ISMAËL DIALLO, Ancien fonctionnaire des Nations unies «Roch ne prend pas trop de choses au sérieux»

Il est l’une des figures les plus en vue de la société civile burkinabè. Ses interventions médiatiques sont toujours teintées d’une profondeur d’analyse et d’une volonté farouche de faire de chaque Burkinabè un véritable citoyen, d’où son appartenance au Front de renforcement de la citoyenneté (FRC). Compagnon et proche du père de la révolution burkinabè, il a côtoyé le Président Thomas Sankara.  Souvent discret, parfois «bavard», il ne manque jamais de mots pour fustiger les maux qui minent la gouvernance de son pays depuis des années. Nostalgique des années 80, années révolutionnaires, il estime que le succès et la garantie d’un développement véritable se trouvent en chaque Burkinabè, en chaque citoyen. Ismaël Diallo est un personnage aisé à présenter, facile à écouter et à comprendre. Dans cette interview qu’il nous a accordée le 21 septembre 2018 à son domicile, il donne sa lecture de la gouvernance actuelle du pays par le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Il n’est pas tendre. «Roch Marc Christian Kaboré ne prend pas trop  de choses au sérieux » mais le président du Faso donne l’impression qu’il n’est pas «fou» du pouvoir malgré le sentiment du «laisser-aller». Pour celui qui veut fabriquer une  «usine de citoyens», rien dans la gouvernance actuelle de la société ne donne à espérer de lendemains meilleurs. Il faut donc oser penser l’impensable. Lisez !

Le Reporter : Comment appréciez-vous la marche du Burkina Faso depuis l’insurrection populaire d’octobre 2014 ?

Ismaël Diallo : D’abord, il faut situer l’appréciation de cette marche au lendemain de l’insurrection. Ce qui nous oblige à nous poser des questions : comment est-ce qu’il y a eu l’insurrection ?  Que  voulait l’insurrection ? Pourquoi est-ce qu’il y a eu l’insurrection ? De l’avis de beaucoup, l’insurrection est venue s’opposer à une manière de gouverner. Pour définir et expliquer cette manière de gouverner, il  y avait des sujets phares comme la révision de l’article 37 et la mise en place du Sénat.

C’étaient les mots porteurs et en réalité, le fondement de tout cela était la manière de gouverner. Certains vous diront que c’était un pouvoir personnel, d’autres que c’était un pouvoir familial, et d’autres encore que c’était un pouvoir clanique, etc. Je crois que celui qui a le mieux résumé ce que nous avons connu depuis 27 ans, de 1987 à 2014, était Thomas Sankara. Pourquoi ? Un soir, après 22 heures, en juillet 1987, trois mois avant son assassinat, il est venu chez moi tout fatigué. Mon épouse lui a dit, «toi tu es fatigué, il faut prendre des vacances». Et il a répondu, «ce n’est pas de quelques jours de vacances dont j’ai besoin. Je viens  de discuter longtemps avec Rawlings  au téléphone, il m’a dit de venir me reposer à Koumassi ou Accra, mais je lui ai répondu que je n’en avais pas besoin, mais plutôt de partir. J’ai envie de partir reprendre mes études». Je l’ai regardé, et il m’a dit qu’il était sérieux. Je lui ai répondu, mais tu m’étonnes, qu’est que nous on dira au peuple burkinabè ? Que le président du Faso est allé reprendre ses études ? Et après? Et il répondit, «pourtant je suis sérieux.  Mais si je pars qui va me remplacer ? Normalement, c’est Blaise, mais si Blaise me remplace, les Burkinabè vont applaudir,  ils vont être contents jusqu’au jour où ils vont ouvrir les yeux, où ils vont réaliser que c’est le règne du laisser-faire et du laisser- aller. » Trente-cinq ans après, je crois que c’est la meilleure définition de ce que nous avons vécu pendant vingt-sept ans.

