PANDEMIE DU COVID-19 AU BURKINA FASO : Eviter la tragédie par tous les moyens

Le Burkina Faso est véritablement à la croisée des chemins. Le pays ne fait que sombrer chaque jour un peu plus dans la déconfiture. L’on a beau vouloir être optimiste, la moindre situation difficile vous ramène à la réalité de la médiocrité, de l’insouciance, de l’indiscipline et de la cupidité. La pandémie du Coronavirus (Covid-19) dévoile, dans toute sa laideur, une société en proie à la misère morale, économique, politique et sociale. La cleptomanie, les égoïsmes et les gourmandises maladives semblent faire le lit du «coronabusiness» au détriment de la clairvoyance, de l’action concertée, de la détermination, de l’humanisme et de la compassion. Du sommet de l’Etat aux populations à la base, c’est en vain que l’on recherche la manifestation de l’intégrité tant chantée du Burkinabè. Pendant ce temps, le Covid-19 continue sa propagation avec l’un des taux de mortalité les plus élevés en Afrique.

Selon une étude réalisée par trois chercheurs burkinabè (Souleymane Zio, Bernard Lamien de l’Ecole polytechnique de Ouagadougou (EPO) et Inoussa Tougri, de l’Université fédérale de Rio de Janeiro au Brésil), le Burkina Faso risque de culminer à 7 millions de personnes infectées au Covid-19 si les mesures de distanciation sociale ne sont pas respectées. Intitulée «Propagation du COVID-19 au Burkina Faso; Modélisation Bayésienne et Quantification des incertitudes : première approche», cette étude part des résultats rendus publics du 2 au 27 mars dernier, pour établir une prédiction sur 160 jours (environ 6 mois) avec un pic épidémique au 64e jour.

Certes, comme l’ont relevé les chercheurs eux-mêmes, le modèle mathématique utilisé présente des incertitudes mais peut être utilisé pour suivre et évaluer l’évolution de l’épidémie au Burkina Faso. Mieux, ces prédictions révèlent la gravité de la situation et invitent surtout à une prise de conscience collective et une mobilisation générale du sommet de l’Etat aux citoyens lambda du Burkina profond. Cette étude a aussi servi d’hypothèse d’évaluation des risques et des besoins dans la révision du plan de riposte du gouvernement burkinabè contre le Covid-19 estimé à près de 178 milliards (plus précisément 177 900 426 041) de francs FCFA.

Malheureusement, ce plan de riposte, tant dans l’identification des besoins que dans sa planification opérationnelle, présente aux yeux de certains professionnels de la santé et de la gestion publique, des insuffisances, voire des légèretés qui ont suscité et continuent de susciter des levers de boucliers au sein de l’opinion. Le point le plus évocateur du peu de sérieux et de rigueur dans la conception de ce plan a été sans conteste, l’inscription, au chapitre de la prise en charge des cas confirmés, d’une ligne budgétaire à hauteur de 121 milliards pour héberger et nourrir des malades dans des hôtels.

Fort heureusement, cette aberration a été bloquée en Conseil des ministres. Ainsi, la prise en charge des cas confirmés initialement évaluée à près de 147 milliards a été revue à la baisse de plus de 60% pour s’établir à 57 milliards de francs CFA. La proposition n’est donc pas passée. Mais le fait d’avoir élaboré et soumis une telle proposition à l’approbation du politique est assez révélateur d’une certaine propension à des libertés avec l’argent public. Dans un pays normal, le politique ne devrait pas seulement se contenter de retoquer le document mais aurait dû prendre des mesures de rappel à l’ordre, voire de mise en garde contre les auteurs.

Du reste, cette proposition avait fuité et suscitait déjà de vives polémiques au sein de l’opinion nationale, notamment, à travers les réseaux sociaux. Le politique ne pouvait donc que se raviser. Cela ne lui enlève aucun mérite de n’avoir pas encouragé une si grotesque légèreté avec les ressources publiques dans un contexte de rareté absolue. Mais encore faut-il se rassurer que le technique n’a pas été induit en erreur par le politique qui se serait finalement rebiffé.

