EXCLUSIONS ET SUSPENSIONS AU CDP : Des sanctions moralement justifiées mais politiquement risquées

Le congrès extraordinaire du CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès) du 22 septembre 2019 fera date dans l’histoire du parti fondé par l’ex-Président Blaise Compaoré et au-delà, de la vie politique. Et pour cause, c’est la première fois dans l’histoire de ce parti, depuis sa création en 1996, que 17 cadres ont été exclus et 10 autres suspendus entre 6 et 12 mois. Aboutissement logique de longs mois de bras de fer entre le président du parti, Eddie Komboïgo, et d’anciens dignitaires qui pensent être plus dignes que les autres, ces sanctions, critiquables sur le plan politique, sont fondées sur le plan moral et éthique. Vont-elles sonner le glas de l’ex-parti au pouvoir comme l’affirment certains observateurs ou seront-elles une purge bénéfique pour l’avenir de cette formation politique et de ses dirigeants ? N’est-ce pas politiquement suicidaire de réaliser une si douloureuse et périlleuse césarienne à moins de 14 mois de la présidentielle 2020 ? N’est-ce pas le début de la fin du CDP qui  apprend douloureusement à pratiquer l’opposition ? Les jours et  mois à venir apporteront, sans nul doute, des réponses  à ces questions.

Ils sont donc 27 cadres, dont des membres fondateurs, des députés en fonction, d’anciens ministres, d’anciens députés et d’anciens maires à être congédiés pour indiscipline et tentatives de déstabilisation et même de liquidation du parti. L’un des 10 suspendus a préféré se retirer définitivement du parti en démissionnant. Il s’agit de Boureima Badini, candidat malheureux pour la présidence du parti lors du congrès de 2018 face à eddie Komboïgo, ancien ministre de la Justice et Représentant spécial de Blaise Compaoré en Côte d’Ivoire, du temps où il était facilitateur dans la crise militaro-politique dans ce pays. Depuis, il s’y est installé et fait des affaires dans l’agriculture et d’autres secteurs.

Une autre démission a été enregistrée au lendemain de ce congrès. Kadré Désiré Ouédraogo (KDO), ancien Premier ministre, membre du Bureau politique national et candidat déclaré à la présidentielle de 2020, a coupé les ponts avec le CDP.  Il pourrait être indexé comme l’homme par qui sont venus les malheurs de certains exclus et suspendus. en même temps, il pourrait être perçu comme l’instrument de vengeance de certains dignitaires contre Eddie Komboïgo. Car, c’est le soutien à sa candidature qui explique certaines défiances vis-à-vis des textes et instances du parti par certains des exclus. Pour d’autres, ce seraient des intérêts purement matériels et personnels. Pour d’autres encore, ce sont des conflits de positionnement, de postes, etc. Bref, Kadré Désiré Ouédraogo vient de faire ce qu’il aurait dû faire avant l’annonce de sa candidature : démissionner et assumer ses choix.

Comme nous l’écrivions dans notre édition N°258 du 15 au 31 mars 2019, la candidature de Kadré Désiré  Ouédraogo «semble mal engagée. KDO part avec une grande faiblesse. Il a du mal à avoir le soutien du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) dont le président Eddie Komboïgo caresse le rêve légitime de porter les couleurs à la prochaine présidentielle et pourquoi ne pas accéder à la magistrature suprême. Il n’est pas pire que Blaise Compaoré ou Roch Kaboré. Si eux ont pu être présidents, pourquoi pas lui ? Bref, Eddie veut être candidat et se battra pour y parvenir. D’autant plus que contrairement à KDO, au sein du CDP d’aujourd’hui, il incarne le renouveau, un nouveau leadership soutenu par une proximité avec la jeunesse du parti et par une puissance financière qui aide beaucoup à faire des courtisan et des obligés.» Eddie tient les rênes du parti et manœuvre par tous les moyens pour en garder le contrôle. Finalement, en choisissant de s’appuyer sur le camp opposé au président du CDP,  KDO a créé les conditions pour que sa candidature ne prospère pas à l’intérieur   du  parti. 

