ATTAQUE DU CONVOI MINIER DE BOUNGOU : Les révélations saisissantes d’un rescapé

Le 5 novembre 2019, le chef de l’Etat était dans la région de l’Est, pour le lancement des travaux de bitumage de la route Bogandé-Fada. Ce fut une grande cérémonie aux allures de campagne électorale qui a mobilisé des foules. Mais dès le lendemain, les populations de cette région vont vivre un cauchemar avec l’attaque du convoi des travailleurs de la mine de Boungou, exploitée par la société canadienne SEMAFO. Officiellement, 40 personnes ont perdu la vie, avec de nombreux blessés et des dégâts matériels importants. L’opinion nationale s’en est émue. Encore un jour noir pour le pays. C’est l’une des attaques terroristes les plus sanglantes depuis le début. «Je crois au miracle. Dieu était dans notre bus», témoigne un survivant qui raconte les détails de ce qu’il a pu vivre, suivre et entendre. C’est saisissant ! Mais il y a des zones d’ombre ! Certains évènements échappent à la compréhension.

40 morts, une soixantaine de blessés, deux blindés, des bus et des pick-up hors d’usage, des travailleurs sous le choc, le bilan de l’attaque du  convoi des travailleurs de la mine de Boungou est énorme. Après des semaines de travail à la mine, ils avaient droit à leur temps de repos avant de revenir dans quelques jours. L’enthousiasme de revoir les leurs était là et la journée avait visiblement bien commencé pour certains de ces travailleurs. Mais hélas ! Beaucoup parmi eux vont trouver le repos éternel ce jour-là, de façon atroce. Nous avons rencontré l’un des rescapés pour qu’il relate les circonstances du drame. Notre interlocuteur fait partie des miraculeux. Il était dans l’un des bus du convoi et n’arrive toujours pas à savoir comment ils ont pu échapper à cette furie des assaillants.

Une semaine après l’attaque, quand il raconte, ses yeux s’imbibent de ces larmes de grosses émotions. «On a commencé la journée ensemble à 6h30, avec les fouilles d’abord à la guérite. Nous sommes ensuite allés au restaurant pour le petit déjeuné avant de revenir au lieu d’embarquement. A 7h30, nous avons démarré et il n’y avait aucun problème jusqu’au camp militaire situé à 8 km du site. Là, nous avons fait l’escale pour que l’armée nous escorte. C’est là aussi que certains profitent pour se soulager, parce que dès que le convoi redémarre, on ne s’arrête plus, sauf pour des besoins sécuritaires ordonnés par l’escorte. On y a passé environ 15 minutes et l’armée est sortie du camp avec deux blindés transportant des militaires et quatre autres en motos, dont deux sur chaque moto ».

« Couchez-vous ! On est  attaqué !»

Ils n’auront fait que 40 km de route et voilà le danger qui se présente à eux. «Autour de minutes 8h30, on a embarqué. 15 après, je me suis endormi jusqu’à ce que j’entende un éclat de vitres. (Ndlr : il soupire, essaie une larme avant de poursuivre). Les gens ont commencé à crier dans le car en disant «couchez-vous, on est attaqué». Et dès que les tirs ont commencé, notre chauffeur, pris de panique, a cassé la vitre et il est sorti et laisser le bus rouler jusqu’à percuter un arbre. Avec le choc, les portières se sont ouvertes. J’ai voulu automatiquement me coucher mais avec la ceinture que j’avais, je ne pouvais pas. Chacun s’est caché comme il pouvait, dans le bus. J’ai pu très vite enlever la ceinture et c’est ma tête seulement que j’ai pu mettre sous les sièges. De partout ça tirait sans arrêt. Puis, entre-temps, je sentais une odeur d’explosion.

Dans le car, c’était un calme total. On entendait les assaillants crier «Allah Akoubarou» ainsi que des paroles en langue locale. Pendant au moins 30 à 35 minutes, ça tirait. Comme ils étaient dans la forêt et tiraient, ce sont les vitres que les balles atteignaient. Après, il y a eu un calme total pendant 20 minutes. On essayait de soulever la tête pour regarder un peu ce qui se passait. Mais je précise que personne n’est sorti de notre car, sauf le chauffeur dès les premiers tirs. Il y avait déjà un blessé aussi mais il souffrait dans le silence pour ne pas alerter les terroristes que nous sommes toujours en vie. Pendant ce petit calme d’environ 20 minutes, il y a deux collègues qui ont quitté un bus de derrière venir nous demander si ça va dans notre bus. C’est là qu’il nous apprend qu’il y a eu des morts dans le bus de derrière. Puis, il a commencé à avancer vers les deux blindés qui étaient devant, à quelques 300 à 400 mètres des autres véhicules.

