AXE FADA-KOMPIENGA Les terroristes nous ont interrogés pendant 75 minutes en brousse

Les évènements se sont déroulés, il y a quelques mois, précisément en septembre 2020. Un car de transport en commun a été intercepté par des terroristes en pleine brousse sur l’axe Fada-Kompienga. Ils ont quitté Ouagadougou en direction de Kompienga, chacun avec son motif : la famille ou les affaires. Pendant de longues minutes, les passagers, des femmes, des hommes, des enfants, des jeunes ont vécu l’angoisse, et surtout la peur dans le ventre. A quel moment allaient-ils être exécutés ? Allaient-ils l’être d’ailleurs ? Ils ne savaient pas à quelle sauce ils seraient mangés. L’un des passagers, de retour à Ouagadougou que nous avons rencontré, a accepté de revenir sur le déroulement de ce qui a fini par être un interrogatoire et un plaidoyer. Il faut changer de religion, suivre la vérité et la voie d’Allah, ont-ils demandé. En plus, les terroristes avaient un message pour les autorités. C’est pratiquement en survivant que le passager s’exprime, toujours avec un brin de colère et d’impuissance face à la situation. Entre Fada et Kompienga, ces passagers ont eu la vie sauve mais, difficile d’oublier de sitôt ces moments de grosses frayeurs racontés dans les lignes qui suivent.

«Nous avons pris le car à 7h à Ouagadougou pour Fada puis Kompienga. On roulait très lentement parce que la voie est très mauvaise entre-temps. Sur l’axe Fada-Kompienga, entre-temps, il y a un petit véhicule qui nous a fait signe. Le chauffeur a ralenti. Le conducteur du petit véhicule nous a fait savoir que les djihadistes étaient en brousse dans
la zone. Du coup, c’était la panique dans notre car. Notre chauffeur nous a alors dit de ne pas paniquer et de rester
courageux. Il a souhaité que chacun prie son Dieu. Il a aussi demandé aux femmes de tout faire pour se voiler. C’était
maintenant obligé pour les femmes. D’autres femmes étaient obligées de prêter des voiles à celles qui n’en avaient pas. On a même utilisé des pagnes pour se couvrir la tête de certaines femmes. Le chauffeur a aussi conseillé aux femmes de ne surtout pas laisser leurs cheveux dehors. Et le chauffeur a continué à rouler. Nous étions tous dans la peur et chacun priait son Dieu (sûrement).

On a roulé pendant au moins une heure et le car n’a pas croisé de djihadistes. A un certain moment, on a pensé que nous allions arriver en paix à destination. Mais le véhicule ne pouvait pas rouler vite. Puis entre-temps, on voyait des gens sortir de part et d’autre de la voie : à gauche et à droite. Il y avait au moins six personnes. On a été tellement
surpris. Ils ont arrêté le car. L’un d’eux est venu par devant et il a fait des signes au chauffeur d’éteindre le moteur.
C’était des hommes très armés. Mais sincèrement, ce n’étaient pas de vrais hommes, ce n’étaient pas des adultes,
c’étaient des enfants armés jusqu’aux dents. Ils avaient les armes, des munitions, etc. Ils ont crié : « Les hommes descendez ! Les femmes vous restez dans le car ». Tout ce qui est homme dans le car est descendu et les femmes sont restées.

Au fur et à mesure, le nombre de djihadistes s’augmentait. En face, il y avait maintenant plus d’une quinzaine. Tu regardes à gauche dans les herbes, tu voyais des gens bien armés, couchés au sol. A droite, c’était pareil. Même sur les arbres, on voyait des gens armés et bien voilés. Entre eux, ils communiquaient par talkie-walkie. Quand il y a un véhicule qui vient, ceux qui sont sur les arbres contactent ceux qui sont avec nous pour les informer. Visiblement, notre car a été le seul transporteur de passagers.

«Pourquoi vous tremblez, madame?»

Les autres véhicules qui arrivaient étaient stoppés et alignés. Ils étaient tenus en respect, questionnés avant d’être libérés. Quand ils sont rentrés dans le car, ils ont dit qu’ils allaient faire un contrôle. Ils ont demandé aux passagers
de montrer leur carte d’identité. Avec la peur au ventre, tout le monde tremblait. Il y a une dame qui tremblait et un
terroriste l’a interpellée. Pourquoi vous tremblez, madame ? Vous avez été contrôlés avant ici, non ? C’est le même contrôle aussi ici. Ensuite, il a demandé s’il n’y avait pas de militaire parmi nous. Les gens ont répondu que non. Il n’y a pas de pasteur ? Il n’y a pas d’abbé ? Ils ont récupéré les CNIB avant de descendre. Ils sont allés certainement contrôler. Il y avait un parmi eux qui parlait une langue nationale. Sinon, les autres parlaient le français. Ils nous ont parlé de la religion islamique. Ils ont demandé à ce que les femmes s’habillent décemment et de porter des soutanes.