D’autant plus qu’il n’a pas une histoire militante éprouvée au sein du CDP,  en dehors du fait qu’il a été Premier ministre de Blaise Compaoré.  En effet, portée d’abord par un groupuscule, dénommé G33 comme groupe des 33 membres du collège électoral qui ont voté pour Badini lors du congrès de 2018, la candidature de l’ex-président de la Commission de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) s’est par la suite dotée d’un mouvement dénommé «KDO 2020» et enfin, d’un parti politique « Agir ensemble ».

Pendant ce temps, ses soutiens dans le CDP multiplient les actions de défiance qui sonnent, aux yeux de la Direction, comme des tentatives de déstabilisation et de liquidation du parti : conférences de presse, recours devant les juridictions contre la Direction et la tenue des instances du parti (congrès, sessions du Bureau politique national, etc.) Certains frondeurs comme Mahamadi Kouanda sont même allés jusqu’à affirmer publiquement, que « s’il faut que le parti éclate pour que Eddie ne soit pas candidat, il éclatera ».

Bataille entre dignitaires qui s’accrochent et de jeunes loups aux dents bien longues

La crise au sein du CDP est très profonde. La bataille semble désormais sans concession. Pour certains, c’est le combat ultime de leur carrière politique. La gouvernance du parti par Eddie ne leur fait pas assez de place et les pousse inexorablement vers la sortie ou une retraite politique impréparée. En effet, des frondeurs négocieraient des positionnements en tête de liste dans leur province pour les prochaines législatives, comme condition de leur allégeance au président du parti. Mais celui-ci voit les choses autrement et tente plutôt de positionner ses hommes, mettant fin aux rêves des vieux briscards de s’offrir une nouvelle chance après l’insurrection populaire de 2014, qui a brusquement mis fin à un train de vie princier sur le dos de la République pour certains d’entre eux.

Quand on touche aux intérêts des hommes, leurs réactions peuvent prendre toutes les formes selon le degré de lucidité qui leur reste. Plus qu’un combat politique, l’on est en train de glisser vers des règlements de comptes personnels où tous les coups sont permis. Le président du parti est la cible de tirs à boulets rouges par certains exclus qui estiment qu’il n’a pas la légitimité ou l’histoire militante requise pour prétendre les sanctionner.

En somme, l’on assiste à une bataille de survie politique entre anciens dignitaires accrochés à des histoires militantes plus que douteuses et des jeunes loups aux dents biens longues qui ne lâcheront pour rien au monde leur proie qu’ils tiennent entre les mâchoires. Ils n’ont, certes, pas le pouvoir d’imposer l’ordre et la discipline qui ont toujours caractérisé ce parti du temps de la toute-puissance de son fondateur, Blaise Compaoré.

Le CDP découvre à la fois la démocratie interne et les dures réalités d’un parti d’opposition. Que l’on est bien loin de l’époque où l’on subissait les pires humiliations des bonzes du parti sans la moindre réaction ! Au CDP, l’on peut désormais protester et même pester contre les dirigeants. Elle est trop belle la démocratie ! L’insurrection est passée par là. Même au sein du CDP,  elle a engendré la liberté d’expression. Ils peuvent donc en vouloir aux insurgés mais ils sont également, d’une manière ou d’une  autre, bénéficiaires de l’insurrection.

Malheureusement pour le parti, avec cette liberté retrouvée, le CDP ne peut plus imposer l’ordre. Il n’a d’autre choix que de faire avec la démocratie interne. C’est ce qui explique les contestations, les recours en Justice, les accusations publiques contre la Direction. Dans la même logique, tous les militants et cadres qui abuseront de cette démocratie interne et cette liberté retrouvée devront s’attendre à une riposte des dirigeants actuels au nom des mêmes principes de démocratie interne, fondée sur les textes du parti.