Les deux blindés étaient en tout cas arrêtés, les portières ouvertes. A quelques 50 mètres du blindé, il s’est arrêté tout d’un coup et il a fait demi-tour. Apparemment, quelqu’un lui a fait signe de repartir ; ça devrait être un de nos militaires. Quand il a rebroussé chemin, le temps rebroussé chemin, le temps d’arriver à leur bus, les tirs ont recommencé. Les assaillants sont sortis maintenant de la brousse et ont recommencé à tirer en venant vers le convoi maintenant. Certains qui étaient dehors ont commencé à courir pour rentrer dans la brousse et d’autres tentaient de retourner dans les bus ; ils ont été abattus. (Ndlr : il pousse un  long  soupir)

Dans un des bus derrière nous, les assaillants sont rentrés abattre des collègues. Ils sont allés au niveau des petits véhicules de type pick-up également et y abattre les occupants. En ce moment, je croyais qu’il y avait une riposte. Mais apparemment, ce n’était pas le cas, car ce sont les mêmes bruits d’armes qu’on a entendus jusqu’à la fin.

« Rentrons les terminer »

Puis ils sont venus à notre bus. Chose bizarre, ils ne sont pas rentrés. Ils étaient à côté de notre bus et ils parlaient en langue locale en ce moment. L’un d’eux a dit « rentrons les terminer ». Et un de leurs chefs qu’ils appelaient «docteur» a dit que ce n’était pas la peine. Celui qui avait proposé de rentrer nous exécuter a encore insisté en disant qu’il y avait d’autres personnes qui sont rentrées dans la forêt et qu’il fallait les poursuivre et exécuter. Le nommé «docteur» a encore dit de laisser.

Alors, ils ont vidé notre gasoil et bousillé le moteur de notre bus. Quand ils vidaient notre gasoil, je pensais que c’était pour mettre le feu à notre bus (silence). Mais non. C’est ce gasoil qu’ils ont utilisé pour brûler le blindé qui  n’avait  pas sauté. Quand ils ont fini, ils sont revenus tirer sur les roues de notre bus. Mais ils ne sont pas rentrés. Je crois au miracle ; je pense que Dieu était dans notre car. Ils sont repartis vers le bus de derrière et là, ce n’était plus des rafales mais ils tiraient coup par coup. On a compris que c’était des exécutions (ndlr : il frotte encore les yeux pour écraser une larme). Quelqu’un a demandé dans notre bus qu’on sorte pour fuir; parce que s’ils viennent chez nous, ils vont nous exécuter froidement. D’autres ont dit que c’était mieux de rester et de continuer à prier. Tout le monde priait à sa manière.

Dans notre bus, il y a eu un seul mort, celui qui était à côté du chauffeur, et c’était lors de la première vague de tirs. Il a pris une balle et il souffrait énormément. Quand les tirs se calmaient, on partait lui porter secours et dès que ça recommençait à tirer, chacun se cherchait. Entre-temps, lui-même il est sorti et c’est là qu’il a été abattu, devant le bus. Après leur forfait, les assaillants ont même pris le temps de fêter en faisant des tirs en l’air. Tout ce qu’on entendait, c’était des voix d’enfants. Puis un calme est encore revenu. Puis les tirs reprennent, et cette fois-ci, ils se faisaient entendre de loin. On a compris qu’ils ont bougé un peu.

Des  curiosités pendant le carnage…

Bizarrement, pendant qu’ils tiraient, il y a beaucoup de choses qui se sont passées. D’abord, il y a un tricycle qui est venu se garer. On ne sait pas exactement ce qu’il voulait mais il n’a même pas été inquiété. Je me demande s’il n’était pas venu pour voir s’il n’y avait pas de corps de terroristes qu’il devait ramasser. Ensuite, c’est une petite moto qui faisait des va-et-vient pendant que les terroristes tiraient.

Cela m’a paru bizarre. Et avant eux, il y a deux gars qui étaient sur une moto. Je ne sais pas exactement comment ça s’est passé mais eux, ils voulaient passer simplement. Ils ont été abattus. Quand le renfort est venu, on a vu leur moto. Je crois qu’il y a eu des complicités dans les parages. Vers 12h15, pendant qu’on était terré, on entendait toujours des tirs mais encore de loin.

