DIALOGUE POLITIQUE : L’incompréhensible exclusion des voix de la sagesse

Le dialogue politique initié par le  président du Faso depuis  avril dernier, reprend (du 15 au 22 juillet), après plusieurs semaines de rupture. C’est l’annonce faite en Conseil des ministres du mercredi 10 juillet par le ministre de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Cohésion sociale. «Ce dialogue politique regroupera les représentants de la majorité et de l’opposition politiques autour de l’organisation des élections de 2020 et de la situation nationale», peut-on lire dans le compte rendu du Conseil des ministres. En espérant que cette fois soit la bonne, l’on peut se féliciter de cette reprise du dialogue politique. Toutefois, au regard du contexte national marqué par une crise sécuritaire qui se complexifie et s’étend, de jour en jour, tant sur le plan géographique que par l’ampleur des drames humains qu’elle engendre, un front social en ébullition et qui participe de la détérioration du fragile équilibre sociopolitique, l’exclusion des autres forces vives de ce dialogue est une mauvaise inspiration. Ce dialogue entre acteurs politiques uniquement peut-il aboutir à des conclusions à même de répondre efficacement aux défis qu’impose le contexte actuel ?

Le dialogue politique réunira une quarantaine de participants représentant la majorité présidentielle et l’opposition politique regroupée autour  de son Chef de file (CFOP). Il convient de préciser qu’avant la tenue de ce face-à-face majorité opposition, un comité paritaire préparatoire aurait travaillé sur l’ordre du jour et proposé le mode opératoire. On retiendra donc que chaque partie sera représentée par 20 participants, dont 5 femmes au moins. Les travaux seront coprésidés par le président intérimaire du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), Simon Compaoré (pour le  compte de la majorité), et le président du CFOP, Zéphirin Diabré. Pendant 5 jours, les représentants de la majorité et de l’opposition vont se pencher sur deux points essentiels : d’une part, le Code électoral et les élections de 2020 et la situation,nationale. L’on se souvient que l’opposition politique avait soumis au président du Faso une quarantaine de thèmes regroupés en 6 points pour ce dialogue.

Le comité préparatoire a essayé de prendre en compte ces préoccupations de l’opposition et celles de la majorité en 11 points regroupés en ces deux axes ci-dessus cités. Ainsi, sur le premier point, à savoir le Code électoral et les élections de 2020, les thèmes retenus sont : la relecture du Code électoral, le calendrier, le vote des Burkinabè de l’étranger, les élections des Maires et présidents de Conseils régionaux au suffrage universel direct, la Commission électorale nationale indépendante, la question du quota genre.

En ce qui concerne le point relatif à la situation nationale, seront abordées au cours de ce dialogue politique, la situation sécuritaire, les questions de la réconciliation nationale, de l’unité nationale, de la cohésion sociale, de l’autorité de l’Etat et du civisme et d’autres questions d’intérêt national. Le ministre l’Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Cohésion sociale jouera le rôle de rapporteur général. Il sera appuyé par les membres du comité préparatoire composé de représentants des deux parties. (CFOP-APMP). En cas de besoin, les autres membres du gouvernement pourront être sollicités pour apporter des éclairages nécessaires aux débats. Voilà donc les conditions techniques d’organisation et du déroulement de ce dialogue politique annoncé depuis le début de l’année. Il manque les modalités et autres motivations financières qui, sans doute, ne feront pas l’objet de communication, sauf si pour une fois, l‘un des deux camps (ou les deux à la fois) consent à sacrifier à l’obligation de transparence en informant l’opinion des montants de la facture de ce dialogue politique pour qu’on puisse apprécier à la fin, le rapport qualité/prix au regard des résultats obtenus.