Bref, cette proposition qui a suscité la polémique est symptomatique de la gestion globale de la pandémie au Burkina Faso. L’un des conseillers spéciaux du président du Faso, n’a pas manqué de voler dans les plus des initiateurs de cette proposition en criant à une «corruption en amont» dont dont il faut sanctionner même l’intention (chic).

Pour revenir à la gravité de la crise sanitaire au Burkina Faso, l’on ne peut que s’inquiéter de la faiblesse des mesures et du dispositif de riposte ainsi que du degré de respect des gestes barrières par les populations.

Des bases d’évaluation assez douteuses

Sur la faiblesse du dispositif de riposte, l’on constate que le plan du gouvernement repose sur des estimations plus que douteuses des risques de propagation de l’épidémie. En effet, partant de l’étude de modélisation sus-évoquée, le plan estime (sans préciser sur quelle base objective) que les mesures prises par le gouvernement permettront de réduire la contamination de 90%. Ainsi donc, au lieu de 7 millions, ce seront potentiellement 700 000 Burkinabè qui risquent l’infection au Covid-19 sur toute l’étendue du territoire national. Et, «selon la littérature, seul 20% des 700 000 personnes infectées seront symptomatiques, soit 140 000 cas. Selon notre réalité, les cas graves représenteront environ 5%, soit 7000 cas graves.

Parmi ces cas graves, on pourrait s’attendre à 350 pertes en vie humaine, soit 5% de ces cas», peut-on lire dans le plan de riposte final. Voilà donc les hypothèses sur lesquelles se fonde toute l’action publique de riposte à l’épidémie. Sans vouloir remettre en cause l’expertise qui a prévalu à ces prédictions, l’on peut cependant craindre que la base même des projections soit faussée. Car les mesures de distanciation sociale sont loin d’être respectées comme nous le relèveront plus loin.

Qu’est-ce qui ne tourne pas rond ? En analysant ce plan de riposte, plusieurs professionnels de la santé ont décelé et dénoncé publiquement des insuffisances, notamment, dans la mobilisation des personnels de santé dans leur ensemble, pour une gestion efficiente de cette épidémie. Plus exactement, ils dénoncent entre autres : l’absence de certaines spécialités dans le Centre des opérations et de réponse aux urgences sanitaires (CORUS) ; une prise en charge peu appropriée des malades qui expliquerait le taux relativement élevé de mortalité (comparé aux autres pays africains) ; une ségrégation et un certain favoritisme dans le choix des acteurs ; l’absence du minimum indispensable dans les autres centres de santé (autres que ceux retenus comme site de soins) pour protéger les personnels soignants ; le très faible taux de dépistages qui aurait  pour conséquences de sous-estimer la réalité du nombre de personnes infectées à ce jour. Si l’on y ajoute les témoignages plus qu’alarmants de proches de certains patients décédés, l’on peut se poser légitimement des questions sur la qualité de la réponse burkinabè au Covid-19.

Et pourtant, ce n’est pas faute de professionnels qualifiés. En effet, la ministre de la Santé, Claudine Lougué, est professeur en radiologie et imagerie médicale. Le coordonnateur de la réponse, Martial Ouédraogo, est lui aussi professeur titulaire de Pneumo-phtisiologie. Ils sont entourés, dit-on, d’autres professeurs, médecins spécialistes, etc. Le pays compte d’autres éminences grises en la matière qui ont fait leurs preuves dans d’autre pays. Certains sont même à la Présidence du Faso. Sans compter tous ces jeunes médecins qui servent partout sur le territoire national.

