SITUATION SECURITAIRE AU BURKINA : Il faut craindre que le pire ne soit à venir !

La situation sécuritaire se détériore en cette saison pluvieuse dans les régions du Sahel, du Centre-Nord et du Nord. Elle semble hors de tout contrôle. Pendant que les Forces de défense et de sécurité (FDS) ratissent large à travers l’opération Ndoofu (déraciner en langue fulfudé) dans les régions du Sahel et du Nord, des groupes d’individus armés non identifiés sèment la terreur dans plusieurs villages, entraînant des exodes massifs vers des zones plus sécurisés. De Sebba dans la région du Sahel à Tangaye dans la région du Nord, en passant par Pensa, Dablo, Barsalogho et Pissila dans le Centre-Nord, on ne compte plus le nombre de villages vidés de leurs habitants. Certains fuyards sont arrivés dans la capitale Ouagadougou, d’autres sont allés plus loin au Sud (vers la frontière avec le Ghana) et à l’Ouest. Outre les enseignants et autres agents publics, bien des élus locaux et les membres de Conseils villageois de développement (CVD) ont déserté leur Commune et village pour échapper à la barbarie innommable des groupes terroristes. Des milliers de paysans ne cultiveront pas cette année. Il faut se préparer au pire.

Kankandé, une bourgade d’à peine un millier d’habitants située dans la Commune de Kaya, chef-lieu de la région du Centre-Nord et de la province du Sanmatenga, s’est vidé de ses populations en quelques heures, le samedi 27 juillet dernier. Une rumeur d’attaque imminente du village par des groupes terroristes était à l’origine de cette débandade généralisée. La veille (dans la nuit du 25 au 26 juillet 2019), une vingtaine d’individus armés non identifiés ont perpétré une attaque dans le village de Diblou, situé à environ 30 km de Pissila, dans la même province du Sanmatenga. Le bilan fait état de 15 personnes tuées, des boutiques de commerçants, des motocyclettes incendiées et le marché saccagé. Le 22 juillet 2019, dans la Commune de Kaya, un infirmier du CSPS de Wintokolga, en campagne de vaccination, a été tué par des assaillants qui ont aussi blessé un habitant dudit village, violenté des femmes à Kiemna-Yarcé et emporté une moto. Le 21 juillet 2019, une quarantaine d’individus armés non identifiés ont attaqué des villages de la Commune de Dablo (toujours dans la province du Sanmatenga), faisant 11 victimes : 2 personnes tuées, 6 assassinées à Binthiou et 3 personnes tuées à Dofi. Là encore, des biens matériels (des motos, des tricycles, etc.) et des animaux ont été emportés.

Ce qui s’est passé dans ce village de Kankandé illustre l’ampleur de la terreur qui a gagné une grande partie des villes et des campagnes du Burkina, surtout dans la région du Centre-Nord qui, depuis le début de l’année, est devenue le théâtre d’incursions meurtrières des terroristes suivies de déplacements massifs des populations vers les chefs-lieux des Communes ou des centres d’accueil.

Depuis fin mai, les terroristes sont passés à une autre étape de la terreur. Ils n’attaquent plus les symboles de l’Etat et sa puissance. Ils font des incursions dans plusieurs villages, opèrent quelques exécutions et somment les populations de déserter les lieux. Ils ciblent ces paisibles populations civiles sans défense avec une intention réelle de les faire fuir leur village et de faire main basse sur leurs bétails, vivres et autres matériels de valeur. Ce type d’exactions s’opère, pour le moment, dans les régions du Sahel, du Nord et du Centre-Nord. Elles entraînent presque quotidiennement de nouveaux exodes massifs de populations qui fuient leur village pour se mettre à l’abri.

Dans la région du Sahel, particulièrement dans la province du Soum, plusieurs villages ont subi ces nouvelles manifestations du terrorisme. La région du Nord, malgré l’opération Ndoofu (en cours) n’est pas non plus épargnée. Dans plusieurs Communes de cette région (Bahn, Tangaye, Kain, Thiou, Koumbri, Sollé, Titao, etc.), des élus locaux, membres des CVD, des chefs religieux et coutumiers ont été contraints de trouver refuge, soit à Ouagadougou, soit à Ouahigouya. Officiellement, les déplacés internes sont estimés à environ 220 000 personnes. Le nombre d’écoles fermées s’élève à près de 2000, avec plus de 300 000 enfants déscolarisés. Beaucoup d’entre eux risquent de ne plus repartir à l’école. Ces chiffres tiennent-ils compte des déplacés non accueillis dans les camps ? Combien de villages sont-ils devenus des cités fantômes où seuls quelques téméraires (des hommes) et vieilles personnes défient la hantise de visites indésirables à tout moment ? Combien sont-ils  aujourd’hui les Conseils municipaux qui ne peuvent plus tenir de session de crainte d’être visés par les attaques terroristes ? Combien de paysans ne cultiveront pas cette année dans ces régions sinistrées par le terrorisme ?

