PANDEMIE DU CORONAVIRUS : Le Burkina risque de devenir le pays africain le plus touché

Depuis le lundi 9 mars dernier, le Burkina Faso a enregistré ces premiers cas de coronavirus. En moins d’une semaine, il est devenu le pays le plus touché de l’Afrique Subsaharienne après le Sénégal avec 15 cas et plus d’une centaine de personnes ayant été en contact direct avec les cas confirmés. Si la communauté nationale dans toutes  ses composantes ne se ressaisit pas et se dresse comme un seul homme pour barrer la route à ce virus qui se répand comme une traînée de poudre, le pays  des Hommes intègres battra les records de contamination au plan africain dans les semaines à venir. Les tentatives de politisation du drame (pas seulement par les tenants du pouvoir), les louvoiements du gouvernement, l’insouciance de certains acteurs, la désuétude des infrastructures et du système sanitaire, l’incivisme quasi généralisé et l’ignorance de certaines couches sociales risquent de plonger le pays dans des épreuves dramatiques. Pour une fois, les Burkinabè, à tous les niveaux, doivent surmonter leurs intérêts individuels ou de groupes, leurs positions du moment pour enfin réfléchir à la collectivité nationale. Il y a péril en la demeure. Il faut sauver l’essentiel.

15 cas confirmés, des suspects qui refusent leur confinement dans le centre dédié à la prise en charge, plusieurs sources de contamination, des centaines de personnes recherchées, etc. C’est le bilan de la pandémie du coronavirus au Burkina Faso fait par la ministre de la Santé le samedi 14 mars 2020. Ce bilan cache les énormes risques de propagation rapide de la maladie au Burkina Faso. Certes, les spécialistes invitent au calme et soutiennent que la maladie a un faible taux de létalité. Elle ne serait pas trop mortelle. Et des mesures d’hygiène individuelle et collective sont éditées pour réduire au maximum les risques de contamination.

Cependant, dans un pays où les centres de santé peinent à prendre en charge les nombreuses maladies respiratoires que portent bien des citoyens, l’on ne peut que s’inquiéter d’éventuelles conséquences désastreuses d’une propagation du coronavirus. D’autant plus que les sources de contamination des cas avérés sont multiples et non maîtrisées. En effet, sur les 15 cas, l’on distingue au moins deux sources de contagion : le couple de pasteurs (Pasteur Mamadou Karambiri et son épouse) rentré de Mulhouse en France où il semble avoir été contaminé (6 cas : eux-mêmes plus 4 autres personnes) et un géologue d’origine britannique qui travaille dans une mine d’or (un cas). A ces deux sources, il faut ajouter une troisième : un Japonais en provenance du Burkina qui a été contrôlé positif au coronavirus en Ethiopie et qui n’est donc pas comptabilisé par le ministère de la Santé.

Cette multiplicité des sources a pour conséquence de rendre davantage difficile la recherche de toutes les personnes ayant été en contact direct avec les malades. Rien que pour le couple, l’on évoque au moins 120 personnes recherchées dont 4 sont déjà testées positifs  au coronavirus. Pour d’autres, on attend toujours les résultats.

Pour le géologue, l’on n’a pas encore les chiffres exacts mais certaines sources évoquent plus d’une dizaine de personnes. Toujours est-il qu’il a séjourné dans des pays où sévit la pandémie (Angleterre, Canada, France) pour ses vacances, avant d’arriver au Burkina où il travaille depuis quelques temps. De Ouagadougou, il s’est rendu à Houndé d’où  il a présenté les symptômes de la maladie. Sa contamination au coronavirus a été confirmée le 13 mars dernier. Et qu’en est-il du Japonais ? Le gouvernement ne communique pas sur ce cas. Seul un communiqué de l’Ambassade du Japon donne quelques informations sur son itinéraire et son séjour au Burkina. Le patient serait arrivé au Burkina le 23 février et a séjourné jusqu’au 4 mars. C’est le même jour qu’il s’envole pour Addis- Abeba (capital d’Ethiopie). C’est là qu’il a manifesté les signes de la maladie. Il sera confiné et testé positif. L’intéressé a donc séjourné environ une dizaine de jours dans un hôtel à Ouagadougou, où il a sans doute été en contact avec d’autres personnes. Mieux, il a dû rencontrer d’autres personnes au cours de son séjour. Combien sont-elles ? Il faudra vite le savoir et retrouver ces personnes. Ces personnes devraient d’elles-mêmes se signaler aux équipes du ministère de la Santé.

