ECHEC DE LA GOUVERNANCE MPP : En attendant la prochaine révolution !

Le Burkina Faso sombre chaque jour un peu plus dans l’inconnue et l’abîme. L’autorité de l’Etat continue dangereusement de s’effriter, pour ne pas dire qu’elle a foutu le camp. Les défiances et même les sabotages ne font que s’amplifier et s’aggraver. Pendant ce temps, le gouvernement continue de naviguer à vue, y compris sur les questions essentielles du vivre ensemble. Ce laisser-aller suicidaire a pour conséquence immédiate une fissuration en profondeur du ciment de la concorde et de la cohabitation pacifique entre la diversité des communautés qui composent la Nation. La polémique née des propos du porte-parole du gouvernement au sortir du Conseil des ministres du 13 mai 2020 en réponse à une question sur le non-respect des mesures de distanciation sociale dans les mosquées, illustre éloquemment les graves risques de déflagration du vivre ensemble. Ça ne tient plus à grand-chose. Il faut craindre qu’on ait atteint le seuil du non-retour dans la marche vers l’abîme.

Ces derniers temps, l’on assiste à des situations d’une extrême gravité dans la haute administration sans que l’autorité de l’Etat ne s’exprime et ne se fasse sentir. Un décret du gouvernement, signé du Premier ministre, a été rendu public avec le cachet du président du Faso. Après le tollé suscité sur la toile (les réseaux sociaux), la Primature s’est contentée de plates excuses pour cette «erreur». Et c’est tout ! Du moins, jusqu’à preuve du contraire.

Quelques jours plus tôt, c’est la ministre de la Santé qui a reconnu publiquement avoir menti devant la Représentation nationale dans le cadre de la gestion de la Covid-19. Et elle continue d’occuper tranquillement son fauteuil. On ne compte plus les courriers administratifs publiés avec des fautes et des erreurs grotesques qui sont la risée des internautes. Point n’est besoin de s’attarder sur la cacophonie qui entoure l’abandon progressif des mesures de restriction des libertés et des activités socioéconomiques dans le cadre de la lutte contre cette épidémie de Covid-19. Il ne reste pratiquement plus que le couvre-feu dont la base légale est discutable, selon certains spécialistes du Droit, et la réouverture des établissements scolaires pour que la vie redevienne comme avant.

Mieux, des mesures prises par arrêtés interministériels ou des décisions des autorités administratives déconcentrées sont levées par arrêtés du Maire de Ouagadougou. On ne sait plus qui doit faire quoi et qui a effectivement fait quoi et sur quelle base juridique.

En réalité, ces situations abracadabrantes ne font que confirmer le peu d’égard de ce pouvoir vis-à-vis de la règle de droit et de l’éthique administrative et politique depuis son avènement. L’impunité des manquements constatés encourage la médiocrité, l’insouciance et l’affairisme à tous les niveaux de l’Administration. En effet, l’on se rappelle que des informations faisant état de monnayages des audiences présidentielles ont été portées sur la place publique. Des individus, profitant de leurs positions, rackettaient des personnes physiques et morales pour leur trouver des audiences avec le président du Faso.

Mis au courant, le Président Kaboré n’a rien fait. Son directeur de cabinet a osé, sans aucune base légale et sous sa délégation, signer un arrêté de nomination d’un président suppléant du Conseil supérieur de la communication au temps fort de la crise qui secouait cette institution en 2017. Là  encore, rien n’a été fait pour le remettre à sa place avec la sanction qui convient.

Des constats amers

Toujours dans le même ordre, le gouvernement a pris des décisions révoquant des fonctionnaires, notamment, des gardes de sécurité pénitentiaire (GSP) et de policiers en 2019. Ceux-ci ont introduit des recours devant la Justice qui leur a donné raison. A cela s’ajoutent bien d’autres situations où les décisions du gouvernement et d’autres organismes publics sont remises en cause par la Justice pour absence de fondements légaux ou pour vice de forme.

Cette situation a tendance à devenir quotidienne que le Premier ministre a dû adresser une note confidentielle à tous ses ministres pour les interpeller et exiger que désormais, les décisions soient préalablement soumises à l’appréciation de leurs services juridiques et de l’agence judiciaire de l’Etat afin d’éviter les déconvenues. «Le ministre de la Justice émettra obligatoirement un avis motivé sur la régularité juridique des décisions émanant du Conseil des ministres», martèle le Premier ministre. Mais là encore, il y a des inquiétudes quand on sait que même des décisions concernant ce ministère sont l’objet de contentieux dont certains ont été vidés en défaveur du gouvernement.