Un glissement dangereux vers de nouvelles formes de la terreur

Au début de l’année 2019, les attaques terroristes étaient, le plus souvent, dirigées vers des communautés en ciblant leurs symboles ou leurs leaders. L’on se souvient, entre autres, des assassinats du chef de Yirgou et des membres de sa famille (dans la nuit du 31 décembre 2018 au 1er janvier 2019), du Cheikh Werem Issoufi, son fils à Arbinda (le 31 mars 2019). A l’Est également, des imams ont été exécutés froidement. Suivront les attaques contre les églises catholiques et protestantes dans les régions du Sahel (Silgadji, 28 avril 2019), du Centre-Nord (Dablo, 12 mai 2019) et du Nord (Toulfé, 27 mai 2019).

Le ciblage des pratiques et acteurs religieux et coutumiers participaient vraisemblablement d’une stratégie visant à opposer les communautés et susciter des affrontements de nature à perturber durablement la cohésion sociale et la cohabitation pacifique entre des groupes ethniques qui ont toujours vécu en bonne intelligence. Dans certains cas, ces attaques ont effectivement suscité des représailles monstrueuses comme les massacres de Yirgou et d’Arbinda. Fort heureusement, jusque-là, les communautés religieuses font montre d’une relative résilience face à cette tentative d’opposition des unes contre les autres par les groupes terroristes.

Mais ces groupes ne cessent de changer de stratégie, d’adapter leur mode d’action aux exigences, aux avancées des initiatives étatiques, notamment, des forces de défense et de sécurité. En effet, excepté les embuscades sur les axes routiers contre des patrouilles, les attaques ciblant les postes des FDS ont considérablement diminué. Celles-ci sont de plus mieux organisées et mieux préparées pour riposter à d’éventuelles attaques. Désormais, ce sont donc de paisibles villageois qui sont la cible de la folie meurtrière. La terreur a envahi plusieurs villages dans les régions du Sahel, du Nord, de l’Est, du Centre-Nord et de la Boucle du Mouhoun.

Cette nouvelle forme de la terreur qui s’opère dans ces différentes régions indique une certaine capacité des groupes terroristes à diversifier leurs moyens de harcèlement de l’Etat et à prendre une certaine avance sur les réponses institutionnelles. Cela provoque un débordement au niveau de l’Etat qui n’est pas préparé à gérer une telle situation de flux massif de déplacés.

Face à ce glissement tactique, la réponse étatique reste résolument axée sur l’option militaire des initiatives visant l’amélioration des conditions de vie des populations des zones concernées, à accueillir des déplacés. Malheureusement, cette stratégie peine à produire des résultats à la hauteur des  défis.

L’opération Otampuanu à l’Est et au Centre-Est a  permis de reprendre une bonne partie du territoire national occupé pendant plusieurs mois par des groupes terroristes dans ces régions. La sécurité n’y est pas totalement rétablie, mais les populations reconnaissent une nette amélioration, avec une baisse considérable des attaques (qui ne sont plus quotidiennes comme en 2018 et début 2019) et un retour progressif des services publics de l’Etat, de la liberté de circulation entre les différentes localités des régions. Malgré quelques attaques sporadiques dans certains villages, avec des assassinats ciblés et sous réserve d’une potentielle résurgence,  cette opération semble donc avoir été un succès. Il reste à la consolider et à l’accompagner de campagne de restauration de la confiance et de la fraternité entre les communautés. C’est l’autre défi post-intervention militaire qu’il faut réussir dans de meilleurs délais.

L’opération Ndoofu, quant à elle, fait face à une résistance perverse. Les groupes terroristes semblent avoir réussi à s’infiltrer dans plusieurs villages et à se fondre dans les communautés. Toute chose qui limite l’action des forces de défense et de sécurité qui, malgré le démantèlement de certains groupes, voient émerger d’autres nouveaux foyers.

L’option militaire, même nécessaire, montre ainsi ses limites. Ces limites indiquent clairement que l’hydre a enraciné ses tentacules dans le tissu social et qu’il faut plus qu’une opération militaire pour le déraciner. Dans le même ordre d’idée, il faudra sortir de l’utopie en comptant sur les forces extérieures pour venir à bout des groupes terroristes. Aucun pays ne peut sous-traiter victorieusement la sécurisation de son territoire, de ses populations et leurs biens.

