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NOUNA : Un agent de l’Action sociale en prison pour menaces de mort

Celui que nous avons décidé de nommé HZ est moniteur d’éducation spécialisée en service  à la Direction provinciale de la Femme, de la Solidarité nationale et de la Famille de la Kossi. Depuis le 07 août 2018, il croupit en prison à la Maison d’arrêt et  de correction de Nouna. Sans l’assistance d’un avocat, il a été jugé et condamné à 18 mois de prison ferme pour «menaces de mort» sur son Directeur provincial. L’épilogue d’un long conflit entre lui et ce dernier. Le Secrétariat général de son ministère de tutelle a pourtant suivi de bout en bout l’évolution du conflit entre les deux hommes. La question, comment un ministère à qui revient la promotion de la solidarité et la lutte contre l’exclusion sociale a pu vraisemblablement échouer dans la conciliation entre deux de ses agents ? Qu’est-ce qui a tant opposé les deux hommes? Comment en est-on arrivé à des «menaces de mort» pour ensuite se retrouver en Justice ?

Avant qu’on en arrive à son emprisonnement, HZ a adressé plusieurs correspondances à ses supérieurs hiérarchiques durant plus d’un an. Sa toute première correspondance date du 29 juin 2017 et adressée à la Secrétaire générale (SG) du ministère de la Femme, de la Solidarité nationale et de la Famille. L’agent HZ lui fait part de l’existence d’un «malaise» entre lui et son Directeur provincial (DP) Moustapha Ouattara. Tout serait parti d’une inspection technique des services sur le projet «Fonds communs Genre» en juillet-septembre 2016, à la Direction provinciale du ministère à Nouna. HZ raconte que pour avoir été honnête lors de son entretien avec les inspecteurs, il «vit des maltraitances multiformes après des tentatives d’intimidations». Il poursuit que, «… dans le but d’apporter de la lumière à l’inspection technique afin que nos conditions de travail soient améliorées lors des prochaines phases des activités, j’ai étalé ce que j’ai vécu, la vérité absolue ». Conséquences, l’agent avoue se sentir «exclu de toutes les activités de la Direction après le passage de l’inspection technique». Convaincu que son DP a eu les échos de ses échanges avec les inspecteurs, le moniteur d’éducation social conclut dans sa lettre adressée à la SG que, «cette inspection technique nous a fait donc plus de mal que de bien».

En plus de l’exclusion, des humiliations, des injures qu’il dit subir, son DP lui aurait tenu d’autres propos qu’il n’est pas prêt d’oublier : «il m’a dit ouvertement qu’en tant quinspecteur, même si un jour il n’est plus un Directeur provincial, son titre d’inspecteur reste, par contre, un agent de catégorie B ou C, on peut bloquer sa carrière pour qu’il n’avance plus». Dès lors, HZ se soucie de sa carrière qu’il estime   être «en danger». Dans une autre correspondance adressée à la SG du ministère,    l’agent la prie «d’intervenir afin de résoudre définitivement ce conflit pour éviter toute surprise désagréable». Suite à cette lettre, la SG a dû réagir, mais une réaction qui n’a certainement pas eu d’impact, puisqu’à la date du 15 septembre  2017, l’agent HZ s’adresse cette fois-ci au Directeur régional (DR) de la Boucle du Mouhoun de son ministère. A ce dernier, il fait savoir que son intervention suite à laquelle le DP et lui se sont engagés à respecter ses conseils est «loin d’être une réalité ». Au contraire, écrit-il, « …le DP a convoqué une rencontre avec l’ensemble des travailleurs…, et il a procédé à des nouvelles accusations à mon égard. …j’aimerais qu’il donne les preuves de ces accusations afin que je retrouve ma confiance et ma dignité dans la société».

Près de six (06) mois après ces échanges avec son DR, l’agent HZ décide encore de s’adresser à la SG et lui confie avoir cru que les interventions des supérieurs hiérarchiques allaient changer les choses, mais «c’est bien le contraire», note-t-il. L’agent HZ est visiblement à bout de souffle, en témoignent ces propos à l’endroit de la SG : «Je suis arrivé à un point où je suis prêt à me donner tout pour tout. Je ne pourrai plus accepter qu’un être humain avant tout comme moi, décide de mettre ma carrière en danger et que personne ne peut empêcher. Autrement dit, lorsque l’administration ne peut pas résoudre définitivement ce conflit, je serai obligé d’user de tous les moyens jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour agir afin de préserver ma dignité sur cette terre. Afin de prévenir toute surprise désagréable, je sollicite une fois de plus votre intervention».

