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ELECTIONS ET CRISES POLITICO-MILITAIRES : Le Burkina Faso sur les traces du Mali

Les mêmes causes produisent les mêmes effets dans les mêmes conditions. Une fois de plus, le Burkina Faso est sur les traces du Mali. En effet, en fonçant tête baissée vers les élections du 22 novembre, la classe politique
burkinabè est en train de reproduire exactement le même schéma qui a conduit le Mali à la crise sociopolitique et militaire actuelle. Comme au Mali, le président du Faso a de fortes chances d’obtenir un deuxième mandat. Mais, à l’image de son ex-homologue et ami, Ibrahim Boubacar Keita (le président déchu du Mali), il lui sera très difficile de le gérer et de le terminer. Et tous les signes indiquent un scénario à la malienne. Les politiques vont peut-être échouer à le déboulonner par les urnes. Mais la rue risque de reprendre du service et faire le boulot. Sauf si après sa réélection, il se décide enfin à gouverner en commençant par donner un coup de pied dans sa fourmilière de prédateurs de toutes sortes qui continuent de s’amuser avec les deniers sans mouiller le maillot pour sortir le pays de sa descente vers les abîmes.

En 2013, Laurent Bigot, diplomate, sous- Directeur Afrique au ministère français des Affaires étrangères, a publiquement déclaré, au cours d’une
conférence, qu’après le Mali, le Burkina Faso était le prochain pays à s’effondrer. Il avait peut-être manqué de souplesse dans ses propos,
pour un diplomate français (réputé très fort pour arrondir les angles publiquement). Mais il avait touché là où ça faisait mal. C’était effectivement une plaie en pleine infection, tant la crise de confiance entre les populations et les gouvernants, et surtout la patrimonialisation de l’Etat avaient atteint un seuil de non-retour.

Malheureusement, les autorités burkinabè d’alors, fidèles à leur politique de l’Autruche, avaient fait le choix de ne pas voir le mal qui avait gangrené la société burkinabè. Le ministère des Affaires étrangères, dirigé en son temps par le Général Djbrill Bassolé, avait vigoureusement protesté, accusant le diplomate français de tous les péchés du Faso. Il avait même obtenu la tête du sieur Bigot qui a été dégommé de son poste. Un an plus tard, les hommes forts du Faso, qui bousculaient la diplomatie française, ont été balayés par une insurrection populaire. Comme au Mali où la situation sociopolitique et sécuritaire s’est dégradée avec la chute du Président Amadou Toumani Touré et une transition mal conçue et mal exécutée, le Burkina Faso s’est inscrit dans ce schéma improductif qui consiste à éluder les vraies questions de gouvernance et les impératifs de
refondation de l’Etat, pour aller à pas de course vers des élections.

L’objectif étant de restaurer en urgence, un processus démocratique qui
satisfait la communauté internationale mais intéresse très peu celle nationale dont les intérêts et espoirs sont royalement ignorés. Naturellement, là aussi, s’en est suivie une transition mal négociée qui plus est, a dû faire face à de multiples obstacles, dont un coup d’Etat manqué.

Finalement, l’on a abouti à la restauration du système Compaoré par l’accession au pouvoir des ex-compagnons ou des obligés de Blaise Compaoré. Pire, l’essentiel des animateurs de la vie politique est constitué d’excroissances ou des résidus de ce système. Il en est de même pour les institutions, l’administration publique, l’armée, etc.

Depuis, le Burkina subit autant les affres du terrorisme que les effets néfastes de la mal gouvernance, de la politisation de l’administration, de la destruction de l’armée. En effet, après les attaques spectaculaires dans la capitale Ouagadougou en janvier 2016, août 2017 et mars 2018, le terrorisme étend ses tentacules dans les profondeurs de la société. Plusieurs
localités du pays échappent au contrôle de l’Etat. Pire, la gouvernance quotidienne de l’Etat laisse entrevoir la persistance et l’aggravation des
pratiques de prédation du bien public par une minorité d’insatiables.

L’incivisme semble être désormais un moyen d’expression de leur détresse chez beaucoup de citoyens. C’est dans ces conditions que le pays va organiser des élections présidentielle et législatives. Pourtant, comme nous l’avons relevé dans Le Reporter N°267 du 1er au 15 août 2019, « face à une telle situation, les défis concernent moins les perspectives électorales que le retour de la quiétude sociale et la reconstruction de la cohésion sans lesquels d’ailleurs, aucun scrutin crédible ne peut se tenir.

L’urgence est donc de mobiliser l’ensemble de la communauté nationale dans un dialogue inclusif consacré à la recherche des voies et moyens de sortir du piège de l’engrenage durable dans lequel les terroristes veulent
plonger le pays. Mais, comme nous l’avons toujours répété, il ne faut rien attendre de cette classe politique, toutes tendances confondues. Elle nous conduira tout droit dans le chaos». Un an après, la réalité est là, aussi triste qu’inquiétante. Malheureusement, «tellement obnubilés par ces élections, ils (les politiques) ne semblent pas sensibles aux drames humains qui se
jouent dans nos villes et campagnes du fait du terrorisme», ajoutions-nous.