A côté de l’option militaire, l’Etat a lancé le Programme d’urgence pour le Sahel (PUS) comme une réponse à la pauvreté ambiante et à l’absence de l’Etat perçues comme l’une des causes du terrorisme. Mais quel peut être l’impact d’un projet de développement et de construction d’infrastructures socioéconomiques pour des populations qui fuient leur village abandonnant greniers, bétails et autres biens personnels pour sauver leur vie ? Assurément, ce programme et ses investissements sont loin de pouvoir maintenir les populations dans leurs terroirs et de les rassurer sur la présence de l’Etat à leurs côtés. L’autre réponse consistant en l’érection de camps d’accueil des populations fuyant leur village sera vite dépassée avec le nombre croissant de déplacés et les moyens limités pour leur prise en charge. Déjà, les conditions de vie y sont loin d’être apaisantes.

L’on pourrait enfin relever la tentative de réaction solidaire de 5 pays (Burkina Faso, Mali, Mauritanie,  Niger  et  Tchad), à travers le G5-Sahel. Mais là encore, il se trouve que de plus hautes autorités de l’Etat n’y croient pas. En témoigne la sortie du ministre burkinabè de la Défense dans les colonnes d’un confrère sud-africain. Finalement, ces réponses institutionnelles sont nettement en deçà des impératifs du terrain. Elles ne touchent pas véritablement les causes profondes du mal et tentent de soigner uniquement les symptômes. Le mal s’est enraciné dans la société, surtout au Sahel, à l’Est, au Centre-Nord et au Nord. Il se nourrit de plusieurs décennies de négligences et de refus de la réalité. Des pans entiers de la société ont trouvé dans les entreprises terroristes, des moyens de se rendre justice (du moins, c’est ce qu’ils croient) contre d’autres communautés ou contre l’Administration. Pour d’autres, habitués à des trafics de tous genres (armes, cigarettes, drogues, être humains, etc.), le retour à une situation normale tuera leur économie grise. Finalement, il est à craindre que le pire ne soit encore à venir.

Prendre au plus vite la pleine mesure de l’engrenage pour en sortir

Comme on peut le constater, le fait terroriste fait désormais partie du quotidien au Burkina Faso. Plus de 4 ans après le début, le pays cherche encore la réponse. Elle sera d’autant difficile à trouver que le pays fait face à d’énormes problèmes de gouvernance (corruption,  dysfonctionnements de l’Administration, enrichissements illicites des dignitaires, etc.), à des divergences politiques profondes et à une faible capacité des gouvernants à mobiliser les forces vives à toutes les échelles du territoire national depuis le village jusqu’au sommet de l’Etat, autour de l’urgence de sauver le vivre ensemble. Pire, le pouvoir, à travers certains de ses acteurs, ne semble pas encore prendre la juste mesure de l’ampleur de la terreur de ces dégâts dans la société, des glissements tactiques et pernicieux dont les effets sont plus dévastateurs pour la société dans son ensemble que les attaques spectaculaires contre des édifices publics. La terreur ne s’amplifie plus par sa publicité mais sa capacité à détruire la résilience des populations dans plusieurs localités du pays.

La sortie du Premier ministre lors de son grand oral qui affirme tout de go que les attaques ont diminué, surtout en termes de pertes en vies humaines, montre bien qu’il semble loin des nouvelles réalités du terrain. Que dire de cette sortie de l’ancien ministre de la Sécurité, Clément Sawadogo, vice-président du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) ? Au cours d’une émission sur la Télévision nationale, il a affirmé : « Il faut reconnaître aujourd’hui que nous avons pris le dessus sur les terroristes et ceux-ci se cherchent maintenant. Ils n’attaquent plus les FDS. Seuls les civils sont visés ». A les écouter, l’on ne peut que se convaincre que le pouvoir est dépassé par la situation et se satisfait de quelques acquis alors que la situation empire. Pendant ce temps, le ministère de la Communication multiplie les spots insensés sur les chaînes de télévision. Ceux qui tuent et ou sont «radicalisables» ne regardent pas la télé ou n’ont même pas accès à ces médias.

En définitive, le succès de la lutte contre le terrorisme passera forcément par la reconstruction et le renforcement de la cohésion sociale et de la capacité de résilience des communautés locales. Pour y arriver, le président du Faso doit impérativement prendre la pleine mesure de l’engrenage et consulter la communauté nationale dans son ensemble, en vue de rechercher une solution endogène et durable à la situation sécuritaire. Il doit, en outre, faire appel à des femmes et des hommes de foi et d’engagement, des sages et des patriotes plus préoccupés à la sauvegarde de la patrie que par celle de leurs intérêts et positions sociales et politiques. Jusque-là, l’on n’a pas encore vu cette capacité à mobiliser toute l’expertise et tous les savoirs nationaux pour vaincre le phénomène. Pourtant, Dieu seul sait qu’il y en a dans ce pays. Il suf-fit juste d’un peu de clairvoyance politique et d’une volonté d’arrêter enfin de tourner en rond face au drame national qui se joue actuellement.

 

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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