Sortez ! Les mains en l’air

C’est exactement à 12h35 qu’on a entendu nos militaires parler en français dans la brousse. L’attaque s’est déroulée de 9h27 à 12h35. Et pendant que le renfort même était là, on entendait toujours les tirs dans la forêt, pour dire qu’ils signalaient qu’ils sont partis mais qu’ils n’étaient pas loin. Quand le renfort est arrivé, nos militaires ont commencé à nous dire de sortir s’il y a des survivants, mais les mains en l’air. Eux-mêmes étaient étonnés de voir les gens sortir vivants de notre bus, parce que personne n’est sorti du bus derrière nous. Quand on a fait sortir tout le monde, on nous a fait asseoir quelque part pendant que les blessés étaient en train d’être soignés. On nous a ensuite déplacés à un autre endroit pour nous sécuriser.

Ce que j’ai constaté, c’est que les militaires sont arrivés lourdement armés. Mais ils n’ont pas poursuivi les terroristes. Comme je l’ai dit, à leur arrivée, ils savaient que les terroristes n’étaient pas loin. Peut-être que l’objectif était de nous sécuriser d’abord. On a vu un aéronef survoler la zone, on aurait voulu qu’il survole la zone au moment de l’attaque, cela aurait dissuadé les assaillants.

Ce qu’on a tous compris après, c’est que quand l’explosion a eu lieu et que les tirs ont commencé, les militaires sur les deux motos qui étaient devant ont continué, puisque l’explosion était derrière eux, mais ils ne sont pas revenus. Ils ont continué à Ougarou et ce sont eux qui ont certainement alerté le renfort. Une fois les premiers soins terminés, il  fallait tout faire pour évacuer les lieux. En ce moment, il y avait des camions «Benz» qui revenaient aussi du site. Ce sont ces camions qu’on a utilisés pour les évacuations. On a d’abord aidé à faire monter les blessés et les corps. Mais je n’ai pas vu de corps de militaires, je n’ai pas vu non plus de corps de terroristes. Les corps que nous avons chargés, ce n’est pas moins de 50 corps. Après, quand on a entendu 37 victimes  décédées…peut-être qu’on n’a pas identifié les corps au même moment, mais…

Une autre panique à Ougarou-ville

On a donc roulé jusqu’à Ougarou-ville. Là, il y avait un dispositif bien armé mais ils ont sécurisé juste au bord du goudron seulement. Cinq minutes après notre arrivée à Ouagarou-ville, on a vu un hélicoptère avec quelque part des couleurs des drapeaux français et burkinabè. Des gens sont sortis avec des blouses blanches et ont évacué ceux qui étaient gravement blessés. Dix minutes après, on dirait que ce n’était toujours pas sécurisé où nous étions, sur le goudron. Alors, on nous a fait entrer en brousse, à environ un kilomètre du goudron, sécuriser un périmètre et repartir nous laisser. On était toujours dans les camions benz.

15 à 20 mn après, ils sont revenus nous faire remonter sur le goudron et nous avons ensuite continué sur Fada. Le convoi sécurisé a donc poursuivi la route avec les rescapés ainsi que les corps jusqu’à Fada, où il est arrivé entre 21h30 et 22h».

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D’où  sont  venues les images de  l’attaque  ?

Il y a eu tellement de choses intrigantes au cours de cette triste journée. Selon les rescapés, il y a lieu de se poser les bonnes questions pour trouver la solution. Certes, il y a eu le passage du tricycle, de la moto, mais surtout les photos du carnage retrouvées sur les réseaux sociaux. Une fois que le renfort est venu, les survivants sont sortis et personne n’avait la tête de quelqu’un qui veut faire des photos de cette scène, surtout quand on vient de frôler la mort. Ceux qui pouvaient encore tenir s’occupaient des blessés, parce que certains ne pouvaient même pas s’asseoir. «Est-ce que ce n’est pas les terroristes qui ont fait les photos et les mettre sur Facebook ?» Se demande un rescapé. L’attaque ayant eu lieu dans une zone sans couverture téléphonique, il y a des questions à se poser. Légitimement ! «Ma femme m’a dit que c’est à 10h qu’une amie a vu les images sur les réseaux sociaux et l’a informée», dit cet autre survivant. Pourtant, à 10h, ce sont les terroristes qui dictaient encore leur loi. En clair, avant même l’arrivée du renfort, les images se sont retrouvées sur les réseaux sociaux. D’où la question de savoir qui les a mises là ? Mieux, certaines images semblent visiblement avoir été faites par des éléments des FDS une fois sur place. Puis elles se sont retrouvées sur les mêmes réseaux sociaux. A quelle fin ?

AN

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Pourquoi SEMAFO ?

