ELECTIONS DE 2020 : Un risque énorme d’exclure plusieurs régions du vote

La Commission  électorale nationale indépendante (CENI) a entrepris des consultations et une  campagne d’information des acteurs, sur le  processus de  révision des listes  électorales. Cette  opération s’inscrit  dans  la perspective  des élections présidentielle et législatives de 2020 et les municipales de 2021. Elle intervient un peu  moins de  deux  mois  après la clôture du Dialogue politique initié par  le  président du Faso qui  avait retenu parmi ses principales conclusions,  le maintien du calendrier électoral. En dépit donc du contexte sécuritaire qui se dégrade de jour  en jour, les politiques s’accrochent à leur agenda partisan et leur ambition de conquête ou de conservation  du pouvoir. Il reste maintenant à savoir si toutes  les conditions sécuritaires seront réunies pour  permettre à la CENI de  réussir  ce processus.  Peut-on raisonnablement déployer un processus électoral dans  les conditions actuelles d’insécurité et  de  terreur quasi  généralisées dans  plusieurs régions du pays  ?

Le dialogue politique l’avait acté : il n’est pas question de changer le calendrier électoral. Pour l’ensemble de la classe politique, les échéances électorales semblent plus importantes que tout. Il faut respecter les échéances électorales. Tous sont déjà en précampagne, profitant de tout et usant de tout ce qui est à leur portée à des fins politiques. Ils sont prêts à investir toutes leurs énergies et leurs ressources pour conquérir ou conserver le pouvoir. Ils s’accrochent, contre vents et marrées, à un calendrier électoral dans un contexte sociopolitique où l’urgence est à la recherche des voies et moyens pour mettre un terme, ou tout au moins, contenir la menace terroriste qui ne cesse de gagner du terrain. Ils se livrent même à des combats acharnés et parfois déloyaux à l’intérieur   des mêmes camps. Les uns accusent les autres de tous les maux et les autres tentent par  tous les moyens de récupérer la moindre action positive de l’Etat à leur compte exclusif.

Malheureusement, il n’y a pas que les politiques qui s’accrochent à leurs intérêts partisans.  Les acteurs sociaux ne sont pas en reste. Eux aussi revendiquent leur part d’intérêts. Jamais le front  syndical n’a  été aussi bouillant et de façon cons- tante depuis pratiquement 4 ans. Presque  tous les corps de la Fonction publique exigent des statuts particuliers ou de meilleures conditions de vie et de travail. Et pour avoir gain de cause, ils sont prêts à faire recours à toutes les armes, même celles dont la légalité est douteuse. Même ceux qui sont censés incarner l’autorité de l’Etat et son respect en sont arrivés à piétiner le devoir de préserver la dignité de la République. Progressivement, l’intérêt général a été réduit à la somme des intérêts individuels de quelques milliers de personnes au détriment de la recherche de solutions durables à la détresse de la majorité des 19 millions de Burkinabè, surtout ceux des zones en proie au terrorisme et ses effets néfastes. Autant les politiques tiennent à leur agenda électoral, autant les acteurs sociaux tiennent à leurs plateformes revendicatives.

Une régression morale et politique qui fabrique des héros de peu de foi

Pour ne rien arranger, certains Burkinabè, de plus en plus nombreux (surtout au niveau de la frange jeune des centres urbains), s’arrogent le droit de défier systématiquement l’autorité, la loi et la morale, au nom d’un certain combat contre un système politique ou un pouvoir incompétent et corrompu. L’on est parfois effrayé de lire ce que certains Burkinabè sont capables d’écrire sur les réseaux sociaux. Ils ne se fixent aucune limite.

Comme les politiques, ils voient le mal exclusivement chez l’autre. Ils contribuent eux aussi à fragiliser davantage l’Etat en faisant de l’incivisme, l’expression d’une bravoure. Si bien que certains individus de peu de foi sont devenus des héros et encouragés à persévérer dans la défiance de l’autorité, dans la déviance et la rébellion par une certaine élite politique et intellectuelle. Quel ridicule ! A écouter et lire certains individus, l’on se demande d’où ils tirent ce courage, si ce n’est du contexte actuel de régression morale, politique et sociale. Dans ce concert de cacophonie, le drame humain qui menace la société burkinabè dans ses fondements, s’apparente à un jeu pour des acteurs de peu de talents qui, perdus dans leurs calculs égoïstes, surinvestissent leurs énergies dans le déploiement de toutes leurs capacités de nuisance.

Le drame dans tout ça, c’est que le bon peuple assiste impuissant à  cette tragédie qui se joue en son nom mais contre ses intérêts. Ce bon peuple dont une partie est poussée à l’exode, à la clochardisation, assiste à des mises en scène grotesques et dramatiques de leurs malheurs. Finalement, toutes les conditions de vulnérabilité et de fragilité de l’Etat sont réunies. Et  les terroristes ne font qu’en profiter pour gagner du terrain et s’enraciner durablement dans plusieurs parties du pays.

Une irresponsabilité qui risque de perdre tout le monde

Le pouvoir ne devrait pas être tenu pour responsable exclusif de la montée en puissance du terrorisme. Certes, c’est de sa responsabilité de se donner l’obligation de tenir un discours de vérité, un langage mobilisateur et un effort de discipline et d’exemplarité au sommet de l’Etat. Il est vrai que ce pouvoir donne l’impression qu’il ne se rend pas compte de la gravité de la situation ; que tout se passe comme si l’on est dans un contexte normal. En période de guerre, et c’est la situation dans laquelle se trouve le Burkina Faso, le bon peuple a besoin d’un chef, d’un commandant qui assume le leadership et rassure de la victoire future contre l’ennemi.