Un départ raté

De prime abord, l’on peut se demander si le président du Faso ne fait pas une grosse erreur en sous-traitant des questions aussi importantes avec les seuls politiques. Cela exclut de fait des pans entiers des forces vives de la Nation dont la participation et la contribution sont indispensables non seulement au bon déroulement du processus de dialogue, mais aussi et surtout à son aboutissement à des propositions qui transcendent les appartenances politiques, pour ne prendre en crieur du Burkina Faso et de son peuple. Déjà, l’initiative présidentielle pèche donc dans sa forme. En effet, ce dialogue ne réunit que ceux qui sont essentiellement à la base des problèmes que le pays connaît aujourd’hui. En effet, comme nous l’avons écrit dans notre édition N°260 du 15 au 30  avril, « depuis plus de trois décennies maintenant, le pays est malmené dans tous les sens par des élites politiques qui ont trahi leurs convictions (en avaient-ils réellement ?) qu’ils ont noyées dans le sang de leurs camarades ou  dans la sueur et les larmes de la grande majorité de leurs compatriotes. Le Burkina Faso est menacé dans ses fondements sociologiques et institutionnels. Tous les ressorts (moraux, politiques, coutumiers et religieux, socio-logiques, etc.) sont désormais fragilisés par les conséquences des pratiques et cultures politique aventuristes déployées depuis l’indépendance mais surtout après l’assassinat du Président Thomas Sankara et la liquidation de la révolution démocratique et populaire.»  Et nous ajoutions que : « la crise multidimensionnelle actuelle n’est que la résultante de ces longues années d’errements de ces acteurs politiques qui, comme des caméléons, ont changé leur « Faso Danfani » révolutionnaires en tuniques de rectificateurs, avec la trahison, la concussion, la corruption, le vol des deniers publics et des mensonges comme nouveaux fondements de leur engagement. Du serment de servir et de défendre la patrie à tout prix, y compris le sacrifice suprême (le fameux «la patrie ou la mort  nous  vaincrons»), ils sont passés à la patrimonialisation de l’Etat, de ses institutions, de ses ressources et services. tout ce qui arrive aujourd’hui au Burkina Faso n’est que l’aboutissement logique  de leurs compromis- sions. Plus grave, non contents d’avoir mis le pays dans cet état, ils s’accrochent de toutes leurs forces à la vie politique avec des initiatives ou des discours dont le ridicule et l’insouciance le disputent au manque criard de bon sens et à la malhonnêteté intellectuelle ».

Ce sont donc ces acteurs que le Président Roch Kaboré (lui-même en fait partie) a décidé de réunir pour trouver des réponses ou des alternatives à leurs propres turpitudes. Seront-ils capables de réussir en 5 jours ce qu’ils n’ont pu faire en 20 ou 30 ans ? Pourquoi cette option d’exclure les voix de la sagesse, de l’impartialité qui auraient pu faire prévaloir l’intérêt général face aux calculs politiciens ?

En somme, pour donner plus de chances à ce dialogue de parvenir à des conclusions qui engagent l’ensemble de la communauté nationale, le président du Faso aurait dû s’impliquer personnellement et associer les leaders religieux et coutumiers, la société civile, les Forces de défense et de sécurité, les universitaires, des chercheurs, bref, tout ce que la société Burkinabè compte de légitimités, d’expertises et de sagesse devrait être mobilisé. La situation nationale est trop grave pour qu’elle soit abandonnée aux seuls politiques. Sans vouloir jouer les oiseaux de mauvaise augure, ce dialogue politique part avec un raté qui risque d’entraver son succès. Mais enfin, comme relevé plus haut, nous ne pouvons qu’espérer être démenti par les résultats auxquels abou- tira ce dialogue.

La priorité des priorités : sauver le Faso des menaces d’effondrement imminent

Sur le fond, l’on peut faire deux observations essentielles : l’importance des quetions abordées et la durée de 5 jours pour les éplucher et le risque de mélange entre les agendas politiques et l’ur- gence de sauver la République.

A  ce  niveau, l’on constate déjà que dans l’ordre du jour, la priorité semble accordée aux questions électorales qui en constituent le premier point. Celle relative à la situa- tion nationale intervient en deuxième position. Peut-être que l’ordre n’a pas d’importance et relève pour le gouvernement d’une simple question de forme. Mais il traduit, au fond, les centres d’intérêts de ceux qui l’ont élaboré. La préoccupation première semble être les échéances électorales. Or,  si la  situation  nationale  continue de se dégrader à l’allure actuelle, il y a de fortes chances que l’on  ne puisse pas tenir convenablement les échéances électorales.

