GOUVERNEMENT DABIRE I : Au-delà des hommes, changer la gouvernance

Après plusieurs semaines de tractations politiques et d’attente, le Burkina Faso a un nouveau gouvernement depuis le 24 janvier dernier. Il est dirigé par un ancien (au propre comme au figuré), Christophe Joseph Marie Dabiré, 71 ans, ministre pendant près de 10 ans sous Blaise Compaoré, ancien député, ancien commissaire représentant le Burkina Faso à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Son premier gouvernement, nonobstant quelques entrées et départs remarquables, ressemble bien à une pale copie de celui du Premier ministre éjecté (même si dans la forme, il a démissionné). Sur les 32, 24 anciens ministres, soient trois quarts du  gouvernement Thiéba, sont toujours en poste. Plus d’une semaine s’est déjà écoulée et jusque-là, aucune annonce forte n’a été faite ni par le Premier ministre, ni par les ministres entrants ou reconduits. Que faut-il ou peut-on attendre de ce remaniement à minima ? Pas grand-chose, sauf si le président du Faso lui-même se décide enfin à oser l’action.

Dans notre précédente édition (avant donc le remaniement), nous écrivions : «2019 s’annonce comme une année charnière et le Président Kaboré va devoir s’assumer enfin ! Il n’a d’autre choix que de revoir son entourage immédiat et de relooker son gouvernement. S’il ne le fait pas, il risque de pousser le pays dans le précipice. L’on annonce un remaniement ministériel imminent. Mais il faut aller au-delà des changements de personnes pour faire appel aux hommes et femmes qu’il faut à la place qu’il faut. Le pays regorge tellement de compétences. Il faut seulement les rechercher en évitant de leur coller une étiquette ou une couleur politique. En tous les cas, si le Président Kaboré ne le fait pas, il serait tenu responsable de la grave crise qui menace d’exploser la République. A défaut d’être la réponse, Roch Kaboré doit  à tout prix éviter le problème. Or, tout semble indiquer que le vrai problème du Burkina, c’est lui et son refus d’assumer ses responsabilités face aux défis du moment et à l’incompétence avérée de certains de ses hommes. »

Ouf ! Le président a enfin consenti à remercier Paul Kaba Thiéba qui flottait dans son costume de PM. On peut même dire qu’il planait face aux enjeux du moment. L’occasion était belle pour remercier les caciques du parti que sont Simon Compaoré et Clément Sawadogo, respectivement premier vice-président (président par intérim depuis la mort de Salifou Diallo) et deuxième vice-président du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Jean-Claude Bouda, l’un des protégés du président, a été également éjecté de son fauteuil juteux au ministère de la Défense nationale et des Anciens combattants.

9 congédiés pour 8 appelés

De tout-puissant ministre d’Etat, ministre de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité intérieure en janvier 2016, Simon Compaoré semble enfin avoir réalisé qu’il rendrait mieux service au pouvoir dont il est le numéro deux en faisant valoir ce qui lui reste de force ailleurs qu’au gouvernement. Même si ce n’est pas très tôt, c’est  tout à son honneur. Du reste, il pourrait protéger son territoire au parti où de jeunes loups tentent de l’écarter de la Direction.

Il en est de même pour les anciens ministres de la Défense et de la Sécurité qui ont brillé par leur incapacité à porter les défis du contexte actuel de lutte contre le terrorisme qui s’est malheureusement déjà installé dans le pays, avec des conséquences incalculables. Leur tête était d’ailleurs demandée aussi bien par l’opposition politique que par une bonne partie de l’opinion nationale qui estimait qu’ils n’étaient pas à leur place.