Environ deux mois après cette correspondance, soit le 02 mai 2018, c’est au tour du Secrétaire général de la section provinciale du Syndicat national des travailleurs de l’Action sociale (SYNTAS/Kossi) d’écrire à la SG du ministère, pour l’informer que la section provinciale du SYNTAS a décidé de suspendre toute activité au sein de la Direction à partir du 02 mai 2018 jusqu’à nouvel ordre. Pour cause, le contenu d’une lettre que leur collègue HZ a adressée au syndicat. «Il ressort de cette lettre que monsieur HZ décide de tuer son ennemi qu’est le Directeur provincial avant de se suicider. Il demande également aux collègues d’informer ses parents de venir le débarrasser du bureau du futur directeur. Il menace également certains collègues car ils sont considérés comme des complices », relate le responsable syndical. Les collègues de HZ ont par la suite apporté cette lettre qui serait écrite en rouge, à la Brigade territoriale de gendarmerie de Nouna.

Je  vous quitte à ces paroles, Adieu ! Adieu ! Adieu !

Cette lettre de HZ dont nous avons eu copie se termine par «Je vous quitte à ces paroles, Adieu ! Adieu ! Adieu !». Il s’adresse ainsi à ses collègues en écrivant que «lorsqu’on est conscient que quelle que soit la durée d’une vie sur terre, on finira par mourir, on ne devrait plus craindre la mort quel que soit le moment. Le plus important que ton nom reste sur terre et de façon positive. Par exemple, lutter contre la corruption, la discrimination, l’exclusion, la mauvaise gouvernance sont des actions que peut se donner la vie. C’est dans ce sens que je donne ma vie en sacrifice contre tout ce que vous avez suivi depuis un certain moment, mon traitement par le DP ». HZ prend le soin de préciser que son «objectif de sacrifice» est de permettre aux autorités du ministère de prendre au sérieux le cas de toute personne qui serait dans la même situation que lui.

A propos des menaces de mort contre son DP dont fait cas le syndicat, l’agent HZ ne se reconnait pas dans ces accusations. Dans une note d’explication que la gendarmerie lui aurait demandée, dans laquelle il dit être «prêt à regretter un fait que de nier un fait»,  on peut lire, «des agents ont interprété mon écrit soit disant que j’ai dit que je vais tuer le DP mon ennemi et que eux aussi ils sont en insécurité. Le bureau provincial du syndicat qui parle de grève vise un autre objectif ou a été monté. Les preuves sont d’abord l’interprétation de mes propos dans leur écrit. Ce même bureau a reçu à trois reprises mes sollicitations de contribuer de façon impartiale à la résolution du conflit, mais il a répondu que le conflit qui m’oppose au DP est un conflit personnel, donc ne relève pas des attributions du syndicat». Toutefois, ce que l’agent HZ a appelé «sacrifice» dans sa lettre n’a pas eu lieu. C’est dans une correspondance datée du 29 juillet 2018, adressée à la SG du ministère, qu’il explique qu’à la suite de sa lettre adressée à ses collègues, il a été suspendu «par voie téléphonique». Dans cette note, il dit à la SG qu’après trois mois de suspension, il lui suggère sa reprise de service dès le lundi 06 août 2018.

De la suggestion de reprise de service…à la prison

Le 06 août 2018, HZ ne reprendra pas service. A cette date, il aurait plutôt reçu une convocation pour répondre à une citation directe au palais de Justice de Nouna le lendemain. De ce qui ressort de la décision de Justice, issue de l’audience publique ordinaire  du 07 août 2018 du Tribunal de grande instance de Nouna dont nous avons obtenu copie, le Procureur a engagé des poursuites contre HZ pour avoir menacé de mort par écrit, Moustapha Ouattara. Le ministère public a finalement requis contre HZ une peine d’emprisonnement de dix-huit (18) mois et une amende de six cent mille (600 000) FCFA, le tout assorti de sursis. Mais, le tribunal, lui, a déclaré l’agent coupable des délits de menace de mort et l’a condamné à une peine d’emprisonnement ferme. De l’audience, HZ est emmené directement derrière les barreaux. N’ayant pas bénéficié de l’assistance d’un avocat lors de sa comparution, HZ a interjeté appel, à en croire une source proche du dossier.