Effectivement, il y a eu le règne du laisser-faire et du laisser-aller, ce qui a conduit à plus de corruption, plus d’absentéisme, plus de mal gouvernance. Et le président aussi (ndlr : Blaise Compaoré), au fil des ans, par des déceptions vis-à-vis de certaines personnes, par des déconvenues, par des trahisons, a fini aussi par se rapprocher de sa famille, des gens qu’il connait depuis longtemps. D’où la création du pouvoir clanique. Et ce n’est pas parce que c’est lui Blaise, non, c’est tout le monde. Ça peut arriver à n’importe qui au pouvoir et qui veut le rester pour longtemps. Personne ne peut échapper à cela. C’est arrivé à Kadhafi, à Ben Ali. Allez-y ailleurs, en Europe, en Asie, un peu partout dans le monde. De ce côté, on est tous les mêmes. L’insurrection était pour dire donc non à ces genres de pouvoirs. Ce n’était pas au départ pour dire à Blaise de partir. Et la conséquence de l’insurrection qui était son départ était inattendue et a pris tout le monde de court. Maintenant, qu’est-ce qui est advenu après l’insurrection ? Il y a eu un pouvoir qui a géré la période qu’on a appelée la Transition.

Est-ce que la Transition a répondu aux attentes de l’insurrection ?

J’ose dire oui ! Mais l’insurrection a très vite été récupérée par certains groupes politiques, religieux, coutumiers et l’armée bien entendu. Mais l’armée, au lieu même de s’inviter, elle a été invitée. Depuis janvier 1966, nous avons été habitués à être dirigés par l’armée, donc nous étions devenus incapables de penser que nous pouvions vivre sans elle. On était perdu, puisqu’on n’avait pas prévu que Blaise parte immédiatement. Il y avait parmi eux également des légalistes, qui ne voulaient pas que le mouvement débouche sur un coup d’Etat, il fallait donc maintenir la Constitution et les apparences des institutions.  Si le président de l’Assemblée nationale n’avait pas fui, peut-être qu’on aurait été contraint de le prendre comme président intérimaire en lui balisant son rôle et en lui imposant un Premier ministre. Mais il est parti malheureusement. La solution qu’on a trouvée n’était pas la bonne de faire venir un militaire. Après, on a été contraint de mettre un civil, et même ce civil a été coopté par un petit groupe. C’était du cinéma ce qu’on a fait. Michel Kafando (ndlr : président  de  la Transition) remplissait le profil. C’était vraiment l’homme de la situation. Mais la Transition ne pouvait pas répondre qualitativement aux aspirations de  l’insurrection parce que  ceux  qui dirigeaient la Transition n’avaient pas l’esprit de l’insurrection. On ne pouvait pas leur demander de faire ce qu’ils ne sont pas. Ils avaient aussi des limites : ne pas tomber dans les travers du CDP. Alors, ils ont navigué comme ils pouvaient. Un monsieur comme Zida, il faut lui reconnaitre le fait d’avoir remis le Faso dan fani à la lumière du jour. La Transition a eu une meilleure gestion pendant les treize ou quinze mois. Il y a eu un frein dans les malversations, dans la corruption. Je ne dis pas que ça a été arrêté, mais cela a diminué. La Transition est passée. Des élections convenables ont eu lieu, et on a un président civil qu’on n’avait   pas depuis janvier 1966.

Pouvez-vous nous  résumer les deux ou trois principaux points faibles de la Transition?

Les points faibles de la Transition pour moi sont dus au fait que pour beaucoup de gens, même à l’intérieur du gouvernement de la Transition, il devrait juste gérer la situation trouvée et préparer les élections. Pour une autre partie de l’opinion, même au sein du gouvernement (même s’ils étaient minoritaires), il fallait changer de chemin et commencer à faire rentrer dans la pratique gouvernementale des canaux de la vertu, de l’équité et de la bonne gouvernance. Mais il y avait dans le gouvernement, des représentants des partis politiques. Et pour eux, ce qui les intéressait, c’est de gérer l’existant et aller aux élections. Je me rappelle que le ministre de la Fonction publique, Augustin Loada, a voulu faire prendre la décision de dépolitiser l’administration publique. Ce sont les autres ministres intellectuels comme lui dans le gouvernement qui ont fait échouer l’initiative parce qu’ils parlaient au nom des partis politiques. Ils ne parlaient pas en tant qu’intellectuels. Mais la Transition avec le Premier ministre qu’on avait, avec le président qu’on avait ne pouvait pas satisfaire les aspirations de l’insurrection. Administrativement, la Transition a convenablement rempli sa mission. Politiquement et autres, il ne fallait pas leur demander de faire ce qu’ils ne sont pas.

La Transition est  passée, on a eu des élections, le MPP est arrivé au pouvoir, que pensez-vous de ce régime ?

