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PRÉSIDENTIELLE 2020 : En attendant la vérité des urnes

Dans quelques semaines, les Burkinabè ouvriront une nouvelle page de l’histoire politique de ce pays. Le double scrutin présidentiel et législatif du 22 novembre leur offre une nouvelle opportunité de poser les jalons d’un
renouvellement de la pensée et de l’action politique. Certes, les acteurs politiques en compétition ne sont ni nouveaux ni porteurs d’offres politiques de rupture. Mais, la marche vers le renouveau implique des choix stratégiques, un vote utile. C’est à cet exercice délicat que sont invités tous les citoyens convaincus que le changement est possible par les urnes. Aussi bien au niveau de la présidentielle que des législatives, l’enjeu du scrutin du 22 novembre est d’ouvrir la voie vers de nouveaux horizons d’espérance pour la jeunesse. Elle ne devrait donc pas se tromper de choix entre la continuité d’un système politique qui l’écrase et l’humilie depuis plus de 30 ans et l’espoir d’en finir avec ce système à l’horizon 2025.

En attendant, la validation définitive des candidatures par le Conseil constitutionnel, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) a retenu 14 candidats sur 23 dossiers reçus pour la course au palais présidentiel. Sur les 14 candidats, on compte une seule femme contre 2 en 2015. L’on retrouve le même favori mais avec la présence de candidats qui peuvent faire changer les choses et bien entendu, de nouveaux acteurs qui font leur entrée en scène politique par la conquête du fauteuil présidentiel.

Plusieurs constats se dégagent de cette liste provisoire. D’abord, sur les 14 candidats, 4 étaient déjà de l’aventure de 2015. En plus du Président Kaboré (élu avec 53,49% des suffrages), trois autres étaient candidats en 2015. Il s’agit de Zéphirin Diabré, qui avait obtenu 29%, de Tahirou Barry (3,09%) et
de Ablassé Ouédraogo (1,93%). Ensuite, au moins trois des 14 candidats de 2015 soutiennent le président sortant en 2020. Ce sont : Bénéwendé Sankara (2,77%), Saran Séré (1,73%) et Adama Kanazoé (1,21%).

On assiste également au retour du CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès) dans une campagne présidentielle avec un candidat autre que Blaise Compaoré, à qui il a offert 3 mandats (1998, 2005, 2010). Après avoir été recalé en 2020, conformément au Code électoral, Eddie Komboïgo a été
investi en 2020 par le CDP. Gilbert Noël Ouédraogo de l’Alliance pour la démocratie et la fédération, Rassemblement démocratique africain (ADF/RDA), également recalé en 2015, est aujourd’hui en piste. Tous deux pourraient enfin montrer ce qu’ils valent électoralement.

Le premier se retrouve avec un parti diminué par tant de soubresauts aussi bien internes qu’externes et qui a surtout du mal à se réinventer et à se reconstruire. Au plan interne, la saignée de 2014, qui a engendré le MPP
(Mouvement du peuple pour le progrès), les récentes défections des transfuges qui ont rejoint Kadré Désiré Ouédraogo ou Mahamadi Kouanda ont largement contribué à affaiblir le CDP qui est désormais loin de la machine électorale infernale qui écrasait tout sur son passage et réalisait des « Tuk Guli » (qui rafle tout). En tous les cas, le CDP a l’occasion de montrer ce qu’il vaut sans Blaise Compaoré. Du reste, ce dernier reste malgré tout la mascotte du parti et de son candidat.

Au plan externe, l’insurrection a pratiquement ramené bien des cadres du
parti à la réalité du citoyen ordinaire burkinabè. Certains découvrent les dures réalités de la vie sans les avantages du pouvoir et comptent désormais sur un hypothétique retour au pouvoir ou la générosité du président du parti pour maintenir un tant soit peu quelques apparences du
train de vie que leur conféraient leurs positions politiques d’avant insurrection.

