FAUX MEDICAMENTS AU BURKINA : Sur les traces des marchands de la mort

La présence des faux médicaments sur le marché au Burkina Faso est connue de tous. Dans les marchés populaires, dans les quartiers en pleine journée, sur certains abords de la voie publique une fois la nuit tombée, on retrouve de faux médicaments et autres produits pharmaceutiques contrefaits. Difficile pourtant de mettre la main sur un coupable avéré de  trafic de faux médicaments, tant le réseau est bien organisé.

Il y a un an, en janvier 2019, l’Agence nationale de régulation pharmaceutique (ANRP), une structure du ministère de la Santé, de concert avec les forces de l’ordre et de répression, faisait une descente dans les entrepôts d’une entreprise de commercialisation en gros de produits pharmaceutiques. A l’occasion de cette visite inopinée, elle a fait une saisie importante de gants, de seringues, d’intranules, du sodium, du glucose, de métronidazoles; le tout d’une quantité de plus de 40 tonnes de produits pharmaceutiques. Conséquences : les deux entrepôts de l’entreprise en question ont été scellés sur-le-champ, car ce commerçant ne disposait pas du quitus final nécessaire pour l’ouverture et l’exploitation de son établissement. En somme, il ne devrait pas exercer comme vendeur des produits médicamenteux, selon le représentant de l’ANRP. Une infraction venait donc d’être constatée et la gendarmerie à qui le dossier a été confié devrait lui donner une suite.

Cette saisie n’aura pas été la seule pour l’année. Toujours en 2019, à l’issue d’une longue traque des vendeurs illégaux de faux médicaments et autres produits pharmaceutiques et de médicaments contrefaits, des saisies ont été effectuées. Cette autre opération nommée Heera 2 a permis de saisir 28,40  tonnes de produits illicites.

Cette opération, selon les responsables de la police qui ont mené l’enquête, s’est concentrée principalement sur deux marchés de quartiers de la ville de Ouagadougou que sont ceux de Bendogo (à l’est de la ville) et de Sankar-Yaaré (au centre-ville). C’est dans ce dernier marché cité que la plus grosse prise sera faite. Des antidouleurs (analgésiques et antipyrétiques), des antipaludiques, des antibiotiques et des vitamines ont été saisis. L’ANRP, après une expertise technique pharmaceutique sur des échantillons des produits saisis et des analyses de la qualité de certains médicaments par le Laboratoire national de santé publique (LNSP), a donné son avis technique : tous les produits saisis sont impropres à la consommation des patients.

Pour renforcer ses explications, le représentant de la Directrice générale de l’ANRP interrogé, montre dans son bureau un prélèvement de faux produits sortis des marchés de Sankar-Yaaré et de Bendogo ; c’est une véritable «pharmacie du faux» en miniature, composée de plusieurs sortes de médicaments.

«Ce qui est exposé ici ressemble à ce qu’on peut trouver dans une pharmacie normale. Un malade, en voyant ces produits exposés au marché, peut se dire qu’il pourrait retrouver ces mêmes produits en pharmacie ; alors, il les paie». Se désole la source à l’ANRP.

Sur le continent africain, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime à 100 000 par an, le nombre de décès liés au commerce de médicaments contrefaits. En dépit de cette situation, ce commerce de la mort continue de plus belle. Au Burkina Faso, les résultats des opérations de saisie le prouvent aisément. Durant les six dernières années, les données recueillies montrent que l’année 2019 aura connu la saisie record de faux médicaments au Burkina Faso. 118,50 tonnes de faux médicaments saisis en cette année 2019,  soit plus de deux fois plus que les saisies annuelles de 2014, 2015, 2016, 2017 et 2018 réunies.

Si les saisies de 2014, 2015, 2016 et 2017 ont connu des jugements avec des peines presque similaires (un mois ou deux mois d’emprisonnement et six mois d’emprisonnement comme la peine maximale), il est impossible de savoir du côté du Parquet du Tribunal de Grande instance (TGI) de Ouagadougou, le sort réservé aux cas de 2018 et de 2019.

Les principales routes d’entrée du faux

L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) classe la Chine et l’Inde en tête des pays pourvoyeurs de l’Afrique en faux médicaments. La Chine à elle seule approvisionne le continent à 60%. Ces deux pays sont suivis du Paraguay, du Pakistan et du Royaume-Uni qui passent par les différents ports de l’Afrique de l’Ouest, précise l’ONUDC, pour  inonder le marché ouest-africain. Un expert burkinabè en produits pharmaceutiques, qui a sollicité l’anonymat, explique que, de façon officielle, certains pays s’adonnent au commerce de faux médicaments à travers des autorités en charge des commandes. Il se souvient que, dans le premier trimestre de l’année 2017, un cas flagrant de commerce illégal de Valium à partir de l’Inde a été découvert à Amsterdam par une firme pharmaceutique.

Les autorités nigérianes, selon l’expert, ont signé un agrément avec un laboratoire en Inde et dans cet agrément, il était question d’une livraison directe de médicaments. Cependant, il fallait faire en sorte que la source d’approvisionnement soit une ville de l’Europe (Amsterdam a été choisie, ndlr). «Ce qui veut dire que le produit arrive à Amsterdam et y reste pendant au moins un mois avant d’être réexporté. Le pays d’origine change et devient le second pays, celui du stockage», fait remarquer l’expert.

La même source ajoute que les produits commandés sont effectivement arrivés à Amsterdam et, au moment où ils étaient prêts à être réexportés, la police de Nimej a pu mettre la main dessus. Le pot-aux-roses a été découvert et les cargaisons saisies. Un courriel a été envoyé à l’Ambassade du Nigeria à Ouagadougou (nigeria.ouagadougou@foreignaffairs.gov) ainsi qu’au ministère de la Santé du Nigeria, afin de confirmer cette saisie de 2017. Aucune des deux institutions saisies n’a répondu.