Roch Marc Christian Kaboré était très probablement le candidat le mieux préparé pour mieux gérer le pays parce qu’il est humble à mon avis, mesuré ; parce qu’il n’est pas autoritaire dans le sens de «je veux, je parle point barre !» C’est un homme qui jusqu’à présent, donne des sentiments qu’il n’est pas fou du pouvoir.

Mais n’est-ce pas là une faiblesse ?

Ça dépend ! Montrer qu’on est humble et qu’on n’est pas fou du pouvoir est une qualité, quand on sait que c’est passager, quand on n’inspire pas le respect, on inspire la crainte et quand on n’inspire pas l’honnêteté avec soi, on inspire la force. Les gens vous disent ce que vous voulez entendre et non ce que vous devez entendre. Et je crois que de ce côté, il a beaucoup de points positifs. Et comme tout être humain, il a aussi des points faibles. Ces points faibles c’est qu’il ne prend pas trop de choses au sérieux; il prend son temps, un peu trop surtout. Il n’est pas adepte des mesures fortes, alors que quand on dirige, il faut, à certains moments, prendre des mesures  fortes, sans état d’âme.

Mais lui, il donne l’impression d’avoir trop de temps et qu’il affectionne s’entourer d’amis.

On ne peut pas ne pas le faire. Mais ceux-là, c’est-à-dire les parents, les amis doivent être en minorité, et pas à des postes stratégiques. Je vous donne un exemple ; le poste de Premier ministre, il a commis l’erreur de dire qu’il a besoin d’un technicien, d’un  économiste, de quelqu’un qui n’est pas dans le landerneau politique quotidien. Alors que ce poste n’est pas un poste technique. C’est un poste essentiellement politique. Il aurait dû choisir un politique qui était au Burkina, qui a vécu toutes les étapes du régime de Blaise Compaoré et de l’insurrection. Et maintenant, mettre l’actuel Premier ministre à un poste technique qu’il veut, le nommer par exemple super ministre de l’Economie, des Finances, du Budget. D’autres pays l’ont fait, le Bénin l’a fait, le Congo Brazzaville l’a fait, même la Côte d’Ivoire aussi l’a fait en allant chercher des compatriotes au Fonds monétaire international, à la Banque mondiale ou ailleurs, comme si c’était eux qui avaient la clé. Mais ils ont tous prouvé qu’ils ne détenaient pas la clé. C’est un poste éminemment politique. C’est ça qui fait la somme de toutes les faiblesses du président du Faso actuel.

Je pense que personne ne peut dire que la corruption s’est accrue dans son entourage. Mais en même temps, d’après certaines estimations, la corruption a repris de plus belle. Et si elle a repris de plus belle, c’est parce que justement il ne prend pas de mesures fortes. Il ne combat pas la corruption. Aucun délinquant à col blanc comme on le dit n’a été appréhendé. Il a dit oui à tout ce que la magistrature voulait, mais on n’a pas coupé les branches fortes dans la magistrature. Les fonctionnaires continuent l’absentéisme, les activités personnelles pendant les heures de travail, ils continuent de faire du favoritisme, à prendre des pots de vin dans les différents services. Ce n’est peut-être pas la faute du président, mais c’est en même temps sa faute. Puisqu’il n’a pas dit qu’il fallait sévir et il ne l’a pas encore montré.

Est-ce qu’il faut dire qu’on n’est pas sur  la bonne voie dans la conduite des affaires du pays ?

Peut-être ! Mais si quelqu’un va à chameau, et un autre à Ferrari, selon vous, lequel des deux arrivera vite? Ceci pour vous dire que c’est très lent, et même si c’est lent et qu’il y avait des signes qu’on combattait, les travers que nous avons vécus pendant trente ans, oui, les  gens auraient eu de la patience. Si aujourd’hui, les gens sont de plus en plus déçus, c’est parce qu’ils ne voient pas qu’on est en train de répondre aux aspirations de l’insurrection.

Parlons de l’opposition politique. Que pensez-vous de son rôle jusque-là ?

