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CORRUPTION DANS LE SECTEUR DE LA SANTE : La maladie incurable des agents publics

Dans le secteur de la Santé, le phénomène est une réalité aussi perceptible qu’une plaie puante à panser. Un agent de Santé qui extorque de l’argent à des patients, avec le prétexte de pouvoir lui assurer des soins rapides ; un ambulancier qui réclame une contribution financière pendant le transfèrement d’un patient ; un soumissionnaire qui offre de l’argent en cadeau pour faire accepter une commande de matériels de santé non conformes ; bref, les maux de la corruption sont légion dans la Santé. Et quand ils sont épinglés, certains nient et crient même à l’injustice. Les structures de lutte contre la corruption ont régulièrement pointé du doigt la Santé comme l’un des terreaux de la corruption. Mais elles demeurent impuissantes. Car, les agents de Santé et les patients «s’entendent» toujours pour passer à l’acte. Et la corruption demeure une grave et incurable maladie du secteur de la Santé au Burkina Faso.

Dans le rapport public du Réseau national de Lutte anti-corruption (REN-LAC), en 2018, plus de 26% de la population enquêtée, à savoir un Burkinabè sur 4, reconnaissent avoir été victimes ou témoins d’acte de corruption dans le secteur de la Santé. Régulièrement, le secteur est présent parmi les secteurs les plus corrompus. En 2015, 2016 et 2018, la Santé occupait le 12e rang des services les plus corrompus et le 13e en 2017. Dans le dernier rapport 2018 du REN-LAC, il ressort que les actes de corruption dans la Santé ont concerné les consultations, les examens en radiologie et l’administration des soins. Et tout cela se fait à travers les rackets lors des consultations, les détournements de matériels et de médicaments couverts par la gratuité, les détournements de malades vers les centres de santé privés, la vente de produits prohibés et les malversations.

L’Autorité supérieure de contrôle d’Etat et de Lutte contre la corruption (ASCE-LC), avec les régulières enquêtes, a également épinglé des agents publics indélicats dans des pratiques très louches. Des dossiers ont été envoyés en Justice, selon les explications du responsable de la Stratégie nationale de la prévention de la corruption à l’ASCE-LC, Mamoudou Drabo. Les suites se font «généralement» attendre.

Des cas flagrants et sans vergogne

«Dans tous les ministères au Burkina, il y a la corruption», déclare sans ambages une interne d’hôpital, Sabine Tidiga (ndlr : nom d’emprunt), qui témoigne dans l’anonymat. A maintes reprises, Sabine a été témoin d’actes indélicats de ses collègues, au moment où elle était encore stagiaire. Ses révélations témoignent, si besoin en était, de pratiques «sans vergogne» de la corruption dans les structures sanitaires. «Le test de diagnostic du paludisme est normalement gratuit. Mais les agents les vendaient à 1.000 FCFA à cause de l’ignorance des patients, et le soir, à la descente, ils se partageaient cet argent», révèle Sabine. Mais le test du paludisme n’était pas le seul produit monnayé par les agents. Il y a, selon toujours Sabine Tidiga, le novalgin (ndlr : un produit maintenant sorti du circuit des soins) qui ne se vendait pas mais qui était également payant quand les patients venaient.

Les femmes étaient également victimes d’arnaque de la part d’agents de Santé quand elles sollicitaient une prise en charge pour les contraceptifs. «Le placement et le retrait des contraceptifs des femmes étaient payants chez les agents», bien que cela soit gratuit, dit-elle. Ces situations font dire à notre interlocutrice que l’analphabétisme est favorable à la corruption dans la Santé.

«J’ai regardé son visage quand il prenait l’argent, j’ai lu une certaine satisfaction dans ses yeux ».