La ministre de l’Economie, des Finances et du Développement, Rosine Coulibaly, est aussi débarquée. Il se susurrait qu’elle avait maintes fois voulu démissionner. A-t-elle demandé à partir ou bien le président s’est finalement convaincu qu’il faut s’en séparer ? Peu importe  ! Ce qui est certain, c’est qu’elle est partie, à la limite déçue de n’avoir pas bénéficié des soutiens politiques dont elle aurait eu besoin pour mener à bien « ses » projets  de réformes. Et elle l’a clairement dit à la cérémonie de passation de charge avec son remplaçant Lassané Kaboré, ancien Directeur général de la Coopération, jusqu’alors en poste à la CEDEAO. «Certains m’ont refusé le droit de conduire des réformes légitimes, audacieuses, mais nécessaires pour être en phase avec le nouvel ordre économique et les attentes des populations. Que l’histoire me condamne si j’ai eu tort», a affirmé Rosine Coulibaly. Considérée à tort ou à raison d’être la protégée de feu Salifou Diallo, Rosine Coulibaly était perçue par certains de ses compatriotes comme l’une des exceptions d’engagement et de compétence dans le gouvernement Thiéba.

Deux autres protégés de Salifou Diallo, Jacob Ouédraogo de l’Agriculture et Smaïla Ouédraogo de la Jeunesse ont, eux aussi, été remerciés. Dans la foulée, un autre ministre, Nicolas Meda de la Santé, et deux secrétaires d’Etat (Yvette Dembélé et Alfred Gouba) ont perdu leur fauteuil.

Pour les remplacer, 8 autres personnalités font leur entrée au gouvernement. Les plus en vue sont Chériff Sy (ministre d’Etat) à la Défense nationale et des Anciens combattants, et Ousséni Compaoré, un autre ancien, à la Sécurité. Ils héritent des départements  sur lesquels, les Burkinabè fondent l’essentiel de leurs espoirs, au regard du contexte sécuritaire du pays et des levers de boucliers sur l’incapacité de leurs prédécesseurs à impulser la dynamique attendue dans la réponse à la terreur imposée au pays par les groupes terroristes.

Les autres entrants sont : Claudine Lougué (épouse du Général Kwamé Lougué) à la Santé, Salif Ouédraogo (Conseiller municipal à Ouahigouya) à l’Agriculture, Salifo Tiemtoré (député), Maminata Ouattara pour qui on a créé un nouveau ministère en charge des droits humains et de la promotion civique (né de la scission du ministère de la Justice) et Madiara Sagnon, ministre déléguée chargée de la Décentralisation et de la Cohésion sociale.

Voilà donc la configuration du nouveau gouvernement burkinabè qui doit relever le défi de la sécurisation des Burkinabè et de leurs biens sur toute l’étendue du territoire national, de restaurer l’autorité de l’Etat et de réduire son train de vie, de ramener la sérénité sur le front social afin d’envisager les bases du progrès économique et social partagé.

Le président doit aussi nettoyer son cabinet

Dans la forme, ce gouvernement est toujours pléthorique avec 32 membres sans le PM et le Secrétaire général du gouvernement qui a rang de ministre. Autant dire qu’entre la promesse de réduire le train de vie de l’Etat et les faits, il y a un net décalage. Si l’on y ajoute toutes ces institutions dont les missions semblent se chevaucher, mais dont le commun des Burkinabè attend vainement de voir leur utilité sociale, l’on peut dire que la réduction du train de vie de l’Etat reste encore un vœu pieux.

Dans le fond, le gouvernement Dabiré confirme l’impossible rupture avec le Président Kaboré. C’est le triste constat, trois ans après son accession au pouvoir. Il n’en est finalement pas capable. Le Président Kaboré fait ainsi la preuve de sa constance dans l’hésitation à créer les conditions de la rupture d’avec la gouvernance des 25 dernières années. Il s’entête à vouloir faire du neuf avec du vieux.

Certes, l’entrée au gouvernement de personnalités comme Chériff Sy à un poste aussi stratégique comme la Défense peut donner le sentiment d’une volonté de créer une nouvelle dynamique dans l’action gouvernementale. Sans doute, le caractère bien trempé de l’homme, sa connaissance des milieux militaires et ses réseaux peuvent être des atouts. L’on est en droit d’ailleurs de s’attendre à des actions fortes de sa part pour répondre à l’hydre du terrorisme. Quelqu’un comme lui ne peut pas s’accommoder de l’immobilisme mortifère qui a caractérisé ce département au cours de ces deux dernières années. L’on peut espérer aussi qu’il ne se laisserait  pas perdre par les « affaires » et les affairistes. L’on peut aussi compter sur l’autre ancien du gouvernement, le nouveau ministre de la Sécurité. Mais il faudrait qu’ils aient carte blanche pour enclencher les réformes et les réaménagements stratégiques et techniques indispensables pour rendre plus opérationnelles et efficaces les Forces de défense et de sécurité. A cela s’ajoute l’indispensable réarmement moral et technique des troupes.