Je comprends pourquoi je ne suis pas dans un parti politique ; c’est parce que je n’aime pas être dans le rang et rester dans le rang. Et qu’on me dit tourne à gauche, je tourne à gauche, tourne à droite, je tourne à droite. Les partis politiques ne vivent pas dans la diversité, dans l’apport de tous les horizons. Il y a un excès de discipline. Ce qui n’est pas de la discipline mais de l’autocratie. Le président fondateur reste le président. Figurez-vous que ce n’est pas seulement dans les partis politiques, mais même dans les OSC (Organisation de la société civile). A moins que ce ne soit une crise, dites-moi quelle est cette OSC qui a changé de président en cinq ans ou en dix ans ? C’est toujours les mêmes qui sont présidents et cela donne l’impression que c’est figé. Ce que je ne vois pas également dans les partis politiques, c’est la pensée politique, le contrat de gouvernement. Appelez le siège de n’importe quel parti politique de l’opposition et dites que vous voulez parler à la personne chargée de la question de santé, vous aurez peut-être la chance qu’on vous donne son identité. Supposons qu’on vous donne son identité. Vous  appelez cette personne, et vous lui demandez quelle est votre politique en matière de santé si vous êtes demain au pouvoir, qu’est-ce que vous allez faire de différent ? Je ne sais pas si la personne sera capable de vous répondre intelligemment et immédiatement. Chaque parti politique sérieux, puisque leur article premier est la conquête du pouvoir, devrait avoir un gouvernement, qui se réunit régulièrement, qui prend les résultats du Conseil des ministres, et qui discute. Au moins comme ça, vous arriverez à convaincre l’opinion   et les électeurs. Certains partis politiques vous diront qu’on ne veut pas donner nos idées au pouvoir. Mais même s’ils volent vos idées, ils ne pourront jamais les réaliser comme vous.

Parlons justement de la question sécuritaire. Comment voyez-vous le pays du point de vue de la sécurité ? Y a-t-il de l’espoir ?

Il y a plusieurs éléments dans le puzzle. D’abord, parce que nous n’avons jamais été préparés à répondre au terrorisme et notre armée n’a jamais fait la guerre. Les deux petites escarmouches que nous avons eues avec le Mali, ce sont des querelles de voisins. Je ne dis pas cela parce que je minimise les pertes en vies humaines. Bref ! Nous ne sommes pas préparés. Et notre armée ne peut d’ailleurs pas être prête en deux ou trois mois et même en six mois. Deuxièmement, il faut changer ce qui est le plus difficile et ce n’est pas l’entrainement physique, c’est la façon de penser. Il faut se mettre à la place de l’autre. Si j’étais un terroriste, comment j’aurais agi ? Il faut connaitre le terroriste, il faut savoir comment il pense et se mettre à sa place. Un bon policier, c’est celui qui se met dans la tête du criminel et qui essaie de le devancer. C’est la même chose avec les soldats.

Quand vous allez dans les Etats-Majors sérieux, les officiers ne sont pas autour d’un Général et ils «boivent» ce que le Général dit sans le contredire. Dans les Etats-Majors sérieux, le Capitaine n’a pas peur d’un Colonel. Il peut lui dire : «Ah, excusez-moi, là, je ne suis pas d’accord.» Le Commandant n’a pas peur de dire au Colonel : là, je crois qu’il faut faire ainsi. Mais une fois qu’une décision est prise, c’est la décision de tout le monde. Est-ce que nous le faisons? Est-ce qu’au niveau de l’Etat- Major, au niveau du bureau du ministre de la Défense, au niveau du cabinet du ministre de la Sécurité, au niveau du cabinet du ministre de l’Administration territoriale, nous avons de petites équipes d’hommes  et de femmes, libres dans leur tête, qui réfléchissent et qui sortent des solutions? Est-ce qu’on a cela au niveau du cabinet du Premier ministre,  au niveau même de la Présidence du Faso ? Si oui, très rapidement, nous allons freiner les attaques. Si on ne les a pas, nous allons toujours courir après le fait accompli. Et quand on court après le fait accompli, quand on réagit plutôt que d’agir, quand on n’a pas d’initiatives, on a déjà échoué. Il faut prendre des initiatives. C’est à ça que nous devons aller.

Au regard de tout cela, peut-on espérer retrouver une situation sécuritaire meilleure au Burkina ?

Oui ! On peut espérer et on doit espérer. Mais, est-ce que ceux qui nous gouvernent savent ce qu’il faut faire ? Je ne sais pas ; essayer de leur poser la question.

D’aucuns établissent une relation de causalité entre la chute de Blaise Compaoré et la dégradation de la situation sécuritaire nationale. Croyez-vous que cela est vraiment plausible ?