D’autres ont choisi dignement d’assumer et de se battre avec les moyens de bord ou de se retirer carrément de la politique partisane. L’un dans l’autre, le CDP et son candidat en ressentiront le coup.

CDP et ADF/RDA: la bataille pour la survie

Le second se retrouve enfin face à ses responsabilités et va devoir s’assumer et se battre avec ses moyens du moment et ce qui lui reste de cadres. Le double scrutin du 22 novembre est pour l’ADF/RDA un combat pour la survie sur la scène politique. Car, depuis le retour à l’ordre constitutionnel, et surtout après le boycott collectif de la présidentielle de 1991, ce parti a toujours soutenu Blaise Compaoré. Il était même devenu l’un des principaux partis de la majorité jusqu’à la fin du règne de Blaise
Compaoré. Il en a subi les conséquences lors de l’insurrection mais continue d’en payer aujourd’hui encore les frais. Il doit désormais se battre pour éviter de subir le même sort que d’autres partis de l’ancienne majorité qui ont pratiquement disparu de l’échiquier politique.

Parmi les nouveaux venus dans la course au fauteuil présidentiel, l’on peut citer Kadré Désiré Ouédraogo, qui a raté l’opportunité en 2015 de se positionner en nouveau leader du CDP après Blaise Compaoré. Il avait refusé, dit-on, l’offre du CDP qui voyait en lui l’homme de la situation, le candidat qui devait assurer la présence du parti dans le jeu politique. Finalement, il a dû démissionner en septembre 2019 dans un contexte de vives polémiques au sein du parti, suite à sa décision de se porter candidat. La suite, on la connaît. A 67 ans, il se lance dans l’arène politique avec un
nouveau parti, le Mouvement agir ensemble. Il peut compter sur le soutien de certains caciques du CDP qui l’ont rejoint.

Mais tout porte à croire que ce n’est pas suffisant. En effet, même s’il a été
Premier ministre, Kadré Désiré Ouédraogo n’a pas encore réussi à s’affirmer comme un acteur politique de premier plan. Cette présidentielle lui donne l’opportunité d’imposer sa présence sur l’échiquier politique national. Il a le discours et la sagesse qui lui donnent un profil intéressant. Malheureusement, il est arrivé assez tard et son âge est un handicap pour l’avenir.

D’abord, ce sera un miracle s’il arrive à bousculer tous ces partis et machines électorales en place. Ensuite, à la prochaine présidentielle (2025),
il sera septuagénaire (72 ans). A moins de vouloir faire comme Henri Konan Bédié de la Côte c’Ivoire (qui a 86 ans et se dit candidat de la jeunesse). Ce sera sans doute limite et son offre risque de ne pas mobiliser la jeunesse qui, à défaut de pouvoir changer les choses maintenant, voit 2025 comme l’horizon de la retraite politique (de gré ou de force) de la vieille garde qui a accompagné Blaise Compaoré jusqu’à sa chute et qui entendent demeurer sur scène.

Toutefois, il fait partie, théoriquement, des candidats qui pourraient se retrouver parmi les 5 premiers. Car véritablement, tout risque de se jouer entre les candidats des principaux partis, à savoir Roch Kaboré du MPP, Zéphirin Diabré de l’UPC et Eddie Komboïgo du CDP. Kadré Désiré Ouédraogo pourrait peut-être perturber ces pronostics.

Un rabattement de cartes qui pourrait profiter à Roch Kaboré

Pour les quatre candidats de 2015 qui reviennent (Roch Kaboré, Zéphirin Diabré, Tahirou Barry et Ablassé Ouédraogo), l’enjeu en 2020 est plus de pouvoir maintenir leurs scores de 2015 que de faire mieux. Comme nous l’avons écrit dans notre précédente édition, en l’état actuel des rapports de forces, faire mieux qu’en 2015 est un pari presqu’impossible pour tous. En effet, le retour sur scène du CDP, de l’ADF/RDA et la candidature de Kadré Désiré Ouédraogo va sans doute entraîner un rabattement des cartes. Il faut craindre que les opposants ne soient contraints de céder une partie de leur électorat à leurs amis.