Abdoulaye Dianda a été témoin également d’actes de corruption au Centre médical avec antenne chirurgicale (CMA) de Yako il y a quelques temps. «J’ai accompagné un tonton à l’hôpital (ndlr : CMA de Yako), il devrait subir une intervention. Et là, l’agent de Santé nous a clairement dit qu’on avait deux cas : soit on paie 60.000 FCFA et en ce moment, il faut aller au guichet pour payer et on attend qu’on nous programme, soit, entre nous, on leur trouve 30.000 FCFA tout de suite et dès demain matin, ils programment l’intervention». Tel est le douloureux souvenir de M. Dianda. Et comme pour mettre la pression sur le patient et son accompagnant, l’agent de Santé va insister. «Même si vous payez les 60.000 FCFA, on ne sait pas quel jour l’intervention aura lieu».

Face à une telle situation, le patient était contraint d’opérer un choix rapide pour sauver sa vie. L’accompagnant se retourne alors et regarde son malade qui dit, «ah non, on ne peut pas laisser le moins cher pour aller de l’autre côté.» Et voilà qui est consommé. L’argent a été remis à l’agent de Santé. «J’ai regardé son visage quand il prenait l’argent, j’ai lu une certaine satisfaction dans ses yeux», renchérit Abdoulaye Dianda. «Cet argent est allé directement dans la poche de l’agent de la section chirurgie», sans traces, fait-il remarquer.

19.000 FCFA de médicaments sans ordonnance, sans quittance !

Toujours dans le district sanitaire de Yako, et cette fois-ci, ce sont des médicaments qui ont été vendus directement par un agent de Santé à une patiente sans ordonnance et sans quittance. Selon les témoignages de Adama Koueguo, un agent de Santé, à l’accueil d’une patiente, a exigé le payement de produits pour la prise en charge d’une appendicite. La patiente explique qu’après l’avoir accueillie, l’un des agents de Santé a fait comprendre qu’il fallait payer des produits pour la prise en charge. Le coût de ses produits s’élevait à 19.000 FCFA. Chose que la patiente n’a évidemment pas hésité à exécuter en remettant l’argent à l’agent pour les acheter. Il a fallu que l’accompagnant de cette patiente arrive et s’interroge sur les produits achetés avant que la patiente ne se rende compte qu’elle venait d’être grugée : des produits achetés sans ordonnance et sans savoir exactement à quoi ils allaient servir.

Chose curieuse, le carnet de santé de la patiente est resté désespérément vierge,  sans mention d’une quelconque consultation ou de la nécessité de payer de tels produits, témoigne Koueguo Adama, l’accompagnant. «J’ai demandé à la malade où se trouvait l’ordonnance. Elle m’a répondu, il n’y a pas eu d’ordonnance», se souvient-il. Comment des produits ont-ils pu être achetés, sans ordonnance ? Etant dans l’urgence de se faire prendre en charge, elle n’a rien exigé que ses soins. «L’agent est venu avec les produits, il a dit que ça coûtait 19.000 FCFA et j’ai payé.» Finalement, la patiente s’est rendue dans une autre ville, en l’occurrence Ouahigouya, pour se faire prendre en charge.

Mais l’affaire n’avait pas pour autant été classée, car le Médecin chef du district sanitaire (MCD) de l’époque va être mis au courant. Il s’informe et récupère le carnet de santé de la patiente. Selon les explications reçues à l’époque, les produits vendus devraient servir à une campagne sur le terrain. Le MCD va alors taper du poing sur la table afin que l’agent ayant vendu les produits se dénonce lui-même. La menace se faisant pressante, l’agent indélicat a fini par se dénoncer devant le MCD. Puis, plus  rien  ! Le dossier sera enfin classé, sans suite.

Cette autre accompagnante a été victime d’extorsion de sous, courant 2018. Cette fois-ci, c’est un ambulancier qui lui soutirera 2.000 FCFA sous prétexte que le patient doit contribuer à son évacuation. En effet, Bibata Ouali (ndlr : nom d’emprunt) s’en souvient, même si le manège de l’ambulancier la fait encore sourire.