Parmi les passagers, il y a une femme qui avait porté une soutane. Ils ont dit que toutes les femmes devraient prendre son exemple partout, lire le Coran et prier Allah. En ce moment, c’est quelqu’un qui parlait la langue
nationale et ses propos étaient traduits en français. On sentait que c’est quelqu’un qui connait bien le Coran. Quand
ils ont fini cette partie, ils ont demandé à ce que chacun dise ce qu’il fait dans la vie. Tout cela c’était dans le car qu’ils
étaient et parlaient aux femmes. Quand ils ont quitté le car, ils ont rejoint les hommes qui étaient en bas. Ils ont dit
que ceux qui veulent prier n’avaient qu’à commencer à prier parce qu’il est l’heure. La peur était là. On se demandait c’est l’heure de quoi. Les musulmans qui étaient parmi les passagers ont commencé à faire des ablutions pour la prière. Pendant ce temps, ils discutaient avec d’autres passagers pour savoir ce que chacun faisait dans la vie.

«Pourquoi il n’y a pas de peulhs parmi les passagers?»

Une fois la prière terminée, ils ont commencé un échange avec l’ensemble des hommes. D’abord, ils ont demandé si les hommes savaient pourquoi le car a été arrêté. Ils ont dit non. Là, ils ont dit que c’était pour deux raisons qu’ils ont arrêté le car. Qu’en plus, eux ils n’étaient pas des djihadistes, ils ne sont pas des terroristes et ils ne tuent pas les gens. C’est là qu’ils ont dit qu’eux ils prônaient la vérité. Mais, il y a deux choses. La première c’est la religion. Selon eux, chaque homme sur terre doit prier Allah, lire le Coran et faire ce qui est bien. Que les passagers qui ne sont pas musulmans n’ont qu’à changer et commencer à prier Allah. Ce qui sont musulmans n’ont qu’à continuer. La deuxième raison pour laquelle ils ont arrêté le car c’est qu’ils ont un message pour les autorités. Ils ont dit qu’une fois à destination, nous devions transmettre leur message aux autorités et que si d’ici là, rien n’est fait, ils vont bloquer la voie Fada-Pama-Kompienga, car la voie n’appartient pas aux autorités mais à Allah. Qu’eux ils sont là dans la brousse mais ils savent qu’ils vont mourir, ils vont repartir à Allah.

En même temps, ils ont demandé où se trouvait le chauffeur. Il s’est présenté. On lui a demandé pourquoi il n’y a pas de peulh parmi les passagers. Il a dit que c’est parce qu’il n’y avait pas eu de passager peulh, sinon lui-même il travaille avec des peulhs à la gare et ils collaborent bien. Là, ils ont répliqué que nos militaires tuaient les peulhs en disant que les peulhs sont des djihadistes. Le chauffeur a dit que lui il n’était pas au courant de ça.

Pendant qu’ils discutaient avec nous, ils continuaient de fouiller les hommes, surtout ceux qui étaient robustes. A
l’un des passagers bien robuste, ils lui ont demandé s’il n’était pas un militaire. Il a répondu par la négative. L’un
d’eux nous a dit que si lui son père était militaire, il l’aurait buté. Et que s’il y avait un militaire parmi nous, il allait le
tuer. Ils sont revenus au monsieur pour le questionner encore. Il a remis sa CNIB. Ils ont dit au convoyeur de faire
sortir le sac du monsieur pour qu’ils vérifient, parce qu’il ressemble à un militaire. Là, celui qui parlait bien le français est venu écouter et expliquer aux autres que le gars n’est pas un militaire. Ils ont encore insisté pour dire qu’ils ne sont pas là pour tuer ou terroriser. Ils veulent se faire comprendre.

Notre arrêt a duré plus d’une heure et quart. Dieu seul sait ce que j’ai ressenti pendant ces interminables minutes ce jour-là. Ce n’étaient pas des adultes. C’étaient des enfants. Il y a un, si on va donner son vrai âge, il n’a pas plus de 14 ans.

«J’avais la rage, l’envie de crier, de leur dire qu’ils ont gâté ma vie…»

L’année passée, j’ai perdu un proche dans une attaque. Jusqu’à présent, ça me traumatise toujours. En voyant ces gens, dès les premières minutes, j’avais peur. Mais au fil des minutes, j’avais la rage, l’envie de crier, de leur dire qu’ils ont gâté ma vie. J’avais envie de manifester la colère et la souffrance enfouies en moi. Comme j’étais avec d’autres personnes, je me suis dit que ce n’est pas la peine de mettre les autres en danger. Je priais et j’ai demandé à Dieu que s’il ne veut pas qu’on nous tue, qu’il permette qu’on nous libère. A un certain moment, ils ont dit qu’on pouvait partir. Les gens ont commencé à se bousculer. Ils nous ont dit de nous calmer et d’aller doucement, de rouler aussi doucement afin de transmettre leur message aux autorités. Nous leur avons dit au revoir. La suite du trajet, c’était maintenant les commentaires. L’ambiance était triste. Les gens ont commencé à téléphoner. D’autres disaient
que ce sont des gens qu’il faut écouter et trouver une solution.

Certaines personnes pensaient que s’ils voulaient nous massacrer, ils allaient le faire et nos autorités viendraient juste pour nous enterrer. Les avis étaient différents mais tout ce qu’on voulait c’était juste arriver à bon port. Dans le car, il y avait des vieux, des vieilles, des enfants, hommes et femmes. Ce que je retiens c’est que parmi les terroristes, sauf le doyen, les autres, je ne voyais pas quelqu’un de 30 ans. Ce que j’ai vécu, je sentais que ce sont les mêmes personnes qui avaient causé la perte d’une personne que je connaissais. La personne est décédée dans une attaque terroriste. J’étais en colère. »

Propos retranscrits par Baowendsom Regis ILBOUDO

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