, précise-t-il, que l’offre montrait que d’autres structures au plan national bénéficient   du même service de la part de cette société.  Autre argument avancé, il s’agit d’une société appartenant à un national qui se bat bien et l’Assemblée a voulu l’encourager.

Mais une telle façon de procéder ne pose-t-elle pas un problème de concurrence déloyale vis-à-vis des autres sociétés évoluant dans le même secteur d’activité ? A cette question, le  questeur répond que cette société est seule à avoir proposé son service à l’Assemblée, aucune autre ne l’a fait. Mais cet argument dédouane-t-il quant à l’impératif de placer tous les concurrents sur le même pied d’égalité en matière de commande publique ? En tout cas, le député Barry maintient qu’il n’y a aucun problème à ce niveau. Selon lui, l’initiative rencontre l’adhésion et satisfait beaucoup au sein de l’Assemblée.

Pratique anticoncurrentielle ?

Mais il n’en demeure pas moins qu’il y a aussi des voix discordantes au sein de l’Assemblée pour qui le projet n’est pas exempt de reproche. De ce côté-là, on estime que l’argument consistant à ne traiter jusque-là qu’avec les deux sociétés représentées sur l’ensemble du territoire, parce qu’avec elles on est sûr d’avoir le carburant partout dans le pays ne souffre pas de débat. Mais dès lors qu’il s’agissait de passer un marché aussi important avec une troisième entreprise ne faisant  pas partie de ce premier groupe, par souci de loyauté avec toutes les entreprises nationales évoluant dans le même secteur, il aurait fallu les mettre en concurrence et retenir la meilleure.

Selon  un député ayant requis l’anonymat,  il est inadmissible  que ce soit l’Assemblée nationale, temple des lois, qui s’illustre dans de pareilles pratiques anticoncurrentielles. « Il se peut que cette société présente sur place soit effectivement la meilleure dans le domaine en ce moment. Si l’on avait organisé la concurrence, elle serait peut-être retenue pour exécuter le projet. En ce moment, tout le monde  serait  à  l’aise   et elle-même serait fière d’avoir été retenue parmi tant d’autres. Mais la manière dont les choses ont été faites, on peut légitimement douter de la bonne foi des uns et des autres… ». déplore-t-il. Mais il n’y a pas que ça. Sur place, les installations  sont aux couleurs du prestataire privé.

Chose bien curieuse pour des installations censées être des propriétés  exclusives  de  l’Assemblée  nationale. A la question de savoir pourquoi cet état de fait,   le  questeur   répond qu’il n’y a pas d’effigie du prestataire et que c’est juste écrit « Poste  de consommation,  Assemblée  nationale ». Lorsqu’à la suite de l’entretien, nous sommes allés pour la visite des installations, nous voyons que le nom de la société apparait bel et bien sur les pompes. Lorsque nous attirons l’attention du questeur sur cet état de fait, il a mis cela au compte d’une  simple erreur qui sera corrigée.

Approché, le premier responsable de la société explique que sa structure, relativement jeune, est venue sur  le marché pour proposer des services innovants. Selon lui, ce qui a été fait  à  l’Assemblée  est  un « Poste consommateur », c’est-à-dire une station privée. Il s’agit d’un produit que sa structure propose  à ses clients.  Avant l’Assemblée nationale, soutient-il, d’autres clients ont expérimenté  ses produits et en sont très satisfaits. Il précise que le coût de réalisation du dépôt (environ 54 millions) ne nécessitait pas une mise en concurrence, du point de vue de la règlementation de l’Assemblée nationale.

Ensuite, pour la fourniture de carburant, on lui aurait dit à l’Assemblée que cela ne faisait généralement pas l’objet d’une mise en concurrence. C’est pour tout cela qu’il s’est engagé. S’agissant de la présence de l’effigie de sa société sur les pompes,  il explique que cela est dû au fait qu’il s’agit d’une commande faite en chine et livrée avec cette effigie. Il est  prévu que ce soit dégommé avec une peinture spéciale.  En attendant, les supputations vont bon train autour de ce pro- jet aux contours encore assez flous  aux yeux de beaucoup.  Affaire  à  suivre !

Y. Ladji BAMA
Ecrit par
Y. Ladji BAMA

Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Nunc rhoncus sagittis tortor, a posuere tellus cursus suscipit. Pellentesque euismod aliquam lectus vel aliquet.

Voir tous les articles
Ajoutez votre commentaire

commentaire
Y. Ladji BAMA Ecrit par Y. Ladji BAMA

Nous suivre sur…