La gestion d’un  «projet» comme nœud du conflit entre HZ et son DP ?

Des échanges que nous avons eus avec des collègues de l’agent HZ, tout serait parti des causeries éducatives à mener dans le cadre du projet «Fonds commun Genre» dans  des localités de la Kossi. Alors que des agents de la Direction, dont HZ, devaient effectuer des sorties pour ces causeries,  «ils reçoivent comme argent de carburant, des sommes nettement en deçà des sorties antérieures effectuées dans les mêmes villages pour les mêmes causes», explique-t-on. Selon ces sources qui appuient les  dires de HZ, le DP aurait confié faire ces retenues sur les montants alloués au carburant des agents pour un «panier commun», qui sera ensuite réparti à l’ensemble des travailleurs. Un panier dont des agents avouent n’avoir jamais eu connaissance.

Une autre «situation conflictuelle» serait née entre les deux agents à la suite d’une formation des agents sur les mutilations génitales féminines. Les conditions des organisateurs étaient de 5000f pour le carburant et 5000f pour la prise en charge par causerie. Mais après la formation, le DP aurait remis le compteur à zéro pour ensuite imposer ses conditions qui revoient ces sommes à la baisse. L’agent HZ l’aurait fait savoir qu’ils auront «des difficultés pour les reçus de carburant qui sont obligatoirement des reçus de 5000f ».

A se fier aux lettres de l’agent, l’autre  incompréhension entre lui et son DP est relative à la gestion d’enfants admis au service de l’Action sociale. HZ qui estime avoir contribué à la prise en charge de ces enfants a vu son nom rayé des états d’émargement au profit d’autres agents. Le DP n’aurait pas apprécié l’indignation de l’agent sur ce point.

HZ a certainement saisi au bond le passage des inspecteurs techniques pour expliquer tout ce qu’il jugeait injuste, malgré les instructions de son supérieur. «DP nous a dit que s’ils demandent par rapport à la gestion du carburant, de dire que nous avons reçu tous les frais de carburant comme prévu par personne et par causerie et que c’est nous qui avons fourni les reçus», lit-on dans une de ses lettres.

La Secrétaire générale à qui l’agent HZ a adressé plusieurs correspondances a-t-elle tout mis en œuvre pour résoudre ce conflit entre les deux agents ? En début du mois d’octobre 2018, nous avons introduit une demande d’audience auprès de ces services pour en savoir davantage, mais aucune réponse formelle pour le moment. Selon des sources locales, après la condamnation de HZ, une mission de la Direction des Ressources humaines du ministère s’est rendue à Nouna pour lui rendre visite, mieux, un avocat serait engagé pour défendre l’agent en appel.

Le DP Moustapha Ouattara nie tout et pointe un doigt accusateur sur le DR Ali Démé

Depuis le 19 septembre 2018, Moustapha Ouattara a été relevé de son poste de Directeur provincial de la Femme, de la Solidarité nationale et de la Famille de la Kossi. En mi-octobre, il a accepté de nous rencontrer. D’entrée de jeu, il n’a pas tari d’éloges à l’endroit de HZ. «C’est une triste réalité, c’est mon agent mais c’est un frère, il était un agent exemplaire, dans mes notations, je l’ai toujours noté 9/10, on collaborait bien, nos relations étaient propres, c’était mon bon petit», a-t-il avancé. Mais du revers de la main, il balaie toutes les accusations de mauvaise gestion faites à son encontre par l’agent dans ses correspondances ; il les qualifie d’ailleurs d’imaginations et d’alibis. Moustapha Ouattara se dit plutôt victime de l’agent qui lui aurait dit ouvertement vouloir qu’on l’enlève de son poste. Il dit ne pas comprendre pourquoi HZ ne lui a jamais adressé une lettre de réclamation, ne s’est jamais plaint au Haut-Commissaire ni en Justice, mais a opté d’adresser directement ses correspondances à la SG et au DR. De ce fait, Moustapha Ouattara n’exclut pas une instrumentalisation de HZ par une main cachée contre sa personne. Il fait  ainsi allusion à «un contentieux entre lui et le DR Ali Démé» datant de 2014 et qui s’est poursuivi avec l’inspection technique en question.  « …je savais qu’il y avait un coup monté derrière cette inspection, parce que quand ils sont venus chez moi, sur leur ordre de mission, il n’y avait pas Nouna, … quand j’ai compris que c’est mon nouveau DR qui est en bas des choses, ça m’a énervé. J’ai dit que je ne veux pas répondre à leur truc. Donc ils sont repartis. Quand ils ont fait leur rapport effectivement, c’est le problème de la caisse de solidarité seulement qui est ressorti comme quoi j’ai refusé de donner les pièces justificatives. Et c’est vrai, l’inspection technique a voulu voir clair dans la gestion de la caisse de solidarité alors qu’ils sont venus inspecter la gestion du projet, donc je me suis opposé », explique Moustapha Ouattara.