«L’ambulancier a pris mes 2.000 francs »

«L’ambulancier a pris mes 2.000 francs », raconte celle qui ne se rendra d’ailleurs compte de la supercherie que quand elle a remis 2.000 FCFA. «En 2018, j’ai été dans un des CMA de Ouagadougou avec un patient et il devait être transféré à l’hôpital Yalgado Ouédraogo. Dès que nous avons embarqué, l’ambulancier m’a dit qu’il y avait une participation. Je lui ai demandé c’est combien. Il a répondu que ça faisait 2.000 FCFA. Quand j’ai donné mes 2.000 FCFA, je me suis rendu compte en même temps que c’est de l’escroquerie, mais comme j’étais sous le choc, je me suis tue jusqu’à ce qu’il nous amène à l’hôpital Yalgado. »

Outre la corruption perceptible à travers les actes de santé, la commande publique n’échappe pas. Selon le Pr Charlemagne Ouédraogo, président de l’Ordre national des médecins du Burkina, au niveau des marchés publics, «c’est encore plus grave». «Moi-même, on a tenté de me corrompre parce que j’ai rejeté du matériel. Le monsieur est venu un matin avec une grosse enveloppe d’argent d’au minimum 3.000.000 FCFA pour mon carburant et je lui ai dit que je n’en avais pas besoin», raconte le Pr. Surpris par la réaction du médecin, il lâche, désespéré ; «tu m’as tué ».

De tels actes de  corruption sont fréquents, précise le président de l’Ordre des médecins. Malheureusement, déplore le Pr Charlemagne Ouédraogo, l’ampleur des conséquences de la corruption dans le secteur n’est pas véritablement mesurée.

Les structures  de lutte contre le phénomène transmettent souvent des dossiers en Justice mais beaucoup restent sans suites. Dans les médias, certaines gestions scabreuses font l’objet de dénonciation. Courant 2019, trois agents de Santé du Centre hospitalier régional (CHR) de Dori étaient poursuivis pour avoir pris de l’argent avec des patients. La révélation a été faite par notre confrère du journal Mutations. Les agents ont été condamnés avec sursis. L’un d’eux, bien que condamné avec sursis et au paiement d’une amende de 150.000 FCFA dans l’affaire, continue de nier sa responsabilité. Contacté par téléphone, il tente de se débiner, préférant que les questions soient adressées à son chef de service. Mais il finira par accepter tout en soutenant avoir voulu rendre service au patient. «On leur (ndlr : patients et accompagnants, Ndlr) a seulement montré la procédure à suivre et ils nous ont donné l’argent pour aller chercher les produits nécessaires pour l’intervention ; voilà comment ça s’est passé», se défend-il.

Quant à sa condamnation, l’agent de Santé du CHR de Dori clame : «Nous avons pris ça comme ça, sans conviction, le reste c’est Dieu qui va juger. Ce sont des manques de compréhension, sinon ce n’est pas de la corruption», se rassure-t-il. Sauf que dans la chaîne sanitaire, l’agent de Santé n’a que les soins à administrer et non prendre entre les mains des patients de l’argent pour une quelconque raison.

Le représentant du Mouvement burkinabè des droits de l’Homme (MBDHP) à Dori n’est pas du même avis. Pour lui, les cas d’extorsion d’argent sont récurrents. «A chaque fois, ils prennent 200.000 FCFA pour une opération qui ne devrait coûter que 20.000 ou 30.000 FCFA. Si tu ne paies pas, tu risques de ne pas avoir d’opération, parce qu’ils ont des complices au sein du CHR », confie le militant du MBDHP.

Quid de la lutte ?

Adama Koueguo estime que la corruption est très marquée dans la Santé, au point que pour la combattre, il faut mettre l’accent sur la sensibilisation et faire des efforts pour que les soins soient disponibles. «S’il y avait des soins rapides et de qualité, les gens ne seraient pas tentés par la corruption», suggère-t-il. Mais pour l’interne Sabine Tidiga, rien ne devrait justifier la corruption dans un secteur comme la Santé. Cependant, elle explique que les agents de Santé connaissent des difficultés par moments, des difficultés qui les poussent à céder à la corruption pour pouvoir joindre les deux bouts.

Cette enquête a été réalisée par un consortium de journalistes burkinabè dans le cadre du Projet d’appui aux gouvernements ouverts francophones (PAGOF). Elle peut être retrouvée sur les antennes de Radio Burkina, Radio Solidarité à Ouahigouya et en ligne sur lefaso.net.

Aimé NABALOUM
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