DEGRADATION DE LA SITUATION SECURITARE : Rompre avec les incantations et passer aux actes concrets

La première quinzaine du mois de novembre 2019 aura été l’une des périodes les plus sanglantes depuis l’invasion du pays par des groupes armés non identifiés qui endeuillent presque quotidiennement le Burkina Faso. De Titao dans la région du Nord, en passant par Gaskindé (Djibo) et Oursi  dans le Sahel, à Boungou dans l’Est, 55 Burkinabè sont tombés en moins d’une semaine. Pour la première fois, un député a été assassiné par ces groupes armés. Pour la première fois également, 40 personnes ont perdu la vie dans la même attaque.

Face à cet enchaînement dramatique des évènements, le président du Faso s’est adressé à la nation pour annoncer un deuil national et appeler à la mobilisation générale, à l’union sacrée autour de la défense de la patrie face aux terroristes. Dans la foulée, il a ordonné le recrutement de volontaires pour participer à la guerre contre les forces du mal. Il ne reste plus qu’à espérer une fois de plus, que ce discours ainsi que les annonces et appels ne resteront pas sans suite. Après l’émotion qui s’est emparée du Burkina tout entier pour quelques jours, chacun a repris ses vieilles habitudes. Pendant ce temps, le pays plonge chaque jour un peu plus dans  l’incertitude.

Après l’émotion et l’indignation qu’a suscitées cette nouvelle série noire, les Burkinabè ont retrouvé leur sport favori : faire de l’autre celui par qui sont arrivés tous les malheurs du pays. Les détracteurs du pouvoir ont recommencé à dépenser leurs énergies pour railler les décisions du chef de l’Etat, surtout le recrutement des volontaires. Ils estiment que c’est non seulement un aveu d’impuissance face à la gravité de la menace, mais aussi et surtout une très mauvaise décision. Pour eux, si les professionnels des armes peinent à faire face à la puissance de feu des terroristes, ce ne sont pas des volontaires recrutés à la va-vite et sans aucune formation militaire qui vont réussir à faire reculer ces forces du mal. Certains sont même allés jusqu’à exiger la démission du président du Faso pour son incapacité à gouverner et protéger lenpays.

Pendant ce temps, les soutiens du président du Faso ne tarissent pas d’éloges et autres flatteries, ils tentent de démontrer, parfois maladroitement, qu’il n’y avait pas meilleure initiative à prendre que celle prise par Roch Kaboré dans son discours à la nation le 7 novembre dernier. Le recrutement des volontaires est, pour eux, une idée de génie. C’est l’occasion, affirment-ils, pour tous les patriotes de répondre à l’appel du pays et de se mettre sous les drapeaux. Ils invitent ceux qui critiquent à longueur de journée à démontrer leur patriotisme en s’engageant aux côtés des Forces de défense et de sécurité pour combattre le terrorisme.

Mais quand viendra l’heure de l’enrôlement, ces vuvuzelas seront aux abonnés absents. Leur volontarisme se limite à se cacher derrière des claviers ou des smartphones pour boxer en dessous de la ceinture. Toutefois, il a reçu un écho favorable auprès de certains acteurs. Sont de ceux-là, les groupes d’autodéfense «dozos» qui annoncent déjà la mobilisation de plus d’un millier d’hommes pour soutenir les Forces de défense et dé sécurité. En attendant l’opérationnalisation de cette mesure présidentielle, des volontaires s’annoncent déjà. Le gouvernement annonce l’adoption prochaine d’un décret qui devrait encadrer le recrutement et le déploiement des volontaires ainsi que leurs missions sur le terrain. Malheureusement, cette mesure qui est une réponse urgente à la crise sécuritaire qui s’aggrave, prend du temps et risque de permettre aux groupes armés de préparer une stratégie de réadaptation. Il faut craindre que cette mesure n’arrive trop tard.

Une  précampagne électorale malgré la crise sécuritaire

Face  à la  situation dramatique et à la gravité de la menace sur les fondements du vivre ensemble, les antagonismes politiques prennent le dessus sur l’impératif de sortir le pays rapidement de cette zone de turbulence. Ils éloignent, du même coup, l’espoir d’un sursaut collectif et patriotique. Les acteurs politiques burkinabè ont cet extraordinaire talent de chercher à récupérer toutes les situations, par tous les moyens, y compris les plus ridicules et les moins intelligents. Toutes les occasions sont bonnes pour s’affronter. Même quand ils appellent à l’unité, il leur faut trouver les moyens de peindre l’autre en diable et de le présenter comme l’ennemi public numéro un.