Sans être mesquin ou malveillant, on ne peut pas ne pas faire le lien, même si on n’a pas raison. Il est difficile de ne pas établir de relation de causalité. Pourquoi le Niger a été attaqué, le Mali a été attaqué alors que les rebelles maliens venaient au Burkina quand ils voulaient ? Chez nous, c’était vraiment chez eux. Maintenant, l’entourage du Président Compaoré et le CDP peuvent jurer sur tous les dieux que ce n’est pas vrai mais les soupçons vont perdurer. La seule manière pour eux de prouver que ce n’est pas vrai, c’est de mettre au grand jour les relations qu’ils avaient avec ces milieux-là et dire la vérité sur l’état de leurs relations aujourd’hui. Est-ce  que ce sont des gens qu’ils voient toujours ? Est-ce qu’ils ont la possibilité de leur parler et de leur dire si c’est vous qui attaquez le Burkina, ne le faites plus ? S’ils ne le font pas, on est en droit de penser que même si ce ne sont pas eux qui les actionnent, le fait que ces gens-là aient perdu tous les avantages suffit à attaquer le Burkina, surtout que le pays, du point de vue sécuritaire, a été le ventre mou de la sous-région. Pourquoi il y a beaucoup plus d’ONG internationales au Burkina, comparé aux autres pays en Afrique de l’Ouest ? C’était le cas il y a quelques années ; c’est parce que beaucoup de ces ONG sont des officines de renseignements. Ces ONG approchent des Burkinabè en leur disant, faites-nous une étude sur certaines choses. Ça parait tellement inoffensif. C’est nous qui ne savons pas la portée de ce que nous donnons comme informations. Il y a combien d’ONG internationales qui organisent des ateliers de ceci ou de cela, et nous on parle librement, on donne le fond de notre pensée et deux jours après, si on demande à un participant de faire un résumé, c’est à peine si nous arrivons à faire un bon résumé de ce qui s’est passé ; mais eux ils ont tout ce que nous avons dit, et après, ils vont tirer l’essence de ce qui s’est passé. Elles savent comment nous manipuler elles aussi. Le monde c’est  ça. Ce n’est  pas pour rien que nous sommes les derniers.

Alors, est-ce qu’il faudrait que les autorités actuelles du Burkina prennent attache avec ces groupes terroristes pour négocier une éventuelle fin des attaques ?

Elles n’ont pas besoin de le faire directement, elles peuvent le faire par personne interposée. Je vais vous donner un seul exemple, j’étais à la Mission des Nations unies en Sierra Leone de fin 1999 à fin 2005 et j’ai pris l’initiative, sans prévenir les Nations unies, d’entrer en contact avec les rebelles de Fodeh Sanko. Si cela avait échoué et les Nations unies l’auraient appris, j’aurais été remercié sur-le-champ. Heureusement que cela a marché mais on ne m’a même pas félicité. Tout cela pour dire que le pouvoir que nous avons et essentiellement le président du Faso doit s’ouvrir le plus largement possible et penser à ce qui peut être impensable. Un petit exemple encore. Il a récemment été au Ghana, il y a eu des accords. Si moi, j’avais été dans la délégation, j’allais dire au président voici ce que je veux chez le Ghana. Il faut aller rencontrer le président du Ghana, seul à seul, et lui proposer de faire l’union entre les deux pays. Sinon, pour moi, cette visite au Ghana n’avait rien d’extraordinaire ; c’est une visite comme les autres. Ils ont été, ils se sont vus, il y a eu des accords qui vont mettre des semaines, des mois, des années, il y en a même qui ne verront pas le jour. Alors qu’on pouvait décider de faire l’union par exemple tout de suite, d’effacer les barrières entre les deux pays. C’est un exemple que j’ai pris et ceci pour répondre à votre question de savoir  si le président est dans  un bon schéma pour combattre le terrorisme. Il faut penser l’impensable. Mais je vous réponds exactement pour dire que je ne sais pas. Mais s’il  continue à avoir des pensées normales, avoir des avis de gens normaux qui se disent qu’il y a des choses auxquelles il ne faut pas penser parce que c’est impossible ; si on se met déjà des œillets et on ne voit l’horizon qu’au portail, on n’inventera rien d’extraordinaire. Il faut sortir de cela, il faut libérer son esprit. Il y a des méthodes pour combattre le terrorisme, ça existe.

La  situation socio-économique nationale n’est pas aussi reluisante. A votre avis, comment peut-on sortir de là ?