Dans une certaine mesure, le Président Kaboré sera aussi victime de ce rabattement des cartes. Mais il a l’avantage de son statut de candidat sortant qui a un poids électoral énorme dans nos «démocraties tropicalisées ». Mais, en dépit des frustrations dans ses rangs et de son bilan que ses adversaires jugent catastrophique, le rabattement des cartes peut être profitable au président sortant. Pour n’avoir pas su se doter d’une stratégie de rassemblement des forces dès le premier tour, l’opposition risque fort d’offrir au Président Kaboré, une réélection sans bavure.

Pour qu’il y ait un second tour, il faut un candidat qui obtiendra au moins le score de Zéphirin Diabré en 2015 et au moins deux autres qui pourront cumuler 15 à 20% des suffrages exprimés. Le reste des candidats fera le
nécessaire pour empêcher le candidat sortant d’avoir plus de 50%. Pour le moment, l’on est encore loin d’une telle perspective. Car, les principaux candidats de l’opposition risquent de se neutraliser. Zéphirin Diabré risque de perdre du terrain au profit du CDP et de Kadré Désiré Ouédraogo.

Entre 2015 et 2020, il a perdu beaucoup de cadres, dont des députés, son
ancien directeur de cabinet et récemment, son ancien directeur de campagne. C’est peut-être une purge salutaire pour le parti, comme le soutiennent certains de ses inconditionnels. Mais ces départs auront incontestablement un impact sur les résultats du candidat. Comme nous l’écrivions dans notre précédente édition, il est le candidat le plus menacé dans cette compétition électorale. Plus que les autres, il joue sa survie politique dans cette compétition.

Quant à Tahirou, après l’aventure avec le Parti de la renaissance nationale en 2015, qui lui a permis de terminer dans le trio de tête, il revient en 2020 avec un nouveau parti, le Mouvement pour le changement et la renaissance (MCR). Cette fois-ci, il lui sera difficile de réaliser cet exploit aussi bien au
niveau du rang qu’au niveau de la mobilisation de l’électorat. Cette fois, il y a le CDP, Agir ensemble et l’ADF/RDA qui risquent de lui faire de l’ombre.

Arrivé 5e en 2015, Ablassé Ouédraogo n’est pas non plus mieux loti et aura, lui aussi, fort à faire pour maintenir le rang et sauvegarder ses 1,93% de suffrages obtenus. Malheureusement, les nouveaux venus ne suscitent pas
encore de l’enthousiasme chez leurs concitoyens. D’autant plus que la plupart d’entre eux sont très peu connus. Comme on le dit, la présidentielle, c’est la rencontre entre un homme et son peuple. Mais encore faut-il avoir les moyens, sur tous les plans, de rencontrer ce peuple, de lui parler avant de le convaincre.

Ce qui est peut-être réconfortant, c’est que la plupart des nouveaux venus
sont des jeunes pour qui la campagne de 2020 est peut-être un point de départ pour une longue carrière politique. Il faudrait donc capitaliser
l’expérience de 2020 pour mieux rebondir en 2021, pour les municipales.
Certains sont également candidats à la députation et s’ils sont élus, ils pourraient s’affirmer à l’hémicycle en attendant 2025. Mais pour la grande majorité, l’essentiel risque de participer.

En tout état de cause, il ne faut pas s’attendre à un chamboulement de l’échiquier politique au sortir du scrutin du 22 novembre, même si des alliances surprenantes peuvent en sortir. L’on peut seulement espérer que
les Burkinabè voteront utiles en ayant à l’esprit, la nécessité que 2020 prépare la retraite politique de tous les anciens CDR (comités de défense de la révolution) et leurs copains qui traînent leur bosse sur l’échiquier politique depuis plus de 30 ans et qui ne peuvent plus rien apporter à ce pays.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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