C’est peut-être là le plus grand péché du pouvoir et surtout du président du Faso, qui peine à s’affirmer en chef suprême des armées, en garant de la sécurité, de l’ordre  et de la discipline indispensables à la préservation des principes et valeurs qui encadrent le vivre ensemble. Depuis le début des attaques terroristes, le président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, a du mal à rassembler son peuple autour de l’impératif de préserver l’essentiel, à savoir l’intégrité du territoire et des populations et l’unité nationale.

Pourtant, il semblait en avoir la pleine mesure, au moment de sa prise de fonction. En effet, dans son discours d’investiture le 29 novembre 2015,  il déclarait ceci : « L’incivisme, la remise en cause de l’autorité de l’Etat, et d’une manière générale, le non-respect de la loi par les citoyens et les personnes morales doivent cesser immédiatement. En tout état de cause, toutes les mesures seront étudiées et mises en œuvre pour que force reste à la loi. Partout, l’ordre et la discipline doivent régner, pour nous permettre, dans le dialogue et la concertation, de rechercher les solutions appropriées aux problèmes que vivent les Burkinabè ». Mais depuis, le président, installé dans son fauteuil, semble avoir oublié ce devoir d’agir pour que force reste à la loi. L’on peut dire peut-être qu’il a été assommé par les attaques terroristes dans la  capitale Ouagadougou, seulement deux semaines après son investiture.

Mais il devait très rapidement prendre la mesure de la nouvelle donne et maintenir plus que jamais, la force de la loi et l’autorité de l’Etat. Point n’est besoin de revenir sur les erreurs politiques qui ont ouvert la voie à la chienlit que connaît le pays aujourd’hui. La responsabilité du pouvoir est donc incontestablement engagée. Mais il n’est pas seul  responsable.   Car,  au lieu de le contraindre à assumer ses responsabilités, presque tous les acteurs ont voulu profiter de ses failles et faiblesses pour arracher des accords relatifs à leurs intérêts particuliers. Et malgré la détérioration de la situation sécuritaire, personne ne veut céder. Certains, tellement obnubilés par la conquête ou la reconquête du pouvoir, sont même prêts à provoquer une crise institutionnelle, voire le chaos. D’autres, tellement sûrs de leurs forces, croient que leur heure a enfin sonné et ne veulent rien lâcher.

Pendant ce temps, le pays est en train de toucher le fond, lentement mais sûrement. Une bonne partie du pays est en train d’échapper au contrôle de la République. Le cas des provinces du Soum, du Yagha, du Bam, du Sanmatenga, du Yatenga et du Lorum est plus que dés- espérant. Si l’on y ajoute la récente recrudescence des attaques contre les détachements et autres patrouilles militaires   dans   les  mêmes régions, l’on est en droit de se demander si l’élite  politico-bureaucratique de Ouagadougou et des centres urbains non encore touchés par les attaques terroristes ne s’est pas transformée en soutien inconscient des forces du mal. Elle contribue ainsi à renforcer la vulnérabilité et pire, à l’exposer sur la place publique, et donc  à la connaissance de l’ennemi. Un peuple désuni, tiraillé entre plusieurs centres d’intérêts, parfois inconciliables, ne peut pas faire face efficacement à l’hydre terroriste. Comme l’avait si bien écrit notre confrère Newton Ahmed  Barry,  aujourd’hui président de la CENI, «si nous ne sommes pas capables de défendre notre patrie et de la maintenir libre, alors, nous méritons que les terroristes nous terrorisent (…) si nous refusons de mourir au Sahel en patriote, nous serons tués comme des poulets à Ouaga, à Bobo ou à Tenkodogo ».

En s’accrochant à des intérêts et des agendas particuliers, l’on est en train de laisser du terrain aux terroristes. D’autant plus que l’on est en train d’aller à l’exclusion de ces zones sous fortes menaces des processus électoraux, donc du choix des gouvernants. En effet, au regard de l’évolution du contexte sécuritaire, l’on se demande comment l’on peut respecter le calendrier électoral sans exclure une partie des régions du Nord, du Sahel, du Centre-Nord et de l’Est. Quelle garantie sécuritaire peut-on assurer aux agents de la CENI en charge des révisions des listes électorales ? Peut-on organiser des élections sur toute l’étendue du territoire national en 2020 ? L’urgence est-elle à la restauration de l’autorité de l’Etat sur toute l’étendue du territoire national ou sur l’organisation des élections? Pourquoi la classe politique est-elle incapable de renoncer un tant soit peu à ses agendas et intérêts particuliers pour s’investir sans calcul dans la recherche d’une solution consensuelle, efficace et durable à la grave menace contre l’intégrité du territoire et la sécurité du peuple ?

Certes, il sera utopique de vouloir vaincre définitivement le terrorisme avant d’organiser les élections. Mais il est indispensable d’atteindre un certain seuil de pacification de la société et un minimum d’efficacité dans la réaction en cas d’attaque. Et cela ne relève pas de la seule responsabilité des autorités, des FDS, mais de l’engagement et de la détermination de l’ensemble des populations à tous les niveaux, à se donner la main pour barrer la route aux forces du mal. Elections d’accord, mais un peu de sécurité, d’abord !

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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