La dépolitisation de ces deux départements, avec le duo Chériff Sy-Ousséni Compaoré, doit s’accompagner de mesures concrètes, efficaces et incitatives à l’engagement patriotique. La gouvernance de l’armée et de l’ensemble des Forces de défense et de sécurité doit changer. Il faut restaurer l’intégrité, la rigueur et l’exemplarité dans la gestion de l’Armée nationale et des forces de police. Au-delà du changement des ministres, il faudra donner un coup de pied dans la fourmilière du haut commandement de l’armée qui semble manquer réellement de stratégie et d’organisation à la hauteur des défis (lire aussi l’article sur le duo Sy -Compaoré).

Il y a aussi l’entourage immédiat du président du Faso qui doit être relooké. Le PF gagnerait en efficacité et en crédit en nettoyant son cabinet. Certaines personnes y sont le symbole de l’inefficacité, de l’inaction et parfois du manque de sérieux au sommet de l’Etat.  Les derniers  discours  à la nation du Président Kaboré, par leur manque de profondeur et de sens au regard du contexte, montrent bien que le président  (n’ayons pas peur des mots) est très mal entouré. Le leadership assumé et accepté du chef dépend aussi de sa capacité à trouver les mots et les gestes qui convainquent et rassurent ses concitoyens. A contrario, quand il parle  pour  ne  rien  dire  au fond,  ça discrédite fortement. Et là aussi, ça doit changer.

Assainir la gestion en rompant avec l’impunité des crimes économiques et de  sang

Par ailleurs, malgré le contexte sécuritaire et de crise quasi généralisée, certains Burkinabè continuent d’investir leurs énergies dans les malversations et les enrichissements illicites. Le gouvernement Dabiré est fortement interpellé sur l’assainissement de la gestion publique et la lutte contre la corruption. Déjà, le Premier ministre et les ministres entrants doivent diligemment publier leur déclaration de patrimoine dans de meilleurs délais.

Il en est de même pour le Premier ministre Thiéba et les ministres sortants qui doivent aussi faire leurs déclarations de patrimoine. Et l’Autorité supérieure de contrôle d’Etat et de Lutte contre la corruption (ASCE/LC) doit vérifier l’athenticité de ces déclarations. Déjà, deux d’entre eux, en l’occurrence le Premier ministre Paul Kaba Thiéba lui-même et Jean-Claude Bouda seraient dans le collimateur de l’ASCE. Le premier, qui n’avait même pas une petite bâtisse au pays à sa prise de fonction en 2016, serait aujourd’hui propriétaire de deux villas dont l’une à Ouaga et l’autre dans son patelin natal de Tougan. Jean-Claude Bouda, lui, se serait offert une somptueuse résidence chez lui à Manga. Les photos du duplex ont fait le tour des réseaux sociaux. L’ASCE souhaiterait se rassurer que ces  propriétés n’ont pas été acquises sur le dos du contribuable burkinabè. Un autre ministre du gouvernement Thiéba et toujours en poste serait également visé par l’ASCE. Il s’agit du ministre Eric Bougouma des Infrastructures qui serait également propriétaire d’un duplex dans son village.

Mais il n’y a pas que ça ! Le dernier rapport de l’ASCE/LC fait ressortir la détérioration des indicateurs de bonne gouvernance. Le gouvernement doit donc intensifier la lutte contre toutes les formes de malversations dans la gestion publique. Il doit commencer par sanctionner les auteurs, ne serait-ce que sur le plan administratif.

