NOUVEL EMBALLAGE DES PAQUETS DE CIGARETTE : «Nos copines vont refuser de nous embrasser», jeunes fumeurs

Depuis le 1er juillet 2019, un nouveau message graphique apparait sur les emballages de cigarettes en circulation au Burkina Faso. Ce message sanitaire est matérialisé par une image montrant la bouche d’un homme défigurée par la consommation du tabac. Ce changement découle de l’application de la loi n°040-2010/AN du 25 novembre 2010 sur la lutte contre le tabac au Burkina. En effet, elle fait obligation à tout fabricant, entreposeur ou distributeur de produits de tabac au Burkina Faso, d’apposer sur les emballages, des Messages sanitaires graphiques (MSG) préalablement validés. Si la mesure vise à respecter la loi, elle recherche le découragement chez les anciens, nouveaux et futurs fumeurs. Cependant, elle est diversement appréciée par les consommateurs et les vendeurs. Entre amertume, colère et satisfaction, les avis divergent.

Les paquets de cigarette ont de nouveaux «habits». Ils affichent un nouveau visage, le message sanitaire graphique, qui diffère complètement des anciens paquets, souvent fièrement tenus par les fumeurs. Mais ce visage du paquet de cigarette, selon certains fumeurs, ne leur fait ni chaud, ni froid. Tout est fumée de toutes les façons.

23 juillet 2019, quartier 1200 Logements. C’est sous une fine pluie qui adoucit les corps chauffés par un précédent soleil de plomb que nous sommes allés à la rencontre de fumeurs et vendeurs de cigarettes à propos de la mesure d’apposition du message sanitaire graphique sur les paquets de cigarette. Nous voilà à la boutique de Koné Delma. Large d’environ deux mètres carré de superficie, il y est avec sa femme. Mais chez les Koné, les clients ne se bousculent pas d’abord en cette matinée. A peine sommes-nous arrivés que nous apercevons un jeune, de taille moyenne, la quarantaine bien sonnée, sortant de la boutique avec «un bâton fumant» entre les doigts. Il s’appelle Jean-Pierre, photographe de son état. Tiens ! Difficile de cacher ce bâton blanc fumant : c’est une cigarette allumée. Il s’apprête à démarrer sa moto garée là, juste devant la boutique. Il n’aura pas le temps de le faire, nous lui faisons un signe de la main pour qu’il ne démarre pas.

Après quelques salamalecs, nous déclinons notre identité tout en prenant soin de lui suggérer un entretien sur la mesure d’apposition du nouveau message sanitaire graphique sur les emballages des cigarettes. Visiblement, nous sommes à «la bonne porte». Tout excité, il accepte notre entretien, tout en maniant allègrement le «bâton fumant». Il prend d’abord le temps de tirer une bouffée en gardant sa cigarette légèrement serrée entre des lèvres bien noircies, vraisemblablement du fait de la fumée depuis des années. Une autre bouffée encore : il  inspire, expire et rejette une fumée qui nous embaume le visage comme pour dire que la mesure ne l’a pas ébranlé. Le visage sombre et perdu dans son propre nuage de fumée, il parle enfin : «Je trouve la mesure très bien, mais personnellement, cela n’a pas eu d’impact sur moi d’abord».

Pour Jean-Pierre donc, la décision d’arrêter de fumer est, selon lui, personnelle. Il soutient  que fumer, «c’est entrer dans un jeu, et quand on entre là-dedans, il devient difficile d’en sortir définitivement.» Cependant, il dit être conscient des conséquences de la consommation de la cigarette. Quant à savoir quand arrêtera-t-il de fumer, Jean-Pierre dit s’en remettre à Dieu. «Mais, comme nous on est déjà tombé dans le jeu, ça fait que nous prions Dieu pour qu’il nous  fortifie, pour que nous arrêtions», confesse-t-il. A propos du visage défiguré du fumeur sur l’emballage, «ce n’est pas la cigarette qui a fait ça, les gens ont commencé à fumer la cigarette, ce n’est pas aujourd’hui. Nous sommes nés trouver que nos grands-parents étaient des fumeurs. Par exemple, moi, mon père a fumé pendant quarante-cinq ans avant d’arrêter, mais on n’avait jamais vu ces genres de choses. C’est pour nous motiver à arrêter de fumer». En clair, Jean-Pierre s’est laissé convaincre que cette image n’a pas été provoquée par la cigarette, mais plutôt une manière de mettre la pression sur les fumeurs afin qu’ils arrêtent. Cependant, il reste convaincu que cette mesure aura beaucoup d’effets sur les nouveaux fumeurs et ceux qui voudraient se lancer là-dedans. Quant aux anciens fumeurs, cette image, bien que choquante, n’aura pas trop d’impact sur eux. C’est visiblement peine perdue pour certains fumeurs de la trempe de Jean-Pierre.