Les sanctions prises lors du dernier congrès extraordinaire s’inscrivent donc dans cette logique. elles étaient inévitables si le parti veut se donner la chance d’avancer sereinement vers les échéances de 2020. Mais ce dénouement ne sera certainement pas sans conséquences.

Un dénouement aux conséquences imprévisibles

Dans les deux camps, chacun tente d’intimider, de lui signifier qu’il regrettera amèrement. Curieusement, tous les deux camps pensent pouvoir faire le requiem du MPP (Mouvement du peuple pour le progrès) et du pouvoir Roch Kaboré en fin 2020, l’un  avec Kadré Désiré Ouédraogo, l’autre avec Eddie Komboïgo.

La séparation est donc désormais consommée entre KDO, ses soutiens et le CDP. En démissionnant, il a pris ses responsabilités et est désormais libre d’organiser et de mener sa campagne électorale comme il veut et l’entend. Mieux, il anticipe sur un éventuel rejet de sa candidature par les instances du CDP, échappant ainsi au piège des primaires. Il va sans doute emmener avec lui, des cadres et militants du CDP. Il reste à savoir quelle sera l’ampleur de la saignée et des risques de fragiliser le CDP et la candidature d’Eddie. Bien que beaucoup d’observateurs doutent de leur chance de parvenir à Kosyam, lui et ses soutiens semblent convaincus de leurs forces. L’exclusion de ses soutiens les libère et pourrait lui permettre de mettre en place son dispositif et stratégie de campagne sans attendre.

Dans le même temps, c’est un boulevard qui est ouvert pour la candidature d’Eddie Komboïgo. Il se défend que ce n’est pas l’objet des sanctions. Mais ce sera au moins l’une des conséquences. Eddie Komboïgo croit en ses chances et ne lâchera pour rien au monde cette opportunité.

« Sauf  donc revirement de dernière minute (ce qui n’est pas à exclure) , Eddie se portera candidat. Il ne cache pas ses ambitions de briguer le fauteuil présidentiel. Il met progressivement en place son dispositif de campagne. Il y a déjà longtemps qu’ont été lancées plusieurs pages Facebook consacrées à sa propagande politique. Il s’appuie sur plusieurs profils animés par des jeunes qui ne jurent que par lui, et certainement par son argent.

En somme, il a «ses boxeurs en dessous de la ceinture» sur les réseaux sociaux. Du reste, une non-candidature du président du CDP risque fort de briser l’élan de remobilisation autour du parti qu’il suscite depuis qu’il a été blanchi dans le procès du putsch manqué du Général Diendéré». Ainsi écrivions-nous dans Le Reporter N°258. Plaisantin, rêveur ou messie ? Peu importe ce que les autres pensent de lui. Eddie veut forcer la chance. Et qui sait avec le contexte d’incertitude actuelle, tout peut arriver. Et s’il n’accède pas à Kosyam, il pourrait peut-être jouer le faiseur de roi en cas de second tour ou se retrouver comme chef de file de l’opposition. 

Bref, pour lui, 2020 est une chance à saisir et rien ni personne ne pourra barrer la route à sa candidature. Cependant, le dénouement du congrès du 22 septembre avec les sanctions infligées à certains cadres peut avoir des conséquences imprévisibles. Les sanctionnés  ne vont certainement pas rester les bras croisés. En témoignent les tentatives de créer la zizanie lors des journées parlementaires du CDP le 28 septembre dernier à Kaya, où les députés du parti étaient divisés entre partisans des deux camps. Certains d’entre eux font partie des exclus. L’inconnue, c’est la capacité de ceux-ci à démobiliser les bases du parti au profit de la candidature de Kadré Désiré Ouédraogo ou du MPP. Ce dénouement aura certainement des conséquences imprévisibles. Le moins que l’on puisse dire est que le CDP a amorcé un virage dangereux. S’il en sort renforcé, il pourrait, à défaut de reprendre le pouvoir, devenir la deuxième force politique du pays, après le parti qui sortira vainqueur des échéances de 2020. Dans le cas contraire, ce sera le début de la descente vers les abîmes.