Théoriquement, du point de vue de la qualité des ressources humaines, le Burkina n’a rien à envier aux autres pays. Mais qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce qui ne tourne pas rond ? Pourquoi tous ces tâtonnements ? En tous les cas, les critiques fusent, de plus en plus, de partout. Si certaines critiques et récriminations ressemblent plus à des règlements de comptes, beaucoup d’entre elles semblent fondées. Assurément la réponse au Covid-19 souffre également du mauvais emploi des ressources humaines qui est devenu une marque déposée des gouvernants de ce pays.

En outre, l’on se rend compte que le plan de riposte ne met pas l’accent sur le suivi et le renfoncement des mesures barrières. Contrairement à certains pays où les mesures gouvernementales visent à renforcer et améliorer les conditions de respect des distanciations sociales, au Burkina Faso, on semble plus miser sur des évaluations tronquées et des diagnostics au compte-gouttes. Le gouvernement semble se perdre dans ses incohérences habituelles qui risquent cette fois-ci d’aboutir à des conséquences dramatiques. En effet, comment comprendre qu’au moment où le pays avait seulement 7 cas confirmés, l’on ferme les établissements scolaires et universitaires et que pendant qu’il en compte plus de 500 avec une courbe toujours ascendante de la propagation de l’épidémie, l’on envisage la reprise des cours ? Est-ce pour cela que l’on a introduit l’acquisition de matériels et équipements de prévention pour le monde scolaire et universitaire estimé à environ 16 milliards de francs CFA dans le plan révisé de riposte faisant passer le volet «prévention et contrôle de l’infection» de 9 à 49 milliards, comparativement au document initial soumis au Conseil des ministres ?

L’on apprend également que des réflexions sont en cours pour la réouverture des marchés et yaars avec des conditions strictes de respect des mesures barrières.

La crise met à nu la réalité toute laide du Burkina Faso de 2020

Au-delà du plan de riposte, c’est toute la gestion de l’épidémie et de ses effets collatéraux qui pose problème. A l’instar des autres pays du monde, la pandémie du Covid-19 est en train de mettre à genoux le Burkina Faso. Presque tout s’effondre. Et les gouvernants, au lieu de rassurer de la capacité de l’Etat à se relever et à protéger ses citoyens, renforcent leurs inquiétudes et leurs angoisses. Contrairement aux autres qui multiplient des efforts dans l’application des mesures barrières, reconnues comme les plus efficaces pour freiner la propagation de l’épidémie, le gouvernement burkinabè donne le sentiment d’impuissance et pire, de vouloir laisser la vie reprendre son cours normal malgré la gravité de la situation.

D’abord, au plan politique, ils se montrent incapables de créer les conditions d’une union sacrée autour de l’essentiel. Le deuxième discours du chef de l’Etat à la Nation le 2 avril dernier aurait été une opportunité de témoigner la volonté politique de rassembler toutes les couches socio- professionnelles autour de lui pour aller à l’assaut de la pandémie. Plusieurs voix se sont élevées pour l’interpeller sur l’impératif d’apaiser le front social et de mobiliser tous les acteurs, chacun à son niveau de compétence, pour renforcer les mesures de prévention et de prise en charge des cas avérés.

Pour cela, comme nous l’avons écrit dans notre précédente édition, le président aurait fait d’une pierre deux coups, en suspendant l’application de l’IUTS sur les primes et indemnités des travailleurs aussi bien du public que du privé. Ça aurait été une augmentation indirecte de salaires qui aurait été plus porteuse que certaines mesures annoncées. 

De même, il aurait pu tendre la main à l’opposition politique avec qui il aurait pu convenir d’une mise en berne du calendrier électoral au profit d’une mobilisation générale dans la lutte contre la pandémie. L’un dans l’autre, il aurait ainsi créé les conditions de l’apaisement du front social et politique qui, malgré  la situation de crise sanitaire, reste tendu. L’on risque de replonger dans des crises sociales et politiques incontrôlables, une fois l’épidémie terminée. C’est à croire que le pouvoir actuel a fini par se complaire dans une gouvernance de crises perpétuelles.