D’abord, en combattant la corruption, et deuxièmement, en récompensant le bon travail. Nous entendons nos syndicats parler tous les jours d’aller en grève, etc. Les  syndicats ont des intérêts moraux et matériels. Mais, est-ce que vous les entendez parler de leurs intérêts moraux et de leurs obligations ? Combien de fois vous avez entendu ou vu dans la presse que tel syndicat a organisé des journées pour leurs militants pour dire qu’il  faut être à l’heure au travail, rester de 7h à 18h, qu’il ne faut pas pendant les heures de service, rester 30 mn au téléphone pour des affaires personnelles, qu’il ne faut pas utiliser la photocopieuse du service pour des documents personnels, qu’il ne faut pas pendant les heures de service, sortir pour faire des courses personnelles ? Mais quant à sortir pour gagner plus et aller en grève, ça oui. Combien de fois on a vu que des préposés à une activité qui génère de l’argent n’invitent pas à la corruption ? Il y a quelqu’un qui, il y a quatre ou cinq jours de cela, est allé prendre sa CNIB et il a dû soudoyer un agent pour pouvoir avoir sa carte. Il y a un autre qui depuis 6 mois, est en train de courir après le service qui  s’occupe des cartes grises et il a vu quelqu’un d’autre qui est ressorti de là avec sa carte et le monsieur lui a dit qu’il avait donné 10.000 FCFA. Tant que nous ne combattons pas ça, les affaires ne vont pas évoluer. Le secteur qu’on dit informel, tous les gens que vous voyez, qui ont des kiosques au bord de la voie, combien paient les taxes, même si c’est 500 francs par semaine ? Il y a un déficit abyssal de collecte des impôts par l’Etat et pourtant c’est avec cela que l’Etat fonctionne. C’est avec ça qu’il paie des fournitures, construit des routes, paie le matériel scolaire. Même la personne qui vend des arachides, des galettes, normalement si vous avez une activité qui vous rapporte de l’argent, vous devez payer l’impôt mais ce n’est pas organisé et parce que nous tous nous sommes complices de cela, parce que chacun de nous voit des choses anormales chaque jour et on préfère se taire parce que dans notre éducation, on nous a appris que dénoncer quelqu’un même qui fait du mal c’est calomnier la personne, que c’est mauvais et donc on doit se taire. Quelle est cette éducation ?

La classe politique actuelle dans son ensemble semble essoufflée et incapable de répondre au rêve du renouveau, que faut-il faire pour renouveler cette classe politique?