Le rôle ambigu de Blaise Compaoré

Elevé au rang de président d’honneur à vie du parti avec des pouvoirs exorbitants, parfois même au-dessus de l’instance suprême du parti, Blaise Compaoré est donc l’alpha et l’oméga du CDP. C’est le propriétaire du parti, même si dans la pratique, il ne peut pas en faire ce qu’il veut aujourd’hui. Bien des choses échappent à son contrôle et il le sait. Dans cette crise qui secoue le parti qu’il a fondé, son ancien instrument de préservation du pouvoir, Blaise Compaoré est pris au piège entre, d’une  part, la primauté des textes fondateurs du parti, incarnée par le camp d’Eddie Komboïgo, et d’autre part, ses préférences personnelles qui auraient pu être mieux portées par ses obligés, notamment les anciens caciques. Ces derniers d’ailleurs ne comprennent pas son apparent soutien à Eddie Komboïgo.

De son exil ivoirien, Blaise Compaoré ne peut pas ouvertement prendre position pour ou contre X ou Y. Mais il reçoit, semble-t-il, quelques privilégiés, dont le Président Eddie et certains frondeurs. Officiellement, il est pour le respect des textes et la cohésion eu sein du parti. D’ailleurs, sur bien des sujets de divergences entre les différents groupes ou camps à l’intérieur du parti, son avis est requis. Par exemple, sur l’organisation du congrès extraordinaire et le choix du candidat du parti, son avis a été requis. Dans un premier temps, il a demandé de lui accorder un temps de réflexion avant de leur revenir. Par courrier en date du 25 mai 2019, il marque son «accord, en concertation avec le Président Eddie Komboïgo, pour la convocation du congrès extraordinaire». Sur le choix du candidat du parti à la présidentielle de 2020, il demande de se «doter d’une démarche propre au parti, permettant au Secrétariat permanent et au Bureau exécutif national d’en donner leurs avis conformément aux dispositions de vos statuts et règlement intérieur. Cette démarche devra permettre à tout cadre du parti, dans un militantisme actif, respectant les textes fondamentaux, d’exprimer ses ambitions, et ce, dans le strict respect des modalités précisées en la matière par une directive du Bureau exécutif national».

C’est d’ailleurs ce que Eddie Komboïgo demandait à Kadré et à ses soutiens : inscrire sa candidature dans le cadre des modalités internes de désignation. Pour certains analystes, Blaise Compaoré aurait sa part de responsabilité dans la situation actuelle du CDP.  Au-delà de sa position officielle, il jouerait un double jeu, car, contraint à avoir une position officielle de sagesse, tendant à ne pas aller à l’encontre des textes du parti. Mais il donne l’impression de manœuvrer dans les coulisses pour l’autre camp ou manipulerait les deux camps au profit d’une cause dont ils n’ont aucune connaissance ou maîtrise des enjeux.

Mais une chose est certaine, dans la perspective 2020, se joue l’héritage politique de Blaise. Ce sera la fin de carrière pour une génération d’hommes et de femmes qui ont animé la scène politique avec des fortunes diverses pendant plus de 30 ans. Il ne s’agit pas seulement des caciques du CDP.  Il en sera de même pour le MPP et à certaine mesure, l’UPC (l’Union pour le progrès et le changement). Dans  toutes les formations politiques, les hommes et les femmes façonnés par le système Compaoré et ses avatars auront du mal à survivre politiquement au-delà de la mandature 2020-2025. Ce sera le début du renouvellement de l’élite politique, même si dans le fond, il y a de forts risques que rien ne change.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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