Cependant, les gouvernants ne sont pas les seuls à blâmer. Bien des Burkinabè ont montré dans cette crise sanitaire que l’intégrité est loin d’être une valeur partagée. En effet, de nombreux acteurs dénoncent des fortes suspicions de deals dans la gestion de l’épidémie. En outre, l’on assiste avec impuissances les exploits des commerçants véreux qui, malgré les interpellations de leur ministère de tutelle, ont décidé de faire fortune sur les malheurs de leurs concitoyens en augmentant de façon exagérée les prix des produits de première nécessité. Bref, certains ont déjà trouvé l’expression qui colle à ce mercantilisme inhumain : le «corona-business » qui risque de faire plus mal que le virus.

Que dire des hommes et des femmes qui, avec désinvolture, violent allègrement les mesures barrières et d’autoprotection. D’autres ont choisi la désinformation et la manipulation et se plaisent à amplifier les erreurs des gouvernants. Les fausses nouvelles sont devenues une autre épidémie et contribuent à renforcer l’incivisme quasi généralisé.

En outre, certains citoyens continuent de se rendre d’une ville à une autre et dans les villages sans prendre le minimum de précaution. Ils risquent ainsi de contribuer à la propagation de la maladie. Bien des Burkinabè sont devenus de grands donneurs de leçons mais malheureusement, des médiocres dans l’action.

Comme on le constate partout, cette crise sanitaire du Coronavirus révèle la fragilité des Etats et du modèle social et économique sur lequel est fondé le monde actuel. Elle révèle aussi la qualité des hommes et des femmes qui dirigent les pays en fonction de leurs capacités à suppléer aux limites de ce modèle social, économique et politique.

En Afrique, en général, et au Burkina, en particulier, cette crise met à nu une société en pleine déconfiture, du sommet à la base, sans repère ni guide et donc incapable du moindre sursaut face au péril collectif. Comme le dirait Maurice Druon (écrivain et homme politique français), «les tragédies de l’histoire révèlent les grands hommes ; mais ce sont les médiocres qui provoquent les tragédies». Il faut espérer que la médiocrité tant décriée ne conduira pas le Burkina Faso dans une grande tragédie. Vivement qu’elle révèle au peuple burkinabè de grands hommes, à divers niveaux.

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Essai sur la chloroquine: un avis  premier défavorable du comité d’éthique

Quid de la recherche ? Le ministre en charge de la recherche, Pr Alkassoum Maïga, a annoncé, dans un communiqué publié le 26 mars, deux essais cliniques : l’un sur la chloroquine et l’autre sur l’Apivirine du Béninois Valentin Agon. Là encore, c’est l’incompréhension totale. Sur le premier essai, à savoir la chloroquine, plusieurs essais sont conduits sur cette molécule et le plus connu est celui du Pr Didier Raoult de Marseille en France.

Mieux, en France, aux USA, au Burkina Faso et dans bien d’autres pays, cette molécule est déjà utilisée dans le traitement des malades. Pourquoi encore un essai au Burkina Faso? Sur l’Apivirine, l’on se retrouve encore dans une polémique donnant le sentiment que les autorités burkinabè ont été embarquées dans une aventure sans lendemain. Connue dans le traitement des personnes vivant avec le VIH/Sida, il ressort que ce phyto-médicament disponible dans les officines n’a pas d’autorisation de commercialisation. Mais selon son promoteur, il aurait été efficace dans le traitement de 11 personnes atteintes du Coronavirus, toutes guéries. Bref, l’un dans l’autre, ces deux essais ont suscité beaucoup d’interrogations, surtout au niveau des professionnels de la santé.

Un milliard de francs CFA est prévu dans le plan de riposte pour soutenir la recherche. Aux dernières nouvelles, il nous revient que le comité d’éthique pour la recherche en santé a donné un premier avis défavorable pour l’essai de la chloroquine. Les chercheurs seraient priés soit d’arrêter, soit de modifier le design de leur étude et de revenir soumettre. Nous y reviendrons.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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