LUTTE CONTRE LA COVID-19 : Le PDG de Mégamonde, son médecin traitant et la fausse chloroquine

Dans Le Reporter n°287 du 1er au 14 juin 2020, nous révélions une affaire de fausses chloroquines en circulation. Nous sommes en fin avril 2020. L’Agence nationale de régulation pharmaceutique (ANRP) alertait l’opinion sur la circulation de chloroquine de qualité douteuse. Elle invitait alors à plus d’attention, surtout en cette période de Covid-19 où les atouts de la chloroquine étaient mis en exergue. Pour ne pas prendre plus de risques, elle fait appel aux forces de l’ordre afin de traquer les stocks mais aussi et surtout les «dealers». Le résultat sera positif. Des détenteurs et vendeurs de ces faux médicaments avaient été mis aux arrêts par la gendarmerie à Ouagadougou et étaient en attente de leur procès. La société, Mégamonde, elle, avait fait don de chloroquine à l’hôpital de Tengandogo. Le stock a été finalement jugé de mauvaise qualité. L’affaire a connu son épilogue à travers le jugement du 29 juin 2020. Mégamonde reconnait avoir acquis le médicament avec le médecin traitant de son PDG, Nasser Basma. Quant au médecin traitant, Dr Traoré, c’est dans le marché noir qu’il a acheté le produit. Avec qui ?

Les autorités sanitaires avaient déjà émis des inquiétudes quant à l’usage de la chloroquine dans la prise en charge des patients de la Covid-19, et surtout des craintes d’une éventuelle rupture de ce produit au cas où il serait la solution. Il fallait alors faire d’une pierre deux coups : éviter une ruée vers un médicament incertain et songer à en disposer quand il y aura la certitude de son efficacité. A cela, il fallait ajouter les circuits mafieux de vente de faux médicaments qu’il fallait éliminer.

Le ministère de la Santé, à travers l’Agence nationale de régulation pharmaceutique (ANRP), a du placer la barre très haut. L’ANRP appelle à la rescousse, les services de la gendarmerie à travers le pays. Un réseau sera cerné à Ouagadougou. Tout a commencé par cette affaire de don de la société Mégamonde à l’hôpital de Tengandogo. Nous sommes le 27 mars 2020. Une fois le don fait, les précautions seront prises pour s’assurer de la qualité du médicament. C’est alors qu’un échantillon sera transmis au Laboratoire national de santé publique (LNSP) pour analyse. Le 2 avril 2020 les résultats tombent. Grosse surprise ! Selon le LNSP, « cet échantillon de «CHLOROQUINE PHOSPHATE 100 mg comprimé» ne satisfait pas aux exigences de la pharmacopée citée en référence pour le test de dosage. Les exigences d’étiquetage ne sont pas respectées, l’identité et l’adresse du fabricant ne sont pas indiquées ; le numéro de lot figure uniquement sur le conditionnement primaire et non sur le conditionnement secondaire».

Il faut alors trouver l’origine de ces produits illicites. Les enquêteurs mis aux trousses de Mégamonde, auditionnent le Directeur général adjoint, Wenceslas Yaméogo. Ce dernier leur explique que Mégamonde avait déjà fait un premier don de matériel. C’est à  la suite que l’idée est venue de faire un second don, cette fois, de médicaments. «Nous avons pensé aussi à donner des médicaments après avoir suivi le Professeur Didier Raoult (ndlr : Français qui défend la chloroquine comme solution à la Covdi-19) qui disait que la chloroquine soignait la Covid-19. Nous avons demandé au responsable de l’hôpital de Tengandogo si nous pouvions leur apporter du médicament, en l’occurrence de la chloroquine et ceci, bien avant la mise en quarantaine dudit produit», raconte Wenceslas Yaméogo, DGA de Mégamonde. Il reste alors à savoir comment acquérir le médicament.

Toujours, selon les explications du DGA de Mégamonde, c’est le PDG de la société lui-même, Nasser Basma, qui a pris l’initiative d’en trouver. Il entre alors en contact avec son médecin personnel, le Dr K. Sidiki Traoré et lui expose son problème. Cependant, il dira à son médecin qu’il en veut pour lui-même et aussi pour faire un don à l’hôpital au nom du personnel de sa société. Le médicament sera trouvé par le Dr K. Sidiki Traoré puis remis à Mégamonde. «J’ai appelé la Direction de l’hôpital et nous sommes allés leur remettre environ 90 boîtes de chloroquine d’une valeur d’environ 500 000 F CFA. Elle m’a fait déposer le produit dans leur dépôt pharmaceutique», précise le DGA aux enquêteurs.