Quant au boutiquier Koné, c’est avec enthousiasme qu’il nous reçoit après avoir observé la conversation. Son épouse dans la boutique, les yeux rivés sur le poste téléviseur accroché à l’angle, regarde défiler les images, pendant que son mari tient la conversation avec nous en s’occupant des clients. Pour lui, il n’y a point de débat, l’image a beaucoup choqué les fumeurs. Il tient cela du fait que la plupart refuse de prendre les  nouveaux emballages. «Les fumeurs, quand ils viennent acheter quelques bâtons de cigarette, suggèrent qu’on les mette dans un sachet plutôt que dans le nouvel emballage». Quant à l’impact de cette mesure sur les ventes, le boutiquier Koné est catégorique. Dans tous les cas, «c’est la même quantité de cigarettes qui continue de sortir de ma boutique», confie-t-il, avec un léger sourire.

Après quelques minutes, nous sommes dans le quartier Wemtenga, dans les encablures du boulevard Charles de Gaulle, chez Madi. Visiblement dans la trentaine, lui aussi tient une petite boutique où il vend de la cigarette. En plus d’en vendre, Madi fume. Il n’a pas assez de temps, ses clients affluent. Nous patientons juste quelques minutes et il finit par nous rejoindre. Nous lui annonçons l’objet de notre présence. Après hésitation, il décide de nous parler mais beaucoup plus dans la peau du fumeur que du  vendeur. «C’est de la publicité, parce que quelqu’un qui fume, nous sommes sûr que sa bouche ne peut pas devenir comme ça», proteste-t-il d’entrée de jeu. Tout comme Jean-Pierre, il argue que cette image vise à calmer les jeunes, potentiels fumeurs, surtout les élèves. Madi va plus loin en affirmant que «même s’ils veulent, ils n’ont qu’à mettre la tête d’un mort, cela ne pourra pas nous influencer ». Et de poursuivre : «Nous, la seule chose dont nous avons peur est qu’avec le temps, il ne faudrait pas que les fabricants ajoutent des produits toxiques dans la cigarette». Pour lui, cette photo ressemble plutôt à «quelqu’un qui a fait un accident». En conclusion, il s’agit d’un montage, se rassure-t-il.

Notre tournée s’achève dans un kiosque bondé de monde et surchauffé de débats, non loin du marché de Wemtenga. Ils sont jeunes pour la plupart. Hamidou et Ismaël sont tous des élèves, respectivement âgés de 20 et 21 ans. Ils sont tous fumeurs. Hamidou tient son bâton de cigarette en main. Il la «tire» tout doucement. Quant à Ismaël, lui, est en train d’éteindre son mégot. Après présentation, tous les yeux se braquent d’un coup sur nous quand nous leur donnons l’objet de notre visite. Hamidou s’empresse et nous fait savoir d’un ton sec que cela tombe bien. «C’est une bonne occasion pour dire ce que nous pensons de cet emballage des cigarettes», nous lance-t-il. Ismaël, quant à lui, est très hésitant. C’est avec une voix tremblante qu’il répond à nos questions. Les deux élèves s’accordent sur un fait. Pour eux, cette image est un pur «montage». Ils soutiennent que c’est pour décourager les jeunes qui voudraient fumer dans l’avenir. Hamidou soutient que l’image l’a choqué lorsqu’il l’a vue pour la première fois. «J’ai eu du mal à fumer les instants qui ont suivi, mais après, c’est passé», précise-t-il. R.A.K qui a requis l’anonymat a subi le même choc au premier contact avec le nouvel emballage. Il raconte avoir pris la  cigarette  dans le nouvel emballage et une fois déposée sur sa table, avant de boire une bière, il a été «violenté» par cette bouche tuméfiée. Il a regardé l’image, soupiré et résisté. Mais c’était juste pour quelques minutes. Il a cédé et a fini par allumer un premier  bâton, malgré  lui.

«J’ai  semblé fumer par nécessité ce jour-là», raconte R.A.K. Mais, Hamidou a une toute autre inquiétude, à savoir les relations avec les copines. Il ne doute pas que cette image aura un impact négatif  sur cet aspect des choses. «Si les filles voient ces images, elles ne vont plus nous accepter, car elles auront peur de sortir avec quelqu’un qui pourrait avoir une telle maladie en fumant». Mais les fumeurs ne manquent pas d’arguments pour se donner surtout bonne conscience. C’est le cas de Jean-Pierre qui s’évertue à faire croire qu’il s’agit d’intérêts économiques que le gouvernement recherche. Pour lui donc, le gouvernement tire un intérêt dans la production, l’importation et la distribution de la cigarette. D’où son incompréhension de la tergiversation du gouvernement pour interdire la fabrication et l’importation des cigarettes. Il affirme : «Nous pensons que si le gouvernement veut prendre soin de sa population, il n’a qu’à interdire l’importation et la fabrication des cigarettes au Burkina ».

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Salifou OUEDRAOGO
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