Certains partis politiques, notamment le parti au pouvoir et ses principaux rivaux de l’opposition, sont désormais engagés, pieds joints, dans la perspective électorale de 2020. La question sécuritaire semble être le cadet de leurs soucis. Ils veulent conserver ou conquérir le pouvoir d’Etat. C’est tout ! Pour ces partis, le contexte sécuritaire ne saurait être un argument pour remettre en cause l’agenda électoral. D’ailleurs, ils s’étaient accordés lors du dialogue politique initié par le chef de l’Etat sur l’impératif de respecter strictement cet agenda. L’opposition l’a d’ailleurs rappelé récemment. Il  n’est pas question de permettre au pouvoir en place de prolonger son mandat d’un jour de plus. Il faut aller aux élections, par tous les moyens.

D’autres, mus par une extraordinaire boulimie des postes et des titres, rongent leurs freins. Les échéances électorales ne les intéressent pas. Leurs combats politiques se limitent aujourd’hui à obtenir un gouvernement d’union nationale qui leur permettrait d’accéder à des postes trop convoités de ministres. Tant que le gâteau est partagé, ils ne sont pas opposés à une prolongation du mandat du Président Kaboré.

Une indifférence à la limité de l’insouciance

La grande masse semble, elle, dans une indifférence à la limite de l’insouciance. Beaucoup de Burkinabè semblent peu se préoccuper des malheurs de leurs frères victimes des attaques terroristes. Ils se comportent comme si l’on était dans une situation normale, où «tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles», comme dirait Voltaire.

Pendant ce temps, une minorité «d’éclairés» ont investi les réseaux sociaux avec des publications et débats tantôt «trop savants», tantôt infantiles. Ils s’érigent en donneurs de leçons de gouvernance aux acteurs politiques. Curieusement, le gouvernement accorde trop d’importance à cette minorité mais est aux abonnés absents là où il est attendu. Pire, même au sommet de l’Etat, l’on assiste à une sorte de compétition sur ces réseaux sociaux. C’est comme si on était à qui tweetera plus et plus vite que l’autre.

C’est sur ces réseaux, notamment twitter et Facebook, que le président, son Premier ministre et d’autres membres du gouvernement réagissent sur les attaques. Ce fut le cas, entre autres, après l’assassinat du député-Maire de Djibo et à l’occasion d’autres attaques terroristes. En effet, c’est sur twitter que le PF, le PM et le ministre des Affaires étrangères ont réagi après cette exécution barbare du député-Maire. Pendant que leurs compatriotes attendent des actions fortes, les gouvernants préfèrent les condamnations et autres discours creux sur les réseaux sociaux.

En fin de compte, les Burkinabè, avec le chef de l’Etat en tête, refusent d’engager le vrai débat national qui s’impose aujourd’hui, au regard de la dégradation continue de la situation sécuritaire dont les conséquences sont incalculables sur bien des plans. Qui sont ceux qui nous attaquent et pourquoi ? Qui sont nos vrais et faux alliés ? Qui se cachent derrière ces groupes armés non identifiés ? Comment mobiliser la communauté nationale face aux ennemis ? Quelles sont les réactions collectives et individuelles appropriées ? A-t- on les moyens qu’il faut pour faire face aux défis du moment? Le Burkina Faso a-t-il les hommes qu’il faut et en effectifs suffisants face à la situation ? Pourquoi 4 ans après les premières attaques, l’armée peine à s’organiser, s’équiper et se déployer efficacement face aux exigences de la situation ?

Comme nous l’avons écrit à plusieurs reprises, la solution au drame actuel n’est pas que militaire. Elle est aussi politique, économique et diplomatique. Elle commence par une prise de conscience au  sommet de l’Etat que seule une mobilisation générale réelle (pas les incantations dans les discours mais une réelle volonté portée pour une vision sur l’avenir du pays) peut créer les conditions d’un retour à un minimum de quiétude sociale. C’est curieux que depuis les premières attaques, le Président Kaboré ne cesse d’appeler à l’union sacrée de tous les fils, mais sans jamais accompagner ses discours d’initiatives concrètes de mobilisation de tous les Burkinabè de bonne volonté autour de la défense de la patrie en danger.

L’union sacrée ne se réalisera pas sur des simples appels. Pour la rendre effective, il faut commencer par une large concertation avec l’ensemble des composantes socio-politiques du pays. Cette large concertation pourrait aboutir à un dialogue national assorti de propositions directement réalisables et engageant l’ensemble des acteurs de la société burkinabè. Un tel dialogue devrait permettre d’identifier dans les valeurs et principes qui gouvernent la société dans sa diversité, les ressorts sociologiques sur lesquels l’on peut s’appuyer pour reconstituer le tissu social qui est fissuré. Ce dialogue aurait dû avoir lieu depuis longtemps déjà. Mais il n’est pas encore tard. Il appartient au président du Faso de prendre l’initiative.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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