Comment le Dr Traoré a découvert le circuit illicite de la chloroquine

Une fois mis au courant de la volonté du PDG de Mégamonde d’avoir de la chloroquine, le Dr Traoré va mettre son réseau en branle. De coups de fil en coups de fil, il va finir par tomber sur le bon filon. Mais, «je trouve que s’il y a à refaire, cela ne va plus se reproduire. Je suis désolé d’avoir posé cet acte. C’est moi qui ai cherché le produit jusqu’à le trouver. C’est moi qui ai créé les problèmes aux gens. Vraiment, je regrette mon acte et je reconnais que je suis coupable de ce fait», avoue le Dr Traoré aux enquêteurs. Selon les explications données par ce dernier, ayant été en contact avec des personnes testées positives à la Covid-19, il a voulu se protéger en prenant de la chloroquine. Ce sont ses coups de fil pour trouver le médicament qui ont alerté son garçon de ménage à domicile, Rasmané Kaboré. Ce dernier a intercepté un des propos d’un appel téléphonique du Dr.

«J’ai suivi une des communications de monsieur Traoré avec un de la CAMEG et il parlait de la chloroquine. Son interlocuteur lui a fait savoir qu’il n’y en avait plus. Après sa communication, je lui ai demandé et il m’a confirmé que c’est de la chloroquine qu’il voulait. Il m’a envoyé  chercher dans les pharmacies, en vain. Au retour, je lui ai dit que je connaissais quelqu’un qui pouvait lui trouver le médicament. J’ai ainsi joint mon frère Mohamine Kaboré qui nous a présenté un échantillon. Ensuite, le patron a commandé les produits autour de 600.000 FCFA», explique l’employé de maison. De fil en anguille, les gendarmes mettent la main sur le vendeur du nom de Mohamine Kaboré, un vendeur d’accessoires de téléphones portables à Ouagadougou. Il ne tourne pas autour du pot et avoue son forfait : «J’ai livré environ 200 boîtes contenant chacune 10 plaquettes» de chloroquine.

Pouytenga ? Sankar-Yaaré ?

Dans un premier temps, il affirme avoir acheté le produit au marché de Pouytenga. Mais, il se rebiffe quelques jours plus tard et affirme que le produit a été «acheté à Ouagadougou avec Hamidou Kaboré qui est mon oncle. Il m’aide beaucoup, c’est pourquoi je ne voulais pas le dénoncer. Je l’ai vu vendre de la chloroquine une fois à une autre personne». Et le puzzle se démêle petit à petit. Auditionné à son tour, le nommé Hamidou Kaboré passe également aux aveux. La précision chez lui est qu’il a acheté le médicament dans un marché à Cotonou (Bénin) pour l’emmener à Ouagadougou. «Après échange avec le Dr Traoré et son garçon de ménage, nous nous sommes entendus à 600 000 FCFA le prix du carton de la chloroquine et j’ai fait livrer toute la marchandise. Quelques jours après, Rasmané Kaboré, le garçon de ménage, m’a rappelé pour me dire que le docteur avait besoin d’un container de chloroquine et je lui ai dit que je ne pouvais pas lui trouver ça malgré son insistance». Foi de Hamidou.

Quid des peines ?

Les principaux acteurs qui ont été poursuivis sont, le Dr K. Sidiki Traoré. Il lui est reproché la «mise en danger de la vie d’autrui» pour avoir exposé à un risque de mort ou de blessures des personnes atteintes de la Covid-19 prises en charge à l’hôpital de Tengandogo malgré son statut de médecin. Ainsi, il viole de façon délibérée une obligation mise expressément à sa charge par les lois et règlements, d’avoir acheté de la chloroquine en comprimés non testée à travers un circuit non légal et avec des personnes n’ayant aucun agrément pour la vente de ces médicaments.

Quant à Mohamine Kaboré et son oncle Hamidou Kaboré, il a été décerné depuis le 13 mai 2020, un mandat de dépôt, contrairement au médecin. Les deux sont poursuivis pour «exercice illégal de la profession de pharmacien» et accusés d’avoir «acheté, détenu et vendu des médicaments, en l’espèce de la chloroquine en comprimés, sans être titulaire d’un diplôme d’Etat en pharmacie ou d’un certificat reconnu et jugé équivalent par le gouvernement du Burkina Faso ».

A l’issue de l’audience du 29 juin 2020 au Tribunal de Grande instance (TGI) de Ouagadougou, tous trois ont été reconnus coupables et condamnés à deux mois de prison assortis de sursis, une amende ferme d’un million FCFA. Ils devront également payer à la Ligue des consommateurs, partie au procès, la somme symbolique de 01 FCFA. Mais l’enquête s’est poursuivie, puisque les déclarations des personnes auditionnées ont permis d’avoir d’autres pistes potentielles de vente de faux médicaments aussi bien à
Ouagadougou qu’ailleurs. De toutes évidences, les enquêtes se poursuivent, selon une source proche de la gendarmerie. Affaire à suivre !

Aimé NABALOUM
Ecrit par
Aimé NABALOUM
Voir tous les articles
Ajoutez votre commentaire

Aimé NABALOUM Ecrit par Aimé NABALOUM

Nous suivre sur…