Depuis 2016, le Burkina Faso est confronté à l’hydre terroriste qui s’installe durablement dans certaines régions, notamment le Sahel, l’Est, le Centre-Nord,  le Nord et le Centre-Est, avec des incursions dans d’autres régions, notamment la Boucle du Mouhoun. Visiblement, la réponse étatique se révèle, de plus en plus, en net décalaavec les impératifs du terrain. En effet, les constats relèvent aujourd’hui que l’on est passé des actions ciblées et d’éclat à des opérations de déstructuration du tissu social et de déstabilisation en semant les germes de conflits communautaires, religieux, ethniques depuis le début de l’année 2019.

Les attaques terroristes sont dorénavant dirigées vers des communautés en ciblant leurs symboles ou leurs leaders. La fatwa contre les élus locaux, l’école et l’éducation moderne est maintenue dans plusieurs localités avec pour conséquence près de 2000 écoles fermées, plus de 300 000 enfants déscolarisés. Beaucoup d’entre eux risquent de ne plus retourner en classe. Depuis fin mai, les terroristes expérimentent d’autres formes de la terreur. Ils font des incursions dans plusieurs villages, opèrent quelques exécutions et somment les populations de déserter leurs terroirs. Dès lors, les déplacés internes se signalent par milliers à Ouagadougou, à Ouahigouya, Houndé, dans le Sud, notamment à la frontière avec le Ghana, etc. Certains auraient même traversé les frontières, abandonnant, greniers, bétails et champs. L’on assiste donc progressivement à un glissement des attaques spectaculaires à forte portée médiatique vers des actions d’intimidations et d’exactions massives poussant les populations à fuir les villages vers les centres urbains ou des contrées moins exposées jusque-là. Avec une telle situation sécuritaire, peut-on réussir à organiser des élections partout dans le pays, surtout avec des villages désertés par leurs habitants ? Va-t-on se contenter des territoires théoriquement sous contrôle des forces républicaines ? Dans ce cas, quelle sera la légitimité d’un pouvoir élu par une partie du peuple ? Ne va-t-on pas ainsi consacrer l’exclusion ou l’abandon de ces communautés et localités en proie aux attaques terroristes ? Ne va-t-on pas aller à des élections sans intérêts pour une grande partie de la communauté nationale confrontée à des questions basiques de survie ?

Le dialogue politique devrait porter sur cet impératif de restaurer l’autorité de l’Etat et de récréer les conditions optimales de protection des personnes et des biens sur toute l’étendue du territoire national. Après, l’on pourra envisager l’agenda électoral et les conditions matérielles d’organisation de scrutins transparents et équitables, avec la participation de tous les Burkinabè de l’intérieur comme de l’extérieur. C’est dire donc qu’en l’état actuel de la situation nationale, le dialogue politique aurait pu porter exclusivement sur la recherche des voies et moyens de sortir de cette terrifiante épreuve que les forces du mal ont imposée au Burkina Faso et aux autres pays de la sous-région. Le président aurait pu conduire personnellement ce dialogue inclusif et s’engager à créer toutes les conditions de son succès, et s’il le faut, en grand homme d’Etat, renoncer au deuxième mandat pour donner plus de chances de  parvenir à des solutions consensuelles et efficaces.

Mais on n’en est pas là. Et la crainte est que ce dialogue ne passe à côté des questions de fond ou ne les escamote. L’on risque donc de déplacer les problèmes au lieu de les résoudre, de chercher par tous les moyens à arrondir les angles et à négocier des arrangements politiques. Dans tous les cas, il n’est pas tard pour bien faire les choses. Le présent dialogue politique ainsi engagé peut aboutir à des recommandations prenant en compte les préoccupations urgentes du Burkina Faso, de son peuple et de ses territoires locaux. Il pourra ainsi déboucher sur de larges consultations nationales prenant en compte toutes les composantes sociopolitiques. Bref, c’est déjà un bon point de commencer quelque part. Il faut espérer que pour  une fois, les politiques surprendront agréablement leurs compatriotes.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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