«C’est après cela que la SG m’a fait savoir que l’agent HZ se plaint qu’après le passage de l’inspection technique, il est maltraité. J’ai demandé à la rencontrer pour expliquer ma part de vérité, mais jusqu’à ce jour, je n’ai jamais été reçu», poursuit-il. Le climat restera ainsi critique jusqu’à ce qu’intervint la lettre dite de «menaces de mort», dont le DP dit avoir sérieusement cru, d’où son rapport y relatif à sa hiérarchie et sa plainte dès le 05 mai 2018 contre l’agent pour «menaces de mort. Mais après la condamnation de l’agent, Moustapha Ouattara reçoit de son DR, un message : «J’ai informé Madame la SG, elle m’a chargé de vous dire de retirer votre plainte».

« Incompréhensible»,  juge-t-il la réaction de son DR, en ce sens que ce dernier lui a envoyé une note en date du 02 mai 2018 relative au mot d’ordre de débrayage lancé par le syntas/Kossi suite à la lettre de HZ. «Suite à la situation conflictuelle vous opposant à l’agent HZ, le personnel, à travers le SYNTAS, a décidé de la suspension de toute activité du service à partir du 2 mai 2018. Par la présente, je te rappelle que malgré cette situation, tu as l’obligation de faire fonctionner convenablement la Direction provinciale dont tu as la charge. Aussi, je t’invite à prendre toutes les dispositions nécessaires au fonctionnement des services de la Direction provinciale et de rendre compte de toutes les difficultés rencontrées à cet effet», lit-on dans la lettre du DR.

La réponse de Moustapha Ouattara ne s’est pas fait attendre. Deux jours après, il écrit: « Suite à la lettre de menace de mort à mon encontre, de retour de mon autorisation d’absence, j’ai constaté l’arrêt du travail les 2, 3 et 4 mai 2018.  Depuis le lundi 7 mai, les services de la Direction  provinciale  fonctionnent malgré l’insécurité et la psychose qui règnent toujours. Par ailleurs, je tiens à vous rassurer qu’il n’existe pas de conflit avéré entre HZ et ma personne. Mais plutôt une tentative d’assassinat et de menace de mort perpétrée par ce dernier à mon égard. Du reste, je l’ai largement expliqué dans le rapport que je vous ai transmis. En tout état de cause, je vous rendrai compte en temps réel des difficultés et de l’évolution de cette affaire qui du reste suit son cours au parquet de Nouna. Pour  notre part, il serait judicieux que la hiérarchie envisage des concertations avec tous les acteurs concernés dans l’optique de ramener la paix et la quiétude dans cette structure, gage d’un bon fonctionnement de la Direction provinciale». D’emblée, Moustapha Ouattara dit ne pas comprendre pourquoi malgré ses rapports transmis à sa hiérarchie dans lesquels il a précisé que la procédure judiciaire est déjà engagée, aucune réponse ne lui a été adressée et c’est au lendemain du jugement qu’on lui dise de retirer sa plainte.

Dans tous les cas, il confie n’avoir pas souhaité que l’agent HZ écope d’une peine ferme. «Au tribunal, j’ai juste demandé qu’il renonce à la menace de mort à mon encontre, ce que je souhaitais, c’est un sursis pour le dissuader de ne pas mettre à exécution sa menace», confie Moustapha Ouattara. «J’étais convaincu que l’affaire pouvait se régler en famille, mais personne n’a fait le pas dans ce sens», a t-il ajouté.

Pour sa part, le Directeur régional, Ali Démé, que nous avons joint au téléphone, même s’il admet quelques contradictions qui pourraient exister, réfute l’existence d’un quelconque contentieux entre lui et Moustapha Ouattara de par le passé. Pour ce qui concerne la lettre de «menaces de mort» de l’agent HZ, il confie avoir eu des échanges là-dessus avec son DP. Par contre,  Ali Démé dit n’avoir pas été mis au courant que l’affaire est arrivé en Justice.

Dasmané Niangané

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