Je suis de ceux qui ont des visions et des pensées que les partis politiques sont à leur crépuscule. J’ai tort parce qu’il n’y a rien pour les remplacer. Mais la désaffection vis-à-vis des partis politiques est de plus en plus grave. Pas chez nous seulement, c’est partout dans le monde. Parce qu’il y a une classe politique qui s’est créée et les membres de cette classe politique sont plus intéressés à survivre et à garder la tête hors de l’eau plutôt que de faire ce qu’ils doivent faire pour améliorer le sort des gens. On n’améliore le sort des gens en conséquence du fait que soi-même on reste aux affaires. Ce n’est pas ce qu’on fait de bien pour le peuple qui fait qu’on reste aux affaires, il faut qu’on reste aux affaires pour conséquemment faire le bien. C’est la pyramide en l’envers. Si vous voyez un Donald Trump qui vient au pouvoir aux Etats- Unis, c’est la désaffection des partis traditionnels ; si vous voyez un  Emmanuel  Macron qui vient au pouvoir, c’est  la désaffection des partis traditionnels. Qu’est-ce que les gens ont pour remplacer ici chez nous ? Parce que même les électeurs sont accrochés à l’idée de parti politique parce qu’ils s’imaginent qu’ils n’ont pas le choix. Il y a des candidatures indépendantes. Aux Etats-Unis, d’abord, pour être candidat indépendant, il faut être milliardaire parce que les campagnes électorales c’est de l’argent. Alors que ça ne devrait pas être ça. Vous voulez un parti politique, si vous n’avez pas d’argent, le parti politique va se limiter à vous et à vos  copains. Les gens  n’ont rien en face, alors, qu’est-ce qu’ils vont prendre ? Ils sont déçus des partis politiques et alors quoi d’autre? Ceux qui restent y restent parce qu’ils sont parents du président-fondateur ou bien parce qu’ils sont des amis d’enfance du président-fondateur, ou qu’ils sont de la même religion ou de la même ethnie, ou ils connaissent quelqu’un qui connait quelqu’un qui connait le président-fondateur. Et là, peut-être qu’ils auront un strapontin quelque part si le président-fondateur est élu et ça s’arrête là. Et de toutes façons, il vaut mieux ça que d’être de côté. Voilà ce qui se passe. Ce crépuscule des partis politiques va encore durer parce qu’il n’y a rien pour le remplacer. En plus de cela, l’électeur  malheureusement et ça, je m’excuse de le dire, est un peu bête parce qu’il écoute les sirènes. On dit que les propos d’un politicien n’engagent que celui qui y croit. Cela est tout à fait vrai. Il n’y a pas un homme politique qui va remplir 70% de ses promesses, mais il va faire des promesses qu’il ne peut pas remplir parce que c’est ce que veut entendre l’électeur. Il est obligé de men- tir. Après, on est étonné qu’il ne puisse pas faire cela. Et le drame c’est qu’après, on ne demande pas des comptes. Je ne comprends pas les gens qui sont dans le même parti politique 30 ans, 40 ans durant. Vraiment, je ne comprends pas parce qu’il faut être dans un parti politique en fonction de ce que dit le parti, de ce qu’a fait le parti hier et de ce qu’il dit qu’il va faire et de la personne que l’on veut suivre. Mais pourquoi être dans un parti politique parce que c’est comme ça, parce que dans notre famille, on n’est pas socialiste, on est libéral ? Pourquoi ? Je vais vous choquer en disant que pour moi, il n’y a pas de mérite à être musulman ou chrétien parce qu’on est né dans une famille musulmane ou chrétienne. Vous avez trouvé vos parents et vous le faites, c’est tout. Mais si vous avez lu la Bible et le Coran et vous avez choisi, là, c’est très bien. C’est la même chose avec les partis politiques. Je sais  que ce que je dis est politiquement incorrect mais moi, je pense comme ça. Il faut avoir la capacité d’être libre dans la tête et très peu de gens ont cette capacité d’être libres, très peu de gens ont l’intelligence ou le culot d’oser être libres dans la tête. On a vu un chemin et on préfère prendre ce chemin alors qu’on peut ouvrir un autre chemin.

On assiste à une certaine sur-enchère verbale dans les différents camps politiques, avec notamment une propension de l’invective dans le discours des leaders et une présence sur les réseaux sociaux d’activistes avec une violence verbale jamais égalée. Comment appréciez-vous cette situation ?

C’est dommage et je le regrette, mais ça prouve d’abord une sorte d’amnésie, ça prouve une pauvreté de programme politique, ça prouve une inintelligence de point de vue,  d’esprit démocrate et d’esprit républicain. Je vais vous choquer encore en disant que moi, je ne suis pas un démocrate. Je ne suis pas un monarchiste, ni un anarchiste. Je me prétends être révolutionnaire. Je ne suis pas démocrate parce que c’est  compliqué d’être démocrate. Il faut une gymnastique mentale qui fait qu’il faut être capable de nager dans les eaux troubles. Non, je ne le dis pas par prétention. Il faut être très intelligent pour être démocrate, moi, je suis incapable de vous avoir pour ami aujourd’hui et puis demain, vous avoir comme ennemi et d’ailleurs, il ne doit pas y avoir d’ennemi. Il y a des adversaires et ça s’arrête là. Mais chez nous malheureusement, nous mettons trop de cœur, trop de sentiments dans nos différends de sorte que quand on diverge, on devient des ennemis, on ne se parle plus  jusqu’à l’ethnie et c’est dommage. Tout ça aussi, c’est de notre faute, c’est la faute à ceux qui comprennent cela et qui ne rentrent pas dans le débat parce qu’ils se disent, je suis minoritaire et ça ne sert à rien. C’est la faute aussi des journalistes, des médias qui ne prennent pas eux-mêmes l’initiative de discuter de ces questions dans leurs organes.

