urnes

Législatives et Présidentielle 2020 : A défaut du changement, le vote utile

La perspective des élections semble progressivement reléguer au second plan, le douloureux quotidien des Burkinabè. Plus rien ne semble avoir de l’importance en dehors de l’échéance électorale. Sorties du président ou de son Premier ministre par-ci, investiture de candidats à la présidentielle ou choix des candidats à la députation, ou encore signature d’accord politique et dénonciation de campagne électorale avant l’heure, par-là. Le Burkina politique occupe désormais presque tout l’espace et même les esprits. Pendant ce temps, des Burkinabè continuent de tomber à l’est, au nord, au Centre-nord et au sahel, sans émouvoir les états-majors politiques qui se contentent d’hypocrites condamnations du bout des lèvres ou de tweets. Allons aux élections ! Le reste, on verra. Pourvu que les Burkinabè sachent donner aux politiciens le message fort qui convient au contexte actuel.

Le samedi 15 août dernier, la France a réactualisé sa carte de conseils aux voyageurs à destination du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Le moins que l’on puisse dire est que ces trois pays sont pratiquement déconseillés aux Français. Dans chacun de ces pays, il n’y a qu’un tiers (voire moins) des territoires qui sont en jaune, c’est-à-dire, déconseillés, sauf en cas de nécessité. Tout le reste est peint en rouge, c’est-à-dire fortement déconseillé, voire interdit pour les ressortissants français, européens et américains. L’on peut, avec la fausse fierté de certains  prétendus patriotes Burkinabè, s’écrier que ça n’engage que les Français.

Mais cela n’enlève rien à la réalité de l’extension des zones échappant au contrôle de l’Etat dans plusieurs régions du Burkina Faso. Plusieurs villages dans les provinces du Soum, du Seno, de l’Oudalan, du Yagha, du Yatenga,  du Lorum, du Sourou, de la Kompienga, de la Gnagna, de la Komandjari et du Gourma sont  aujourd’hui vidés de leurs populations et abandonnés aux groupes armés terroristes qui les écument et les rendent désormais inaccessibles.

La ville de Djibo vit le martyre depuis bientôt 4 années. Elle subit régulièrement le blocus imposé par les terroristes au point de provoquer des pénuries récurrentes des denrées de première nécessité. Après avoir perdu son député Maire Amadou Dicko en novembre 2019, Djibo pleure depuis le samedi 15 août, son grand iman, Souhaibou Cissé, tous deux assassinés sur l’axe Kongoussi-Djibo, devenu un véritable nomansland à l’intérieur du territoire burkinabè.

Dans d’autres régions, des chefs de villages et religieux, des élus locaux ont été sauvagement assassinés. On peut citer, entre autres : le chef du village de Nadiaboanli,  le chef dozo Mandé Douôtchè, le chef de Yirgou, le Maire de Pensa, le Maire de Koutougou. Les auteurs de ces forfaits continuent toujours sans doute d’ôter la vie à d’autres Burkinabè.

En somme, dans plusieurs zones et sur plusieurs axes routiers, les groupes terroristes règnent en maîtres et tous ceux qui ont osé défier cette sinistre réalité l’ont appris à leurs dépens. Malheureusement, le gouvernement semble s’être résigné face à cette triste réalité.

Les deux grandes inconnues

Il reste maintenant à savoir si à l’image de l’enrôlement des nouveaux électeurs, les populations de ces zones abandonnées seront exclues du processus de choix du président du Faso et des députés pour la mandature 2020-2025. En effet, les populations de 1619 sur 9299 villages (17%) et de 22 Communes sur 351 (16%) n’ont pu être touchées par le recensement électoral de 2020. A cela, l’on peut ajouter près d’un million de déplacés internes, des Burkinabè qui ont tout abandonné pour sauver leur vie en se réfugiant dans des camps ou des familles dans plusieurs localités du pays. Y aura-t-il des élections dans ces villages et dans ces centres d’accueil pour déplacés internes ?

Les politiques ont refusé de voir la réalité en face et ont préféré s’arcbouter sur le calendrier électoral qu’il faut respecter par tous les moyens et dans n’importe quelle condition, y compris dans le sang des compatriotes des zones hors contrôle de l’Etat. Comme nous l’avons écrit dans les mêmes colonnes à plusieurs reprises, certains sont convaincus que le contexte leur est favorable pour conserver ou arracher le pouvoir. Ils tiennent à ce que les élections soient organisées à bonne date. L’essentiel c’est de conquérir ou de conserver le pouvoir. Peu importe comment et dans quelle condition. Il faut des élections, coûte que coûte ! Vaille que vaille !

Pire, le drame des compatriotes est et sera exploité à des fins politiciennes. C’est à se demander si les animateurs de la scène politique, toutes tendances confondues, n’ont pas perdu leur humanité. Ils ne sont pas seulement dépourvus d’offre politique porteuse d’espérance. Ils donnent surtout le sentiment que rien, en dehors de leurs intérêts égoïstes, ne compte. Même quand ils essaient de faire semblant, ils sont trahis par leur incapacité à cacher leurs calculs politiciens. Ils veulent des élections, alors, ils auront des élections. Sauf cataclysme de dernière minute, les élections auront lieu le 22 novembre.

Au stade où l’on en est, ce serait plus dommageable pour le pays de ne pas tenir les élections. Avec cette classe politique où tout le monde se surestime et ne reconnait aucune légitimité, même celle acquise des suffrages exprimés par la majorité  de  leurs  compatriotestes, une fin de mandat sans renouvellement risque de conduire inexorablement au chaos du fait des ambitions trop démesurées.