Les sociétés minières font partie des cibles des groupes armés non identifiés. Mais plus que les autres, la SEMAFO semble être dans leur collimateur. En effet, le 18 avril, un bus se rendant sur l’un des sites de la compagnie a sauté sur une mine, causant la mort du chauffeur. Le 17 août 2018, un convoi des travailleurs de la même société a été attaqué dans la Commune de Békuy, dans la région de la Boucle du Mouhoun, faisant 2 morts. En novembre 2018, cinq personnes, dont 4 gendarmes, avaient trouvé la mort dans une embuscade contre un convoi de la mine à l’Est. Et un an plus tard, soit le 6 novembre 2019, c’est une quarantaine de travailleurs qui perd la vie dans une nouvelle embuscade sur le même axe.

Ça commence à faire trop.

Certes, d’autres mines dans le Sahel ont fait l’objet de plusieurs attaques ou tentatives d’attaques mais on n’a jamais atteint un tel niveau de carnage. Et on peut légitimement se demander pourquoi SEMAFO ? D’autant plus qu’il se susurre que le personnel expatrié accède à la mine par hélicoptère alors que les nationaux sont convoyés par des bus. Toutes les dispositions sécuritaires ont-elles été prises pour préserver le convoi de ce qui est arrivé ? Pourquoi malgré la dangerosité de la zone, a-t-on pris le risque de faire
démarrer un convoi de tant de personnes et de bus en même temps ? En tous les cas, après le carnage du 6 novembre et l’émotion qui s’est emparée de la communauté nationale, toutes les responsabilités doivent être situées. Il faut se poser les bonnes questions pour avoir les réponses appropriées, afin de rompre avec ces morts dont la liste commence à être trop longue.

La Rédaction

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Aucun dispositif de  sécurité derrière les 5 bus

Plusieurs survivants l’ont confirmé : le convoi n’était pas suffisamment sécurisé. En tout, l’escorte n’avait pas la même ampleur que d’habitude. «Ce que j’ai vu est inhabituel. Depuis que je travaille à la mine, je n’ai jamais vu ça», confie un employé survivant. Toujours selon les témoignages, le convoi est généralement escorté par 6 motos, dont 12 militaires armés au moins. En plus, toute la sécurité était devant les bus. Les 2 motos ouvraient le convoi comme des éclaireurs, suivies d’un blindé, des pick-up transportant des travailleurs, puis le deuxième blindé. Les bus n’avaient aucun dispositif de sécurité derrière eux. Curieux !

AN

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Attendre le  ministre avant de  rentrer à Ouaga ?

Le lendemain, soit le 7 novembre autour de 6h, les rescapés se sont retrouvés au point de ralliement. Le petit déjeuner a été servi. Un responsable de SEMAFO qui était à leurs côtés, leur a donné l’information selon laquelle le départ pour Ouagadougou se fera à partir de 9h, tout en prenant le soin de préciser que le dernier mot revenait aux autorités. Tout le monde était impatient de retrouver sa famille. A 9h, au moment où les travailleurs croyaient qu’il était l’heure d’embarquer, le Gouverneur de la région serait venu à eux pour demander des listes : celle du personnel qui a quitté Boungou, celle des blessés ainsi que celle des décès. Beaucoup de travailleurs étaient surpris et frustrés que ce soit à eux que cette demande est faite. Car ce n’était  pas à eux de fournir  ces listes. Presque tout le monde voulait rentrer rapidement à Ouagadougou. Mais par la suite, ils ont compris qu’une personnalité était en route, et il fallait l’attendre. C’était le ministre de la Défense. A 12h, les rescapés aperçoivent une équipe de la télévision nationale qui arrivait. Et comme s’ils s’étaient entendus, tout le monde s’est levé, rentrer dans les bus et exiger même que les chauffeurs démarrent, parce qu’ils en avaient assez d’attendre. Cinq minutes après, une délégation avec le ministre de la Défense en tête entre dans l’hôtel, mais il n’y avait aucun rescapé à qui tendre la main de compassion. Les travailleurs étaient déjà dans le car. Le ministre était alors obligé de ressortir, rejoindre les rescapés dans les cars pour les saluer. Il aurait compris que les gens étaient frustrés. Il leur a fait savoir qu’il était venu pour les saluer, qu’il savait qu’ils sont fatigués et que chacun veut revoir sa famille et qu’ils se retrouveraient à Ouagadougou. Les travailleurs sont restés silencieux aux propos du ministre, puisque personne n’a répondu. C’est finalement vers 14h30 que le convoi a démarré avec des bus d’une compagnie de transport privée et une escorte sécuritaire jusqu’à l’hôpital  de Tengandogo à Ouagadougou, pratiquement à 21h, où une équipe de soignants les attendait.

AN

Aimé NABALOUM
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