Plus grave, le président a autorisé des membres de son gouvernement à négocier leur traitement salarial en violation des dispositions légales en la matière. Des proches collaborateurs du président du Faso ont, au nom d’un règlement diplomatique des conséquences du mandat d’arrêt contre Guillaume Soro (dans le cadre du dossier du putsch manqué de septembre 2015), poussé des magistrats aux tripatouillages d’une décision de Justice. La faute a été clairement reconnue dans le rapport de la Commission d’enquête du Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Une fois de plus, c’est l’impunité totale.

L’on se souviendra encore que dans un contexte de grave crise sécuritaire, un courrier confidentiel du Directeur régional de la Police de l’Est rendant compte de la situation sur le terrain et suggérant des propositions de réponses, s’est retrouvé sur les réseaux sociaux. C’est comme si le courrier était transmis aux terroristes. Les autorités n’ont pas jugé nécessaire de retrouver les auteurs d’une telle fuite pour les sanctionner à la hauteur de leur bêtise. Chaque  jour  que  Dieu  fait, des documents confidentiels se retrouvent sur les réseaux sociaux. Même la lettre confidentielle du Premier ministre destinée à ses ministres (évoquée plus haut) s’est retrouvée le même jour sur les réseaux sociaux.

Bref, l’on peut égrener à souhait, les défaillances de l’Administration au plus haut niveau. Celles-ci révèlent les légèretés avec lesquelles le pays est géré, à telle enseigne qu’il est parfois difficile de trouver les mots appropriés pour qualifier ce qui arrive au Burkina Faso. Le pays va dans tous les sens. Malheureusement, le constat amer que l’on peut faire est que cette situation semble arranger plein de monde. Du sommet à la base, il y a tout un monde qui tente de tirer le meilleur profit de cette chienlit qui se généralise.

Pendant que l’Exécutif démontre chaque jour son incapacité notoire à tenir le gouvernail, les pouvoirs législatifs et judiciaires peinent à incarner leurs missions républicaines. Si le Parlement, du fait du jeu de la majorité, semble accompagner l’Exécutif dans ses errements, la  Justice est pratiquement l’otage des intérêts personnels ou de groupes de ses animateurs et s’éloigne dangereusement de sa mission de dire le droit au nom du peuple.

Un calme qui peut précéder une grosse tempête

De leurs côtés, les acteurs politiques, toutes tendances confondues, s’enlisent dans des querelles de chiffonniers juste pour exister et tirer le maximum de profit de leurs positions actuelles ou de leurs agendas  immédiats.  Ce  qui les préoccupe, c’est le respect du calendrier électoral avec la tenue des élections présidentielle et législatives couplées de novembre prochain. Et tout est mis en œuvre pour leur donner satisfaction. A quel prix ? Peu importe ! Ils veulent des élections, ils seront servis. Mais qu’est-ce que ça changera fondamentalement dans le quotidien des Burkinabè et la gouvernance de l’Etat ? Pasgrand-chose !

Car, sauf changement dans quelques mois, tout indique que le pouvoir actuel sera reconduit malgré toutes ses limites et son manque de vision et d’audace. En face, les autres non seulement ne semblent pas faire le poids, mais ne proposent pratiquement rien qui permette de susciter l’espoir et d’inverser les tendances. Il ne reste plus que l’espoir d’un hypothétique       avènement d’une nouvelle offre politique portée par des forces nouvelles, des hommes et des femmes de vision et de conviction.

En attendant, les acteurs politiques actuels ont clivé le pays, sont prêts à tout pour nuire à leurs adversaires. Et dans leurs aventures, ils ne se donnent aucune limite, ferment parfois les yeux sur les dérives des jeunes qu’ils ont lancés sur les réseaux sociaux pour salir leurs adversaires. Dans cet environnement de crise multidimensionnelle, seuls les syndicats et autres organisations professionnelles semblent avoir pris du poil de la bête. Ils ont aujourd’hui une force de frappe qui trouble le sommeil de l’Exécutif qui est incapable de trouver des réponses adéquates à leurs préoccupations. Cela a pour conséquence une ébullition permanente du front social.

Le succès des luttes syndicales dépendant des rapports de forces, les syndicats ont trouvé en cette fragilité de l’Exécutif et cette faiblesse de l’autorité de l’Etat, une opportunité historique pour arracher le maximum d’acquis en termes d’amélioration du pouvoir d’achat des travailleurs, surtout du public. Et le bras de fer est constant depuis quatre ans.

Quand Facebook gouverne le pays !