A Amsterdam, les responsables n’en disent pas davantage. Notre interlocuteur, Evert Boerstra, Attaché de presse du service des poursuites pénales du Tribunal d’Amsterdam, réclame les identités des policiers ayant assisté à cette interception de la cargaison de Valium. Sans cela, il sera difficile de fournir des informations, selon le chef du bureau de Presse, Evert Boerstra. Cependant, l’expert burkinabè persiste sur l’existence de la saisie et précise d’ailleurs que «de pareils cas délictueux existent au Burkina et ont souvent été signalés mais les autorités n’ont pas bougé d’un iota». Il ajoute que quand des soupçons de fraude existent, les autorités burkinabè sont alertées avec des noms de personnes impliquées, des noms de sociétés et même des contacts téléphoniques. Malgré tout, aucun retour n’est fait aux personnes ayant donné les informations.

Du côté du ministère de la Santé du Burkina Faso, on affirme ne pas en savoir plus. Le représentant de l’ANRP soutient qu’il s’agit d’une affirmation gratuite tant que les cas signalés ne sont pas clairement expliqués comme celui du Nigeria.

«Une fois arrivés à Ouagadougou, ils s’en vont vider les médicaments dans leurs magasins »

Néanmoins, le constat est que les faux médicaments entrent au Burkina par les voies normales de l’importation, soutient l’expert burkinabè : la route et les airs. A l’ANRP, on est bien informé que toutes les frontières du Burkina sont des passoires pour les faux médicaments. Celle d’avec le Togo (la ville de Cinkansé) et les villages tout le long de la frontière demeurent les principaux boulevards de la contrebande. Les produits entrés par cette frontière alimentent une localité comme Pouytenga, reconnue comme étant le carrefour de trafics divers, jusqu’à Ouagadougou, explique la source de l’ANRP.

O.A est un agent des Douanes. Il avait été affecté au bureau des Douanes à la frontière avec le Togo pendant quelques temps. Au cours de son séjour, il aura vu passer des quantités de faux médicaments. Souvent, l’une des parades des commerçants est d’expliquer aux douaniers qu’ils sont en transit et que les produits vont juste rejoindre un autre pays, soit le Mali, soit le Niger. Mais une fois  arrivés à Ouagadougou, «ils s’en vont vider les médicaments dans leurs magasins. Mais il y a certains effectivement qui traversent et ravitaillent le Mali et le Niger», les deux autres pays enclavés de la région. Plus grave, martèle O.A., «nos patrons sont au courant de tout cela ».

Le représentant de l’ANRP renchérit qu’à Cinkansé (ville frontalière), «c’est extraordinaire. Quand ils veulent traverser (la frontière) et entrer à Ouagadougou, ils utilisent des motos chargées de médicaments dans les coffres et traversent sans être inquiétés. Mieux, la population applaudirait le convoi sans savoir exactement ce qui se passe». Et quand un douanier prend le risque d’arrêter un camion qui a enfoui de faux médicaments, ce sont les fraudeurs qui le mettent en garde, car il pourrait subir la colère d’un chef-douane qui serait complice de la fraude. Dès lors, «que pouvons-nous faire? Nous laissons passer», regrette O.A. A la Douane, une lettre adressée au Directeur général en vue d’avoir des informations est toujours sans suite.

En plus de la frontière togolaise, celle d’avec la Côte d’Ivoire sert également de porte d’entrée. «Il y a Niangoloko, ville frontalière avec la Côte d’Ivoire, qui alimente les régions des Hauts-Bassins et des Cascades» à l’ouest du pays, souligne-t-on à l’ANRP.

Les faux produits pharmaceutiques sont parfois enfouis dans des containers qui arrivent avec un type précis de marchandises et ne sont pas censés contenir des médicaments. Malgré tout, il arrive que les douaniers détectent ces médicaments, même si les moyens de les saisir restent maigres du fait des complicités, confie le douanier O.A.

De faibles sanctions judiciaires

Pour venir à bout de ce phénomène, l’expert burkinabè en pharmacie estime que «nous sommes dans le domaine du crime organisé» et les gouvernants doivent songer à sauver leurs populations du mal des faux médicaments. En outre, la législation en la matière n’est pas suffisamment répressive. De 2014 à 2017, sept cas de commerce illégal de médicaments ont fait l’objet de jugement au Burkina et la plus grande sanction infligée est de 6 mois d’emprisonnement ferme.

«Il y a une absence de dispositif adapté pour lutter contre les faux médicaments», regrette le représentant de l’ANRP, qui précise d’ailleurs que le Code de la santé publique qui devrait encadrer juridiquement le phénomène date de 1994. Ledit Code est en cours de relecture. A l’état actuel des textes, seuls les articles 151, 183 du Code de la santé publique parle de délit d’exercice illégal de la pharmacie. Les sanctions vont d’ailleurs de 500.000 à 1.000.000 FCFA et/ou d’un mois à un an d’emprisonnement. «C’est trop faible comme sanction par rapport aux dommages causés», soutient le représentant de l’ANRP.

Pour une activité qui peut rapporter plusieurs dizaines de millions FCFA, les vendeurs de faux médicaments peuvent prendre le risque d’aller dormir en prison pendant six mois et sortir recommencer leurs activités. Cependant, «si le cadre règlementaire est contraignant, les opérateurs de ce business vont réfléchir par deux fois avant de s’y engager. C’est d’ailleurs ce qui justifie que les trafiquants de drogues se convertissent aujourd’hui en trafiquants de faux médicaments», déplore-t-il.

Aimé NABALOUM
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