A l’origine donc, était le couple de pasteurs. Mais aujourd’hui, les investigations vont devoir s’élargir à d’autres sources et trajectoires. L’affaire est donc trop sérieuse et il faut des solutions vigoureuses. Et les pays touchés rivalisent de mesures fortes allant, entre autres, de la mise en quarantaine de certaines régions en Chine (foyer de départ de la pandémie) à l’Etat d’urgence aux Etats-Unis, en passant par la mise en quarantaine totale de toute l’Italie, la fermeture des écoles et de tous les espaces publics (cinémas, restaurants, bars et autres lieux de réjouissances, etc.), la suspension de compétitions sportives et les interdictions temporaires des regroupements de toutes sortes en France, en Espagne, au Maroc, au Sénégal (pour ne citer que ces pays).

Au Burkina Faso, après les premiers cas découverts lundi, le Conseil des ministres suivant a décidé d’interdire les manifestations qui drainent des foules. Ainsi, la Semaine nationale de la culture (SNC 2020), initialement prévue du 28 mars au 4 avril, a été reportée. Dans la foulée, le Maire de Ouagadougou interdit la marche-meeting prévue le 17 mars prochain par des organisations syndicales en lutte contre l’extension de l’Impôt uniquement sur les traitements et salaires (IUTS) aux primes et indemnités des agents publics. Mais les écoles, les universités et les marchés et autres espaces de grande fréquentation sont restés ouverts le reste de la semaine jusqu’au samedi 14 mars.

Des rumeurs avaient annoncé la fermeture des écoles le même soir. Mais elles seront vite démenties par le ministre de l’Education nationale qui s’est fendu d’un communiqué à cet effet. Le ministre porte-parole du gouvernement a été on ne peut plus clair lors de son passage à l’émission «Tribunal de l’actualité» de la chaîne de télé 3TV et de la Radio Watt FM, le jeudi 12 mars : «Les écoles et universités, les lieux de culte ne sont pas concernés. Toutes les manifestations qui sont soumises à une autorisation sont concernées par cette mesure. 48 heures plus tard, c’est le même ministre qui signe un communiqué annonçant que le gouvernement a décidé de «la fermeture des établissements d’enseignement préscolaires, primaires, post-primaires et secondaires, professionnels et universitaires, du lundi 16 mars 2020 au mardi 31 mars 2020 sur toute l’étendue du territoire national».

Jusqu’à l’heure où nous bouclions ces lignes, les marchés et yaars restent ouverts sans aucun dispositif particulier que commande la situation. Il en est de même pour les lieux de culte. Enfin, les lieux de réjouissances tels que les bars et boîtes de nuit continuent de tourner en plein régime.

Entre louvoiements du gouvernement, insouciance ou irresponsabilité de certains citoyens

Comme à ses habitudes, pendant que l’on attend de lui des actions concrètes, le gouvernement louvoie avec une communication à dose homéopathique dans un contexte où les informations doivent être diffusées en temps réel et de façon plus précise, coordonnée et rassurante quant à la maîtrise de la situation. Ces louvoiements suscitent et renforcent chez les populations non seulement le sentiment d’une non-maîtrise de la situation, mais également d’une tentative d’instrumentalisation politique de la situation par le pouvoir.

Il faut saluer le fait que les syndicats aient renoncé à leur marche-meeting. D’autant  plus que la marche du 17 mars ne pouvait faire plus mal que la grève générale annoncée. En tous les cas, les mesures de prévention sont à la fois individuelles et collectives. Les travailleurs sont majeurs pour savoir s’il est indiqué ou non de participer à un rassemblement dans les circonstances actuelles. Au risque de susciter le courroux de certains, le bon sens voudrait que l’on s’abstienne de tout rassemblement en ces périodes d’incertitudes. Des pays comme le Sénégal où il y a moins de cas avérés comme le Burkina ont pris des mesures plus drastiques. Pourtant, il n’y a pas de manifestations prévues là-bas.

Du côté des communautés religieuses et même en l’absence d’interdiction de pratiques collectives du culte, les organisations religieuses ont décidé d’elles-mêmes de prendre quelques mesures pour limiter la propagation du virus dans les lieux de cultes. Le pasteur Karambiri et le Conseil d’administration de son église ont été les premiers à annoncer des annulations de rendez-vous de cultes et rencontres prévues et à inviter les fidèles à suivre les mesures d’hygiène et de prévention édictées par le ministère de la Santé. Il est suivi par l’église catholique à travers la conférence épiscopale Burkina-Niger qui a annulé les chemins de croix en cette période de carême chrétien et annonçant d’autres mesures liées à la sécurité sanitaire des fidèles. Le Cercle d’étude et de recherche en islam (CERFI) et la Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB) ont également pris des mesures à l’intention des fidèles musulmans.