Pendant ce temps, les autres organisations de la société civile sont de moins en moins visibles et audibles dans ce concert de tintamarres. Rarement, la société civile n’a été aussi absente de la vie publique qu’au cours de ces deux dernières années. Excepté quelques sorties timides dans la presse de certaines organisations qui tentent de survivre en dépit de la morosité, seules celles de la société civile de développement ou de propositions continuent de mener leurs activités. Celle frondeuse et contestataire semble désormais noyée et phagocytée par les organisations syndicales ou les partis politiques.

Mais il ne faut pas se méprendre. Ce calme plat peut précéder une grosse tempête si les syndicats ou les partis politiques parviennent à pointer les points qui mobilisent la grande masse des déçus de la gouvernance MPP (Mouvement du peuple pour le progrès). Ils y arriveront si l’Etat continue d’être piloté à vue. Et si l’insurrection populaire n’a pas lieu dans les urnes en novembre prochain, il faut craindre qu’elle soit reportée au cours du prochain mandat dans la rue.

Au niveau des citoyens, certains croient vivre dans un no man’s land où tout est permis. Les valeurs cardinales du vivre ensemble et les règles et principes républicains se détériorent progressivement. La société a perdu ses repères, détruits par 27 ans de pouvoir personnel et prédateur de Blaise Compaoré.

5 années de liberté retrouvée, sous un pouvoir malheureusement en manque d’autorité et de fermeté, ont suffi pour rendre le pays ingouvernable. A la défiance systématique de l’autorité s’ajoutent désormais des actions de sabotages, de manipulations et d’intoxication parfois à travers l’usage des armoiries de l’Etat, des cachets et signatures de ministres et autres personnalités publiques pour la diffusion de faux documents et courriers administratifs sur les réseaux sociaux. Les infox ou fake news sont devenus l’autre fléau du Burkina. Comme dirait l’artiste musicien Smokey, ces réseaux sociaux sont des lieux où «chacun vient exposer son éducation». Et son compère Sams’k Le Jah d’ajouter «que l’on y fait la différence entre ceux qui ont été éduqués et ceux qui ont été élevés. Ceux qui ont bénéficié d’une bonne éducation connaissent les seuils à ne pas franchir dans la vie en communauté, tandis que les fruits de l’élevage ne se donnent aucune limite».

En tout état de cause, les réseaux sociaux sont devenus de véritables dépotoirs de toutes les défécations d’esprits tordus et de sinistres individus qui rivalisent d’insanités, d’irrévérences, de manque d’éducation tout simplement. Certes, il n’y a pas que du mauvais sur ces réseaux sociaux. On y trouve aussi de vrais combattants pour de la démocratie et de la justice. Malheureusement, une poignée d’indisciplinés notoires semble dicter sa loi. Pour beaucoup d’observateurs, le gouvernement est plus sensible aux débats sur Facebook que les mouvements syndicaux et autres protestations dans le respect des formes républicaines.

Finalement, le pays est en train de perdre sa principale richesse : le vivre ensemble apaisé qui l’a pendant longtemps caractérisé. Pris en tenailles par le terrorisme depuis 4 ans, le Burkina est de plus en plus menacé par l’insouciance et l’irresponsabilité de ses gouvernants  et de certains citoyens ou acteurs politiques. Les uns veulent conserver par tous les moyens leurs positions malgré leurs limites avérées, et les autres sont prêts à tout pour décrocher le graal, même au péril du vivre ensemble. Le vivre ensemble n’est pas un simple slogan. C’est l’expression d’une volonté collective de s’accorder sur l’essentiel de ce qui unit la communauté, dans le strict respect des principes et règles qui encadrent les rapports entre les différentes catégories d’acteurs et sous le leadership affirmé d’hommes et de femmes chargés de maintenir le sentiment d’appartenance à une communauté de destin et la flamme de l’espoir de lendemains plus enchanteurs.

Malheureusement, dans le cas du Burkina, il devient de plus en plus un slogan que tout le monde entonne spontanément mais auquel peu de gens croient et se donnent les moyens de préserver et de défendre. Beaucoup travaillent plutôt à la destruction des bases de ce vivre ensemble. Comme il n’y a personne pour remettre les brebis galeuses sur le droit chemin ou imposer le respect des principes et règles par tous et par tous les moyens, les choses vont de mal en pis. Il ne reste plus qu’à espérer que, révoltés par les spectacles de désolations qui se jouent actuellement, les hommes et femmes de foi, le peuple des gens bien décident enfin de réagir pour stopper la marche forcée vers le chaos qu’une minorité d’irresponsables et d’insouciants imposent au pays. Car, comme l’avait écrit feu Norbert Zongo, «le pire n’est pas la méchanceté des gens mauvais. C’est le silence des gens biens». Une autre révolution est plus qu’une nécessité. Et elle est possible, par les urnes ou la rue.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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