La plus grande inconnue, ce sont les conditions dans lesquelles vont se tenir les élections. Le Burkina Faso aura-t-il ou se donnera-t-il les moyens d’assurer la sécurité du processus électoral ? Le doute est permis, au  regard du contexte actuel de persistance des attaques dans plusieurs localités, et surtout du quasi-abandon de plusieurs zones.

Une autre inconnue et non des moindres, c’est ce que les Burkinabè, dans la majorité de ceux qui pourront voter, feront de leur droit de vote. Sauront-ils voter utile, c’est-à- dire, en se donnant une chance de rompre avec les pratiques et les cultures politiques de l’insouciance, de la prédation, des égos démesurés ? La question mérite d’être posée. D’autant plus que l’enrôlement de 2020 a permis d’enregistrer près de 2,4 millions de nouveaux électeurs. Certes, ces inscriptions feront l’objet de toilettage afin d’expurger de la liste électorale les doublons et autres erreurs. Mais déjà, ce nombre indique un certain regain d’intérêt pour le processus électoral. Ça inquiète bien des états-majors politiques qui se demandent à qui profiteront les voix de ces nouveaux électeurs.

Un vote utile pour garder l’espoir du changement

Il ne reste plus à espérer que ce nombre record d’inscriptions en dépit de la grave crise sécuritaire et de la non-accessibilité d’autant de localités, soit la traduction de fortes aspirations au changement vrai, pas celui proclamé sans conviction par des politiciens en manque de propositions concrètes face au drame quotidien des Burkinabè pris en tenaille entre l’insécurité et la misère économique et sociale. Malheureusement, en l’état actuel des candidatures, surtout à la présidentielle, peu d’entre elles suscitent l’emballement.

Toutefois, les Burkinabè, du moins tous ceux qui se sont inscrits, doivent rester mobilisés et participer massivement au double scrutin. A défaut d’avoir des candidatures de la rupture et du changement véritable, ils pourront au moins voter utile. Le vote utile sera celui qui permettra de maintenir la flamme de l’espoir du renouveau. Face à une classe politique essoufflée par 3 décennies de surinvestissement dans l’enrichissement personnel, la destruction des valeurs cardinales de la société burkinabè au profit de l’égoïsme prédateur et des indignités de toutes sortes, il apparaît impératif pour les électeurs de 2020 de faire le choix d’une autre piste pour l’avenir.

Cet avenir se jouera dans l’émergence de nouveaux cadres de débats sur la gestion publique, des réformes politiques et institutionnelles débarrassées des peurs et des calculs de prébendiers qui craignent d’être rattrapés par leur passé ou de perdre leurs avantages et indus. Il faut absolument sortir de ce double scrutin avec une nouvelle reconfiguration de l’arène politique. En effet, la plupart des partis politiques sont presqu’en bout de course. Les principaux partis jouent leur survie. Autant, le parti au pouvoir aura du mal à survivre à la présidence de Roch Kaboré, autant les principaux partis d’opposition auront du mal à tenir encore 5 ans s’ils échouaient lamentablement au soir du 22 novembre. Et tout porte à croire que cela arrivera irréversiblement.

Ce double scrutin est celui d’énormes sacrifices et les électeurs doivent prendre toute la mesure des enjeux et du poids de leur vote. Ils doivent voter utile, savoir transcender les manipulations, les clivages et autres achats des consciences en cours actuellement. Il faut se libérer des chaînes de l’insouciance et de la courte échelle. Il faut porter le choix sur ceux qui offrent l’opportunité, ou à défaut, ne peuvent pas constituer des freins à l’émergence d’une nouvelle élite politique, forgée et portée par une volonté collective de sortir le pays des antagonismes individuels qui se transforment en affaires d’Etat, compromettant toute possibilité de dynamique collective.

Les sillons de cette société burkinabè nouvelle peuvent être tracés au soir du 22 novembre. Il suffit seulement d’ouvrir les yeux, d’écouter attentivement, de saisir et mieux comprendre les voix, pas encore très audibles, mais qui montent dans le vent politique qui souffle actuellement sur le Faso. Il suffit de savoir déjouer les pièges de la diabolisation (armes privilégiées des vieux roublards et leurs apprentis). Il suffira d’écouter sa propre conscience et d’observer avec lucidité l’animation de la vie politique, d’analyser le discours politique et les sentiments profonds qu’il exprime.

Comme l’avait si bien écrit Aimé Césaire, il y a plus de 60 ans maintenant : « A l’heure actuelle, le monde est dans l’impasse. Cela ne peut signifier qu’une chose : non pas qu’il n’y a pas de route pour en sortir, mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes. Celles qui ont mené à l’imposture, à la tyrannie, au crime. C’est assez dire que pour notre part, nous ne voulons plus nous contenter d’assister à la politique des autres. Au piétinement des autres. Aux combinaisons des autres. Aux rafistolages de conscience ou à la casuistique des autres. L’heure de nous-mêmes a sonné. Alors, il nous faudra avoir la patience de reprendre l’ouvrage ; la force de refaire ce qui a été défait ; la force d’inventer au lieu de suivre ; la force « d’inventer » notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent ».

Burkinabè de toutes les conditions sociales, le temps de vous-mêmes a sonné. Sortez massivement et votez utile pour ne pas étouffer l’espoir du changement, pour maintenir cette espérance en un Burkina de vos rêves, de vos aspirations.

Boureima OUEDRAOGO
Ecrit par
Boureima OUEDRAOGO

Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Nunc rhoncus sagittis tortor, a posuere tellus cursus suscipit. Pellentesque euismod aliquam lectus vel aliquet.

Voir tous les articles
Ajoutez votre commentaire

Boureima OUEDRAOGO Ecrit par Boureima OUEDRAOGO

Nous suivre sur…