Toutes ces mesures sont certes, insuffisantes. Mais elles témoignent aussi la prise de conscience de l’urgence d’agir et de limiter de façon  temporaire, le communautarisme. Même si toutes les communautés recommandent aux fidèles qui présentent les symptômes de la maladie de ne pas se rendre dans les lieux de cultes, elles ne ferment pas les portes des églises, temples et mosquées ni ne demandent expressément de prier à la maison ou dans des lieux aseptisés. Mais la foi est d’abord individuelle et chaque fidèle doit savoir prendre la décision qui s’impose. En cette période, peut-on et doit-on continuer les pratiques communautaires du culte ? Comment pratiquer sa foi en se mettant soi-même et sa famille et les autres membres de la communauté en sécurité ?

On comprend la difficulté du gouvernement à s’immiscer dans le fonctionnement des pratiques religieuses des communautés. Mais c’est une question de santé publique et des mesures plus rigoureuses sont négociables avec les leaders religieux et coutumiers. D’ailleurs, la ministre de la Santé a rencontré, dès le lendemain de l’annonce des cas confirmés, les leaders coutumiers et religieux au palais du Mogho Naaba à Ouagadougou. Dans ses tournées à l’intérieur du pays, elle rencontre aussi les leaders locaux. Il faut aller au-delà de l’invitation à sensibiliser les membres de leurs communautés  pour prendre en compte l’obligation  d’éviter les regroupements en cette période.

Par ailleurs et au-delà des initiatives et mesures étatiques, le succès des efforts en matière de prévention est largement tributaire de la discipline et l’autodiscipline chez les populations. Malheureusement, l’incivisme s’invite aussi dans la gestion de la situation avec la propagation des fake news qui polluent les réseaux sociaux et accentuent la panique. C’est avec beaucoup d’amertume que l’on constate que des citoyens sérieusement suspectés d’être contaminés refusent leur confinement et se sont barricadés chez eux, tandis que d’autres ayant été en contact avec les cas confirmés et activement recherchés ne se signalent pas spontanément. Sur les réseaux sociaux, certains Burkinabè font preuve d’une irresponsabilité innommable inventant n’importe quoi pour juste soutenir ou discréditer des initiatives politiques, provoquer la panique. Ces petits «nègres de service»  à la solde des chapelles politiques ont transformé les réseaux sociaux en de véritables espaces de non-droit où tout est permis.

Un dispositif de prise en charge qui peut être rapidement débordé

A cette allure, il ne faut pas s’étonner que le Burkina Faso devienne, dans les semaines à venir, le pays le plus touché en Afrique. Ce n’est pas être alarmiste de le dire. L’insouciance d’Etat, l’incivisme généralisé et l’ignorance dans un tel contexte ne peuvent que constituer un cocktail explosif. Malheureusement, le dispositif mis en place par le gouvernement risque d’être dépassé si l’épidémie n’est pas vite circonscrite et sa propagation stoppée. En effet, malgré la batterie de mesures prises par le ministère de la Santé pour contrer la propagation de cette maladie, des professionnels de la santé à divers niveaux contredisent ces annonces qui seraient contraires à la réalité dans les formations sanitaires. Selon certains professionnels du secteur, presque tous les centres de santé du pays sont dépourvus du minimum pour faire face à une éventuelle épidémie, excepté le CHU Tengandogo. Mais il serait vite débordé en cas de propagation de la maladie. Il y a aussi les hôpitaux et formations sanitaires de l’intérieur du pays qui manquent du strict minimum.

En tout état de cause, au regard des risques de contamination assez élevés, le gouvernement doit rapidement revoir son dispositif de prise en charge en le déconcentrant dans les régions et provinces en vue de faire face à d’éventuels cas qui surviendraient au niveau local. Le dispositif de surveillance est une chose et celui de la prise en charge en est une autre. Il faut éviter de se satisfaire du peu comme se complaît le gouvernement. Pour une fois, il doit mouiller le maillot pour protéger les populations. Déjà, l’on ne sent pas une véritable mobilisation au niveau du gouvernement. Jusque-là, c’est la pauvre ministre de la Santé qui se «démerde»  entre plateaux télé et sorties dans les régions.

Enfin, il apparaît désormais impératif d’élargir le dispositif à tous les acteurs susceptibles de contribuer, partout sur toute l’étendue du territoire national, à ce que l’information juste et vraie parvienne aux populations en temps réel. Il ne s’agit pas d’une matière politique et il faut éviter, à tout prix, la politisation qui pourrait constituer un frein à l’union sacrée contre le mal qui guette la communauté nationale. Les politiciens de tous bords doivent donc rappeler à l’ordre leurs boxeurs sur les réseaux sociaux qui polluent et perturbent le travail de ceux qui sont dévoués et engagés dans la préservation de la santé et de la vie des Burkinabè. S’ils ne peuvent pas contribuer, qu’ils aient au moins la décence de se taire.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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