Enfin, il y a la Justice qui continue d’être le ventre mou de l’Etat de droit au Burkina Faso. L’impunité des crimes économiques et de sang ainsi que les manquements à l’éthique et à la déontologie dont certains acteurs de la Justice sont fortement suspectés, doivent enfin cesser. Il y a, certes, le principe de la séparation des pouvoirs, mais l’Exécutif dispose légalement des moyens pour faire bouger les choses. Sauf si bien sûr, ce principe est évoqué pour justifier l’inaction ou le refus d’agir. Mais ce sera une grave erreur de croire que l’on peut relever le défi sécuritaire et de la réduction du train de vie de l’Etat sans une gouvernance vertueuse qui réconcilie l’Etat avec la société.

En attendant donc la déclaration de politique générale, les mesures qui seront issues des travaux du séminaire gouvernemental et du comité interministériel chargé de réfléchir sur la réduction du train de vie de l’Etat, l’on ne peut que s’inquiéter de l’absence de mesures fortes et immédiates pour rassurer les Burkinabè qui sont inquiets sur l’avenir de leur pays.

En tous  les cas,  comme c’est au pied du mur que l’on reconnaît le vrai maçon, l’on ne peut que souhaiter que le gouvernement Dabiré surprenne agréablement les Burkinabè en réussissant à relever les défis auxquels le pays fait face. Tout le mal que l’on peut leur souhaiter,  c’est de réussir leur mission pour le bonheur du peuple burkinabè.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le PM Christophe Dabiré  réussira-t-il  là où son prédécesseur a mordu les carreaux ?

 

blème. Or, tout semble indi- quer que le vrai problème du Burkina, c’est lui et son refus d’assumer ses responsabilités face aux défis du moment et à l’incompétence avérée de cer- tains de ses hommes. »

Ouf ! Le président a enfin consenti à remercier Paul Kaba Thiéba qui flottait dans son costume de PM. On peut même dire qu’il planait face aux enjeux du moment. L’occasion était belle pour remercier les caciques du parti que sont Simon Compaoré  et Clément  Sawadogo,  respecti-

 

jeunes loups tentent de l’écar- ter de la Direction.

Il en est de même pour les anciens ministres de la Défense et de la Sécurité qui ont brillé par leur incapacité à porter les défis du contexte actuel de lutte contre le terro- risme qui s’est malheureuse- ment déjà installé dans le pays, avec des conséquences incalculables. Leur tête était d’ailleurs demandée aussi bien par l’opposition politique que par une bonne partie de l’opinion nationale qui estimait qu’ils   n’étaient   pas  à  leur

 

place.

La ministre de l’Economie, des Finances et du Développement, Rosine Coulibaly, est aussi débar- quée. Il se susurrait  qu’elle avait maintes fois voulu démis- sionner. A-t-elle demandé à partir ou bien le président s’est finalement convaincu qu’il faut s’en  séparer ? Peu  importe  ! Ce qui est certain, c’est qu’elle est partie, à la limite déçue de n’avoir pas bénéficié des sou- tiens politiques dont elle aurait eu besoin pour mener à bien

« ses » projets  de réformes. Et

 

elle l’a clairement dit à la céré- monie de passation de charge avec son remplaçant  Lassané Kaboré, ancien Directeur général de la Coopération, jusqu’alors en poste à la CEDEAO.   « Certains  m’ont refusé le droit de conduire des réformes légitimes, audacieu- ses, mais nécessaires pour être en phase avec le nouvel ordre économique et les attentes des populations. Que l’histoire me condamne si j’ai eu tort», a affirmé Rosine Coulibaly. Considérée à tort ou à raison d’être   la   protégée   de  feu

 

Salifou Diallo,  Rosine Coulibaly était perçue par cer- tains de ses compatriotes comme l’une des exceptions d’engagement et de compé- tence dans le gouvernement Thiéba.

Deux autres protégés de Salifou Diallo, Jacob Ouédraogo  de l’Agriculture et Smaïla Ouédraogo de la Jeunesse ont, eux aussi, été remerciés. Dans la foulée, un autre ministre, Nicolas Meda de la Santé, et deux secrétaires d’Etat (Yvette Dembélé et Alfred Gouba) ont perdu leur

Avatar
Ecrit par
Le Reporter
Voir tous les articles
Ajoutez votre commentaire

Avatar Ecrit par Le Reporter

Nous suivre sur…