Comme au Mali, les populations de certaines localités seront exclues du processus électoral. Comme au Mali, l’opposition commet l’erreur de croire que le seul échec du parti au pouvoir est un gage incontestable de succès pour elle. Aussi tient-elle à l’organisation des élections ici et maintenant pour pouvoir tenter de surfer sur les résultats plus qu’insatisfaisants du
pouvoir en place. Mais son réveil sera douloureux comme ce fut le cas pour le chef de file de l’opposition malienne, Soumaïla Cissé.

Pendant ce temps, le pouvoir Kaboré, dans une autosatisfaction à la limite de l’insouciance, se met presque dans la même posture qu’IBK en 2018. Fort de l’absence d’une offre politique alternative, Roch Kaboré s’est lancé dans la conservation du fauteuil présidentiel. Il peut compter non seulement sur
son parti, le MPP (Mouvement du peuple pour le progrès), mais également sur plusieurs autres formations politiques et associations qui soutiennent sa candidature.

C’est presqu’exactement la situation au Mali en 2018. En effet, comme IBK en août 2016, Roch Kaboré est parti pour se faire réélire en novembre 2020 dès le premier tour. Il pourrait même améliorer son score de 2015 (53,49% des suffrages), contrairement à IBK qui avait perdu 10% en 2018. Tout comme IBK, il sera élu par une partie des Burkinabè. Certes, rien n’est encore totalement joué et tout peut basculer d’ici le 22 novembre. Mais en analysant froidement (sans passion), l’état actuel des forces politiques, c’est le scénario le plus probable. Il est vrai que certains politiques ne veulent pas entendre parler de victoire de Roch Kaboré dès le premier tour, mais en retour, ils ne font rien pour l’empêcher. Bien au contraire, par leur stratégie
d’émiettement des suffrages à travers des candidatures qui défient toute logique et tout bon sens et des égos parfois trop démesurés, ils vont
accompagner le Président Kaboré à une nouvelle victoire qui risque malheureusement de plonger le pays dans une crise encore plus profonde.

En effet, le premier mandat de Roch Kaboré a largement entamé la capacité
d’encaissement et la patience des Burkinabè qui ont subi les conséquences néfastes du terrorisme et de la mal gouvernance. Le second risque de leur paraître trop long à supporter si les mêmes pratiques devraient se poursuivre. Une chose est donc de remporter la présidentielle de novembre prochain et une autre est de pouvoir conduire le mandat à son terme. Roch
Kaboré et ses soutiens doivent se rendre à l’évidence. Ça n’arrive pas qu’aux autres.

S’il est réélu au soir du 22 novembre, il n’aura d’autre choix que de travailler, de gouverner le pays. Il va devoir assainir la gestion publique et mettre hors d’état de nuire tous les prédateurs qui pensent que pour avoir
mis quelques millions de francs CFA dans sa campagne ou pour s’être investi dans sa réélection, ils doivent avoir un retour sur investissement. Les Burkinabè ne pourront plus assister au règne des délinquants à cols blancs qui pillent impunément les ressources publiques et narguent les honnêtes citoyens.

L’autre chantier qui pourrait sauver le deuxième mandat de Roch Kaboré s’il est réélu, c’est d’avoir le courage d’engager des réformes en profondeur afin de rationaliser les institutions et renforcer la crédibilité de l’Etat. Sur ce terrain, l’opportunité peut venir de l’Assemblée nationale.

Tout porte à croire que si la présidentielle est plus ou moins acquise pour le pouvoir, les choses seront plus compliquées au niveau des législatives. Aucun parti ne pourra avoir la majorité. Il est fort probable que certains
partis de la majorité actuelle ne soient plus utiles au pouvoir parce qu’ils risquent d’avoir moins d’élus ou pas du tout à la prochaine législature. De nouvelles alliances risquent donc d’être obligatoires pour constituer une majorité. Ces alliances pourraient être porteuses si elles se construisent autour d’un contrat de gouvernance reposant sur l’impératif de redresser le
Burkina Faso et d’offrir à ses citoyens des raisons d’espérer à nouveau de lendemains plus apaisants, voire enchanteurs.

Toutefois, ces alliances peuvent être aussi un piège si les partenaires y voient un accès à la soupe. De même, l’entrée de nouvelles forces politiques à l’hémicycle avec une ferme détermination de redonner au travail parlementaire (voter des lois, contrôles de l’action gouvernementale, consentir l’impôt) toute sa force et son poids pourrait apporter un nouveau
souffle au processus démocratique. S’il y a un groupe parlementaire composé d’élus portant les valeurs de changements et de rupture, l’on peut avoir des débats démocratiques qui imposent un minimum d’égard à la
gestion publique et au peuple.

En tous les cas, ce qui est constant est que l’on est parti pour retomber à nouveau dans le schéma malien. Il reste maintenant à voir si les politiques, en l’occurrence le Président Kaboré et ses soutiens, auront la lucidité et la
sagesse d’aller puiser au plus profond d’eux-mêmes la force nécessaire au redressement de leur pays. Ils auront donc le choix entre se réconcilier
avec leur peuple ou accentuer la fracture avec toutes les conséquences qui en découlent.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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