La question ethnique, par exemple, semble une  question taboue …

C’est une question taboue parce que nous n’aimons pas parler de nos problèmes ; nous fermons les yeux jusqu’à ce que ça explose. Nous avons une culture du déni des problèmes. C’est comme quand il y a un enfant handicapé dans la famille, on préfère le cacher dans la maison au lieu de le laisser libre, on le cache comme si c’est un défaut. Quand j’entends un intellectuel, que je connais pourtant, qui dit que nous avons les meilleurs intellectuels possibles ; mais quand même. Je suis sûr qu’on n’a pas les pires. Mais qu’est-ce qui prouve qu’on a les meilleurs ? Il faut qu’on ait des gens qui osent oublier leur nom, leur religion, leur région ; des gens qui osent être libres dans leurs pensées et dans leurs expressions. On n’en a pas assez. Chacun pense qu’est-ce qu’on va dire de moi, de mes enfants ? On croit que c’est bon alors  qu’on laisse pourrir les situations. Alors, quant aux invectives à proprement parler, il y a non seulement de l’insouciance, mais aussi de l’inconscience. Et c’est dommage !

Parlons de l’engagement politique. Sur quelles valeurs peut-on s’appuyer pour redonner confiance aux Burkinabè ?

D’abord, apprendre à être citoyens. J’ai dit l’autre jour sur une chaîne de télévision que je voudrais créer une usine de fabrique de citoyens. On n’a pas de citoyens. Il faut amener chacun à se mêler de la vie de la collectivité. Vous allez dans un centre de santé et on vous reçoit mal, vous avez la responsabilité de le dire dans un média. Vous ne parlez pas mal de la personne, vous dites ce qu’elle a fait. Si les gens pensent que ce que cette personne a fait c’est bien, ça va ; si ce n’est pas bien, c’est tant mieux pour tout le monde. Ça va changer. Et pour moi, tout commence par-là, sinon tout ce qu’on  est en train de faire on est en train de construire sur du sable. Ça n’ira nulle part.

Est-ce cela qui a prévalu à la création du Front de renforcement de la citoyenneté ?

A peu près. On a commencé à travailler dessus depuis 2009 et il y a eu plusieurs noms. En novembre 2014, quand le porte-parole, Luc Marius Ibriga, a été désigné Contrôleur d’Etat, j’ai été désigné porte-parole jusqu’en fin 2017. Il est ensuite arrivé que je sois souvent absent et j’ai demandé de désigner quelqu’un d’autre. C’est Alfred Sawadogo qui est l’actuel porte-parole. Il y a donc de la place pour tout le monde pour créer des citoyens.

Parlons de la magistrature et de la Justice de façon générale de plus en plus décriée. Comment comprenez-vous ce qui se passe ?

Les Burkinabè ont soif de justice et ils ont été témoins que le pouvoir actuel a répondu oui à toutes les demandes de la magistrature. Mais ils ne semblent pas avoir vu en retour une amélioration nette du fonctionnement de la Justice. Il y a des magistrats qui disent que ça s’est amélioré ; mais on attend de voir. Et pourquoi est-ce que cela ne se fait pas ? Est- ce que c’est la faute du ministre ? Est-ce  que c’est la faute des syndicats des magistrats ? Est-ce la faute du Premier ministre ? Du gouvernement ? Du président du Faso qui ne tape pas sur la table ? Je ne sais pas. J’attends une réponse.

Il y a quelques temps, l’actuel président du Ghana a fait licencier une vingtaine de magistrats le même jour. Simplement parce qu’il a eu des dossiers sur ces gens et il n’a pas cherché midi à quatorze heures comme on le dit. Et personne n’a bronché. Mais au Burkina, on a peur que les syndicats de magistrats ne disent on va en grève. Et alors ? Ça va être la fin du monde ? Il faut montrer aux gens qu’il y a des limites en toute chose. Ce n’est pas parce qu’on est ceci ou cela qu’on a la capacité d’influencer tout le monde et d’imposer ses vues. Non! Il faut oser taper du poing sur la table. Ce que ne fait pas ce gouvernement : ni le Premier ministre, ni le président du Faso. Comment voulez-vous que chacun ne pense pas qu’il peut faire ce qu’il veut ? Simon Compaoré (ancien ministre de la Sécurité) lui-même a dit qu’on ne voulait pas les Koglweogo à l’Ouest et finalement, les gars sont allés pour s’imposer. Vous avez vu ce que cela a donné. Quand on dit on va faire quelque chose, on le fait.

Entretien réalisé par Aimé NABALOUM, Frédéric YAMEOGO, Salifou OUEDRAOGO

Ecrit par
Le Reporter
Voir tous les articles
Ajoutez votre commentaire

Ecrit par Le Reporter

Nous suivre sur…